‹ Le travail historiqueChapitre 2 sur 8 · LIBRAIRIE BLOUD & G · texte numérisé non relu

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4, ROB UADAMB, 4

Reprodactioii et traduction interdite^.

INTRODUCTION Histoire de l'histoire.

/. Ce que c'est que VHistoire, — //. Son éoolutton depuis le XVII'' siècle. — ///. Utilité de l'Histoire.

Les auteurs de ce petit livre ne prétendent rien découvrir ni rien renouveler, mais seulement mettre à la portée des travailleurs les principes élémentaires de la méthode historique. Ils auront atteint leur but s'ils réussissent à attirer l'attention de leurs lecteurs sur les conditions essentielles du travail de l'historien et sur la nécessité absolue de la discipline scientifique.

On a longtemps discuté la question de savoir si l'histoire est une science ou un art. La question est vraiment oiseuse, l'histoire est à la fois une science et un art. C'est un travail de l'esprit, tout à fait comparable à celui de l'architecte qui étudie un monument antique et en imagine une restauration. L'historien se propose pareillement de restituer la physionomie vraie d 'un coin du passé, dont les documents conservés représentent les rmnes, et qu'il s'agit de faire revivre dans son ensemble et dans son détail, dans son relief et sa couleur. On voit donc qu'une semblable entreprise comprend deux moments bien distincts : la recherche et la critique des renseignements parvenus jusqu'à nous, la mise en œuvre des matériaux pour en composer un tout à la fois solide, élégant et fidèle.

La recherche et rinterprôtation des témoignages forment l'objet d'une véritable science, qui demande beaucoup de sagacité et de jugement, une grande puissance de travail, une patience et une persévérance infinies.

L'histoire repose sur des témoignages de nature très diverse, que l'on peut ramener à deux grands types généraux : textes et monuments figurés.

Les textes comprennent les inscriptions, les actes législatifs et officiels, les récits composés par les contemporains ou par des écrivains d'époque postérieure, les livres saints des diverses religions, les traités dogmatiques, les œuvres littéraires. Aux textes se rattachent les données fournies par la linguistique, le mythe, la légende, le folk-lore, la tradition, la coutume.

Longtemps négh'gée comme source de la connaissance historique, l'étude des monuments figurés a pris de nos jours un grand et légitime développement. C'est elle qui nous permet de connaître les différents milieux historiques, de pénétrer les habitudes et la vie intime des sociétés disparues, de nous représenter l'aspect des hommes et des choses du passé. Sans elle, l'histoire ne serait qu'une froide abstraction, au lieu d'être, comme le voulait Michelet, une résurrection des époques abolies.

Le premier soin de l'érudit doit être de dresser un catalogue aussi exact et aussi complet que possible de tous les textes et de tous les monuments relatifs à la période dont il veut retracer l'histoire. C'est une tâche ingrate et ardue, extrêmement longue parfois, mais qu'on doit s'interaire a priori de négliger ou d'abréger, sous peine de ne rien faire qui vaille.

Enfin, si la spécialisation est une loi nécessaire du genre historique, il demeure toujours vrai qu'à intelligence égale, l'historien le meilleur est celui qui possède la science la plus large et la plus compréhensive, les points de comparaison les plus nombreux. On ne peut évidemment tout savoir, le mieux est de savoir, ou du moins de comprendre, le plus de choses possible.

La recherche une fois terminée, les documents trouvés, lus, analvsés, criti<jués et catalogués, il reste à Ite employer et c est ici qu'intervient la question d'art. Un

grand nombre d'érudits ressemblent au chef d'une . armée anarchique conduit par ses soldats, et se laissent i déborder par leurs documents. Il faut, au contraire, savoir s'en rendre maître, les ordonner logiquement, les faire marcher en ordre serré vers le but à atteindre ; c'est cette entente du commandement qui distingue, l'historien du compilateur. Il est bien entendu d'ailleurs que si l'écrivain a le droit de disposer ses renseigne- \ ments suivant un plan préconçu et de les faire concourir \ à une démonstration voulue par lui, il doit les prendre ho

aucun homme ne peut arriver à donner une restitution l parfaitement adéquate, et il y a des historiens, qui se rapprochent d'autant plus du but inaccessible qu'ils sont à la fois d'esprit plus large et plus impersonnel.

