CHAPITRE V La composition et le style
L'histoire a pour objet d'exposer les faits et d'en montrer, quand elle le peut, les causes, l'enchaînement et les conséquences. Elle raconte, elle décrit, elle raisonne. En cela, elle ne doit apporter nul autre souci que celui de la vérité, ne rien omettre de ce qui est vrai, ne rien proposer qu'elle sache être faux, et tout dire clairement, simplement, sans phrases.
L'histoire se déroule dans le monde de la réalité. Elle a devant elle les hommes et leurs actions^ son domaine s'étend à tout ce qui est humain ; c'est la plus concrète des sciences morales, et l'oublier serait la dénaturer, substituer à cette limpide conteuse je ne sais quelle scolastique insupportable. Comme il n'est chose qu'on n'ait essayée, pour absurde qu'elle soit, il s'est trouvé des gens pour traiter l'histoire à la manière d'une science abstraite. Tout ce qui est individuel, tout ce qui est fait précis disparaît ; les hommes ne
sont plus comptés pour rien, les faits sont catalogués par espèces et étudiés par masses comme des manifestations de la vie historique, ou des maladies de l'humanité. C'est l'application à l'histoire des méthodes de l'histoire naturelle et de la médecine. Mais étudier la guerre à travers l'espace et le temps, abstraction faite de toutes Les guerres et de tous les capitaines, c'est introduire dans l'histoire le même genre de faux que les allégories du moyen âge avaient introduit dans l'épopée. La Go^rre n'existe pas d'une vie plus réelle que Bel- Accueil ou Faux-Semblant. Sous la plume d'un philosophe à l'esprit très profond comme Montesquieu, ou d'un logicien comme Guizot, cette sorte d'histoire peut faire illusion ; elle a donné naissance à d'innombrables livres creux et vagues, tombés dans le plus juste oubli. Nous ne recommandons à personne cette manière de comprendre l'histoire.
A une école tout aussi condamnable appartiennent les écrivains passionnés, pour lesquels l'histoire n'est qu'un arsenal, auquel on emprunte les armes qui vous conviennent pour combattre le bon combat. Partant d'une idée préconçue, animés d'une foi absolue en la vérité de leurs conceptions religieuses, politiques ou sociales, ces champions entreprennent de ployer l'histoire sous leur merci et veulent lui apprendre à parler. Ils ne lui permettent jamais de dire toute la venté, et certains vont jusqu'à l'autoriser à risquer quelque mensonge, s'il est favorable à la cause qu'ils prétendent servir. Les historiens de ce genre sont légion et leur mauvaise foi va du parti pris le plus naïf, jusqu'au plus cynique brigandage. Nous avons eu entre les mains une de ces histoires tendancieuses où la France contemporaine se voyait étrangement travestie. Nous avons lu, il y a quelques années, un essai historique, dû à la plume d'un sénateur, où l'histoire de l'ancien régime était défigurée de la même façon avec une audace et une ignorance également stupéfiantes.
Les ouvrages de ce genre ne sont dangereux que pour les naïfs, mais certaines partialités servies par une plus grande intelligence et appuyées sur une culture plus sérieuse peuvent induire en erreur même des hommes en état de juger ce qu'ils lisent, aussi l'histo-
rien vraiment consciencieux doit-il se garder avec le plus grand soin de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à l'esprit de parti. Il doit laisser la parole aux faits, demeurer lui-même à Tarrière-plan et ne jamais faire intervenir dans le débat ni ses préférences ui ses antipathies.
Pour peu qu'on ait l'âme passionnée — et il est bien difficile de ne l'avoir pas — on se sent pris par la majesté du spectacle historique ; on sent vivre toutes ces foules évoquées, on assiste à leurs mêlées, on veut leur crier son mépris ou leur jeter ses applaudissements ; on n'est plus un observateur de sang-froid, un enregistreur scientifique, on est le contemporain des hommes dont on écrit l'histoire, on les aime, on les hait, on veut les juger, les combattre, les conduire au Ca pi tôle ou aux gémonies.