Ce n'est qu'à une épcKjue relativement récente que cette conception de 1 histoire a fini par triompher. Pendant tout le moyen âge et surtout après la Renaissance, l'histoire se présente sous les trois formes dont la création remonte à l'antiquité. Tantôt elle est un simple exercice de rhétorique, un mélange de narrations et de discours dans lesquels des personnages, semblables à ceux de la tragédie classique, viennent dévoiler en bea.u langage les secrets de leurs actions. Thucydide et Titè-Live eurent jusqu'en plein xvn* siècle une lignée aussi nombreuse que médiocre. Ou bien elle est biographique à la manière de Plutanjue et de Suétone : en étudiant avec curiosité la vie intime des grands hommes, les historiens se laissent aller à donner des explications souvent puériles des plus grands événements. Enfin l'histoire est philosophique ou apologétique : la théorie , des empires ae Bossuet n'est ^u une traduction en lan- • gage magnifique des spéculations de la Cité de Dieu, de saint Jérôme ou d'Ëusèbe. Chacune de ces manières d'écrire l'histoire forme un genre littéraire qui a ses règles et ses traditions bien définies : le même style ne saurait appartenir à tous les trois et le principal souci

8 LE TRAVAIL HISTORiaUB

de I^historien doit être de trouver la forme (j^ui convient

principale dans le travail historiqi sources n'est qu'une opération accessoire ; quelques-uns la considèrent comme un fatras bon pour les pédants. Rien n'est plus instructif à cet égard que la désinvolture avec laquelle Eudes sieur de Mézeray traite l'exacti* tude historique dans la préface de sa nouvelle édition de l'Histoire de France depuis Pharamond. Paris, 1685, 3 vol. (1»^ édition de 1643) •

L'historien, d'après Mézeray, a pour mission d'être le porte-paroles du public et de payer aux grands hommes le juste tribut de reconnaissance qui leur est dû . Son histoire est donc un monument élevé aux sou verains « qui ont commandé sur le trône des fleurs de lys ». Elle est ornée de magnifiques tailles-douces, c La plume et le burin y disputent par un noble combat à qui représentera le mieux les oojets qu'elle traite. » Quelques-unes des médailles reproduites ont été inventées, mais le lecteur ne peut 8*en fâcher, car on a pu ce remplir par ce moyen la suite de l'histoire qui eût été interrompue en ce point »• Les discours sont naturellement abondants ; l'auteur a voulu « délasser par ce rafraîchissement le lecteur fatigué de suivre toujours une armée par des pays ruinés et déserts... Ces héros ont effectivement dit les choses que je leur mets à la bouche, ou s'ils ne les ont dites, elles sont au moins si nécessaires que je serais obligé moi-même de les dire . » Mézeray s'excuse aussi de n^avoir cité aucun auteur : c Si je les eusse tous voulu citer, comme mon style est extrêmement serré, il m'y eût fallu faire une glose plus

juré de contredire toutes choses f » Quant aux auteurs modernes qui ont commis des bévues, il se g|jBirde bien de les signaler, car c la civilité oblige à dissimuler le nom de celui qui a bronché ». On se demande parfois s'il n'a pas voulu mystifier ses lecteurs, mais les idées qu'il exprime avec cette naïveté étaient alors courantes.

Et ce sont pourtant des contemporains de Mézeray qui ont véritablement fondé la critique historique et la science de la recherche des sources. Les études d'un \ bénédictin de Saint-Germain des Prés, Mabillon (1632- / 1707), sur rhistoire de Tordre de Saint-Benoit, Famenô- / rent à énoncer les principales règles qui permettent de reconnaître l'authenticité d'un document et il les développa dans son DeRe diplomatiea (Paris, 1681, p. 635, P) dédié à Colbert ; ce livre peut être regardé i comme le premier traité moderne de critique historique * et il fait toujours autorité. En même temps les bénédictins de Saint-Germain des Prés et la société de savants oui s'était formée autour d'eux exploraient les archives des monastères et commençaient des publications monumentales dont l'Institut de France devait au XIX® siècle recueillir l'héritage. Mabillon lui-même

Sarcourut la Flandre, l'Allemagne, l'Italie, la Normanie, accompagné de son confrère, dom Thierry Ruinart, l'auteur des Acta Marturum sincera. Un ami des bénédictins, Ducange (1610-1688), trésorier de France à Amiens, réunissait dans ses études le moyen âge occidental et le moyen âge hellénique. Ses deux Glossaires {ad seriptores mediœ et injimœ latinitatis^ 1678) et (arf seriptores mediœ et inflmœ grœeitaiis^ 1688), n'ont pas encore été remplacés. Beduze (1630-1718) publiait en 1677 la première édition des Capitulaires des rois francs, les Lettres d'Innocent III (1682), les Yies des Papes <pAvignon(169Z\ etc.. Tous les domaines de l'érudition étaient exploités à la fois ; les sciences auxiliaires étaient fondées et, grâce â la collaboration de l'Académie des Inscriptions réorganisée en 1701, le trav€Lil collectif, seul fécond en ces matières, commençait à produire des œuvres qui forment encore aujourd'hui la base de toutes les études d'érudition : Byzantine du Xottore (depuis 1643), Ordonnances des Rois de France (depuis 1723), Recueil des Historiens des Gaules (commencé en 1737, mais préparé dès 1675), Histoire littéraire de la France et toute une série d'anecdota^ de spicilèges, de musées, etc, où les textes inédits étaient imprimés au fur et à mesure de leur découverte. Le domaine de l'antiquité n'était pas non plus négligé : Mazarin et, plus tard, Séguier et Colbert dirigèrent ver?

rOrient de véritables missions archéologiques (voy. Omont, Missions archéologiques françaises au XV/l^ et au XVIII^ siècles^ 1904) dont les résultats enrichirent le Cabinet du Roi et la collection de manuscrits de la Bibliothèque royale. L'abbaye de Saint-Germain des Prés eut aussi son Cabinet des Antiaues.

A l'ambassade du marquis de Nointel à Constantinopie (1673-1679) étaient attachés Carré, qui dessina les frontons du Parthénon avant leur destruction, et Galland, qui rapporta le manuscrit des Mille et Une Nuits, Dans toute l'Europe on remarque à la fin du xvii* et au xviii® siècle la même activité dans le domaine de l'érudition et de l'archéologie. Le Cabinet de Vienne de-

Ivait une bonne partie de ses richesses à un érudit du XV® siècle, Cyriaque d'Ancône. L'Italie était depuis la Renaissance la terre des musées et des bibliothèques : la découverte des catacombes de Rome en 1578 et celle des ruines d'Herculanum et de Pompéi en 1684 ouvrirent aux chercheurs un domaine illimité . La Roma Sotterranea de Bosio (publiée seulement en 1632, trente ans après la mort de son auteur) a été jusqu'aux travaux de de Rossi le guide des explorateurs des cimetières de Rome ; les fouilles de Pompéi conduites activement à partir de 1748 aux frais du roi Charles III, renouvelèrent la connaissance qu'on avait de l'antiquité. En un motàla veille de la Révolution les recherches historiques étaient partout conduites avec activité et intelligence : seuls les historiens de profession s'obstinaient à ne tenir à peu près aucun compte des découvertes.

Il y a, en effet, pendant tout le xvni* siècle, un mal- \ I entendu complet entre les archéologues ou ce antiquaires », ainsi qu'on les appelle non sans dédain, et les philosophes qui prétendent renouveler l'histoire et en donner une explication rationnelle. Les premiers continuent à entasser les in-folio et consignent les résul- \ tats de leurs recherches dans des mémoires érudit?, I mais peu accessibles au grand public : les seconds ne ! voient dans l'histoire qu'un exercice littéraire ou un j moyen commodedepropagandemoraleouphilosophique* i Les auteurs classiq ues sont la seule source qu'aient con- ; sultée Rollin et môme Montesquieu : du moins en ontils une complète intelligence.

Le moyen àgc, au contraire, ne peut trouver grâce devant les défenseurs de la raison pure : quand on quitte pour y pénétrer, le domaine antique, a on ressemble, dit Voltaire, à un voyageur qui au sortir d'une ville superbe, se trouve dans des déserts couverts de ronces. » {Essais sur les mœurs, xi) ; c'est de cette époque que date l'étrange discrédit qui a poursuivi l'nistoire de| l'empire byzantin jusqu'à des temps très rapprochés de nous. Gibbon (1776) se déclare écœuré par la succession des crimes et des révolutions qui constituent selon lui cette histoire et prend le parti de résumer en un seul) chapitre l'histoire ae six règnes. Le moyen àçe français devient une proie que se disputent les partisans de la noblesse germanique et ceux du tiers-état gallo-l romain ; on trouve dans les champs de mars francs le berceau des libertés populaires, et en 1792, Mlle de Lézardière n'hésite pas à faire de Charlemagne une sorte de roi constitutionnel, un Louis XVI avant la lettre, qui fait rentrer le peuple dans ses droits. L'anachronisme règne en maître dans tous ces ouvrages qui sont en général un mélange de compilations et de rêveries, u Histoire philosophique des Deux Indes, de l'abbé Raynal (1770), est le type du genre. Et pourtant l'œuvre historique du xvni® siècle ne fut pas absolument stérile. V Histoire de Charles XII, de Voltaire (1731). est un effort intéressant pour replacer dans son milieu a'une manière vraiment saisissante la biographie d'un des personnages les plusétranges du xviii® siècle. Son Siècle de Louis XlV ^n Essai sur les mœurs (1754) et V Esprit des Lois, de Montesquieu (1748), ont une portée encore plus grande : avec ces ouvrages un nouveau type d'histoire, l'histoire de la civilisation et des mœurs, 1 histoire sociale vient s'ajouter aux trois genres traditionnels. Pour la première fois les grands hommes, les personnages dits « historiques 9 ne sont plus seuls à occuper la scène et une ten^tive est faite pour décrire dans leur évolution les traits caractéristiques des mœurs, des institutions, des croyances, en un mot de tous les phénomènes sociaux. Le cadre moderne de l'histoire est créé : pour devenir vraiment scientifique, il lui faudra se mettre à l'école de l'érudition et de l'archéologie.

Cette transformation fut l'œuvre des historiens

du XIX® siècle, qu'on a appelé à juste titre le siècle de rhistoire. La Révolution avait été la destruction môin6 de l'histoire : les monuments, les chartriers,les archives, les instituts, tout fut anéanti, lacéré, brûlé, supprimé . Quelques hommes courageux sauvèrent du moins les ruines ; grâce aux décrets de la Convention (1794) e1 1 du Directoire (1798^, les archives furent centralisées é Paris et dans les cnefs-lieux de départements; Lenoir installa aux Petits- Augustins son Musée des Monuments français. En même temps par une réaction bien naturelle on se remit à aimer l'histoire dont on venait d'anéantir les vestiges. Le Génie du Christianisme (1802 et les Martyrs (1809) remirent l'antiquité chrétienne e le moven âge en honneur et introduisirent dans l'histoire fa couleur locale. Le mouvement romantique, dont Chateaubriand et Mme de Staël sont en France les véritables initiateurs, fut donc très favorable au succès des études historiques.

Au même moment l'Allemagne faisait appel ai l'histoire pour retrouver sa nationalité et en 1818 le| patriote prussien Stein traçait le plan de la publication Monumenta Germantes ; le premier volume 46ula collection était édité par les soins de Pertz en 1824; En France, des sociétés officielles ou privées reprenaient l'œuvre des Bénédictins que la Révolution avait interrompue : l'Académie des Inscriptions décidait de poursuivre l'achèvement de la plupart de leurs publications et réalisait un de leurs projets en publiant en 1844 le premier volume des Historiens des Croisades ; l'Académie Celtique se transformait en Société des Antiquaires de France (1813) ; en 1821, le gouvernement de la Restauration reprenant une idée delf apoléon^ créait l'Ecole des Chartes qui devait être comme un laboratoire permanent d'érudition. A l'initiative de Guizotj appartiennent les fondations de la Société de l'Histoire de France {\SAZ) et du Comité des Travaux historiques destiné à centraliser les travaux d'histoire locale (1834) ; le même ministre inaugura en 1835 la Collection de Documents inédits relatifs à l'Histoire de France. D instruments de travcûl étaient créés : les archiv étaient classées, mais ce fut seulement sous le second Empire qu'on commença à en publier des inventaires.

En même temps l'étude de l'antiquité était renouYelée entièrement par une série de découvertes dont les travaux de 1 expédition française d'Egypte en 1798

Çre fou

aspect nouveau l'antiquité cque. A partir de 1840 commence l'époque des buiiles dans tous les domaines de TOrient antiq^ue.

A la différence de leurs devanciers, les historiens du XIX** siècle ne restèrent pcus étrangers à ce mouvement de recherches et il fut admis désormais que pour écrire l'histoire il était bon d'être érudit et archéologue. L'importance attachée autrefois à la seule exposition fut désormais attribuée au travail préparatoire ; peu à peu, quoique trop lentement, l'idée se répandît que pour être historien il fallait avoir reçu une éducation spéciale.

Ce n'est pas ^ue l'œuvre de la première école historique du XIX* siècle ne se ressente encore de ses origines litéraires et romantiques ; dans les livres d'Augustin Thierry, Barante et surtout de Michelet, le goût de la couleur fait quelquefois tort à la vérité. Pour eux l'histoire vaut avant tout par son intérêt dramatique ; quelques-uns, comme Guizot et Augustin Thierry iront pas renoncé à y projeter les préoccupations politiques de leur temps et recherchent un peu naïvement dans les siècles passés les points de départ de l'évolution politique c[ui devait aboutir^ d'après eux, à la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe. Malgré ces dé-» fauts, les œuvres historiques de la première moitié du XIX* siècle marquent un progrès incontestable et dénotent un souci d'exactitude inconnu jusque-là. Les érudits et les historiens ne sont plus divisés en deux clans rivaux, mais forment maintenant une seule armée ; il devient impossible d'écrire l'histoire à quiconque n'est pas capable de rechercher et de critiquer les sources qui servent à la constituer.

Cette transformation du genre historique s'est achevée dans la deuxième moitié du xix® siècle: dans tous les pays, en Europe aussi bien qu'aux Etats-Unis^ les gouvernements et les associations savantes ont protégé la pubUcation des sources de leur histoire nationale. Un certain nombre de domaines : antiquité, his-

toire byzantine, Orient latin, histoire de l'Eglise, sont restés le patrimoine commun de toute l'Europe et on|

Êrovo^ué la constitution d'associations internationales, les missions archéologiques permanentes ont été fondées par le gouvernement français à Athènes, à Rome, dans l'Afrique du nord, en Egypte, en Indo-Chine et beaucoup de nations ont suivi cet exemple. Un nombre prodigieux de revues purement historiques s'est fondé pour enregistrer les découvertes et les travaux au fur et à mesure de leur apparition. Des inventaires d'archives, regestes, chronologies, manuels scientifiques de toutes sortes constituent des instruments de travail de premier ordre. Les sciences auxiliaires ont été étudiées pour elles-mêmes et à mesure qu*apparaissaient de nouvelles catégories de documents, il se fondait de nouvelles disciplines pour les mettre en œuvre.

La spécialisation est désormais la règle des recherches historiques, mais les érudits qui obtiennent les résultats les plus féconds sont capables de parcourir tous les domaines d'une même spécialité, philologie, droit, folklore, archéologie, etc., Gaston Paris, en France, et Mommsen, en Allemagne, représentent l'un dans l'étude du moyen âge, l'autre dans celle de l'antiquité, le type. de l'érudit. Les grandes synthèses sont devenues de plus en plus rares, ou elles ne sont entreprises qu'avec la collaboration d'un grand nombre de spécialistes. Des œuvres comme celles de Fustel de Coulanges sur les Origines de Vaneienne France (1) ou de Taine sur les Origines de la France contemporaine portent déjà leur date dans le seul énoncé de leur titre. Le genre histo- •rique prédominant aujourd'hui est la monographie dans ' laquelle un sujet d'ordinaire restreint est exposé après une étude aussi complète que possible de toutes les • sources existantes. C'est en constituant ainsi des séries de monographies relatives à un même pays ou à un jgroupe d institutions que l'on peut aider au travail de fsynthèse ; peu de séries sont encore complètes et l'on Icompose quelquefois pour suppléer à ces lacunes des

Q} ^!^^ ^® Coulanges a dû abandonner d'ailleora le programme qui! 8 était tracé.

manuels scientifiques qui n'ont d'autre but que de résumer provisoirement les conclusions de la science à un moment donné. L'histoire n'est donc plus un genre purement littéraire : elle ne peut plus se constituer qu'à la suite d'un travail scientifique dirigé par des méthodes chaque jour plus rigoureuses : la tendance à l'organisation du travail historique a été la grande innovation du xix* siècle et tout fait prévoir que les organismes déjà créés iront en se développant de plus en plus. Spécialisation et collaboration, telle sera la règle des historiens futurs.

Si presque personne ne nie plus l'intérêt que présente l'histoire, il se trouve encore des gens à lui refuser toute utilité ; grave reproche en des temps pressés, où ce qui ne sert à rien court grand risque d'être délaissé.

Comprise comme elle l'est aujourd'hui, il est bien certain que l'histoire ne peut plus être prise pour une morale en action.

Ses lois sont contestées ; on dit que les sociétés contemporaines vivent dans des conditions si différentes des sociétés antiques qu'il serait téméraire d'appliquer aux unes Us raisonnements qui convenaient aux autres ; on pourrait répondre, il est vrai, que les hommes restent bien semblables à eux-mêmes à travers les temps et que les politiques trouveraient encore profit à étudier les leçons de l'histoire, mais ils l'ignorent généralement, ou la travestissent au gré de leurs passions, ce qui est pire encore.

Uhistoire n'en a pas moins gardé une immense valeur éducative ; nous dirions volontiers que c'est la science éducative par excellence^ car elle met l'esprit en présence de la vie mêmedansson infinie variété, dans son inlassable renouvellement. L'individu y apparaît avec toutes ses vertus et tous ses vices, ses appétits et ses aspirations, ses énergies, ses faiblesses et ses tares ; atroce ou sublime par exception, le plus souvent médiocre et veule, réel et vivant toujours. Tous les problèmes qui hantent nos cerveaux s'agitent dans l'histoire avec

toutes leurs conséquences et toutes leurs solutions connues. Questions religieuses, poIiticjueSfSociales, morales, philosophiques, littéraires, artistiques, toutes apparaissent partout en discussion, en mouvement, en travail avec les systèmes éphémères qui ont prétendu les expU-

âuer et les résoudre et qui les laissent toujours penantes en leurs éternelles contradictions.

\ Rien de plus sain pour Tesprit que de chercher en ce ; chaos formidable les traces de la vérité égarée. Pas de travail qui mette en jeu avec une pareille intensité tous les ressorts et toutes les ressources de Tintelligence. On I admire Cuvier reconstituant à l'aide de quelques os un I animal antédiluvien tout entier, mais Cuvier était I guidé par les lois immuables de la zoologie. Que dirai t-on d'Ottfried Mùller recréant l'histoire primitive de i la Grèce par la seule force du raisonnement et de son imagination guidée par sa science ¥

L^istoire sert de base solide à une foule de sciences, qui sans elle se perdraient dans le vide. La stratégie repose sur la connaissance approfondie de la guerre telle que l'ont comprise et menée les grands capitaines. L'économie politique emprunte à l'histoire une bonne partie de ses méthodes et fonde ses systèmes sur l'expérience historiq^ue. La sociologie, née d'hier^ ne peut étudier les sociétés humaines qu'à travers l'histoire, et c'est dans les évolutions et les révolutions du passé qu'elle tâche à deviner ce que pourront être, mutaià mutandiSy celles de l'avenir.

I L'histoire permet encore de connaître dans ses grands ' traits la psychologie d'une race ou d'une nation^ mais il faut se garder de donner à ses indic&tions une précision et une rigueur qu'elles ne peuvent avoir ; nous ne disposons jamais que d'un trop petit nombre de faits pour pouvoir formuler des conclusions absolues. L'his- I toire nous donne des idées générales et d'ensemble, c'est déjà beaucoup.

Elle permet de constater dans les corps sociaux des survivances étranges, comme celles qu'on observe dans les organismes vivants ; elle explique la persistance d'idées et de coutumes aujourd'hui sans raison apparente. En reliant ainsi le présent au passé par une chaîne ininterrompue, elle nous enseigne que les gêné-

rations sont solidaires les unes des autres, elle nous rend plus justes pour les hommes d'autrefois et pour nos contemporains, elle nous déconseille les jugements trop hâtifs et trop absolus, elle nous dispose à Tindulgence et à la tolérance. '

L'histoire n'est donc pas une curiosité, un dilettantisme sans portée, c'est une science rigoureuse, c'est un art exquis, c'est Tinépuisable répertoire de l'expérience acquise par l'humamté, depuis qu'elle a commencé d% se connaître.

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