De grands, de très grands historiens ont trouvé dans cette voie une fjloire incomparable. Tacite à un bout de l'histoire, Michelet à l'autre, ont compris leur tâche de cette façon. Ils ont voulu rester hommes, tout en devenant historiens ; ils ont fait passer leur âme tout entière dans leurs écrits, et leur ont prêté ainsi une vie splendide, la vie que le génie répand sur tout ce qu'il touche, mais leurs œuvres, admirables comme œuvres d'art, ne satisfont qu'à moitié les hommes épris avant tout de vérité objective et impartiale. Leur exemple n'est point à suivre, et par crainte de l'excès où ils sont tombés, mieux vaut s'interdire courageusement toute intervention personnelle dans l'exposé et dans le raisonnement. Comme rien n'est absolu en matière d'art, il se peut qu'un cri d'indignation ou d'enthousiasme arraché par une émotion sincère soit si bien en sa place que nul ne songe â le critiquer ; il faut que la note personnelle soit très justifiée et très rare pour n'être pas choquante. D'aucuns vont jusqu'à la prohiber aosolument.
C'est encore oublier les conditions de l'histoire que de dogmatiser à tout propos et vouloir tout soumettre aux règles toujours étroites de son propre jugement. Bien des choses dans le passé nous semblent monstrueuses ou absurdes ; nous ne devons cependant ni nous en indigner, ni en rire, nous ne sommes pas sûrs que les
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choses de notre temps paraîtront piusjustes ou plus sages aux hommes de l'avenir et nous ne pouvons nous attribuer droit de haute et basse justice 8ur le genre humain. Au lieu de procéder de façon autoritaire et tmnchante, au lieu de bâtir, à l'aide de faits bien choisis, des systèmes trop logiques pour être vrais^ il vaut bien mieux faire le tour des questions, les montrer sous toutes leurs faces, les envisager sous tous les anffles, marquer ; tout ce qui peut en rendre plus sensibles la complexité et l'incertitude, et laisser le plus souvent au lecteur le soin de conclure. L'autoritaire n'a pas le tempérament de l'historien.
Une école qu'il faut avoir en horreur est celle des historiens rhéteurs, avec lesquels on ne sait jamais où ' Ton va. On patauge dans le délaya^, on est assourdi ; par l'emphase, on quitte à chaque instant, et à tout \ propos, le droit chemin pour excursionner aans les ter- \ rains les plus variés, et jusque dans les contrées les plus lointaines ; jamais Fauteur ne vous laisse seul en présence du fait, il faut qu'il vous le drape, qu'il vous le présente, qu'il vous dise comment vous devez le regarder et le juger. Les gens de ce tempérament sont de simples f&cheux qui gâtent tout ce qu'ils touchent.
Par dédain de l'éloquence, certains se rejettent dans an pédantisme au moins aussi odieux. Ils ont tellement peur de ne pas serrer d'assez près la vérité qu'ils ne sauraient écrire une phrase sans Tappuyer d'une bonne demi-douzaine de textes ; il faut aussi au'ils vous renseignent sur l'authenticité et la valeur aes textes cités ; ils (juittent à chaque instant le récit pour faire de la critique documentaire, pour signaler les erreurs où sont tombés leurs devanciers, pour jeter la pierre en passant aux gens des écoles adversaires, à ces c< vtri ineptissimi » qui n'ont pas leur conception de la méthode et de l'art. On apprend parfois beaucoup avec ces jansénistes de la méthode, mais leur compagnie est oien mausssule et il est permis de chercher à être aussi instructif sans être aussi ennuyeux.
L'histoire, en somme, exige une ample documen- > tation et une bonne foi absolue. Elle vit de clarté, elle j s'interdit toute déclamation ; elle doit néanmoins donner ^ l'impression de la vie réelle et intense. Une compar ;
raison fait souvent mieux saisir les choses délicates qu'un lon^ raisonnement. L'histoire est, à notre avis, comparable à un livre savamment illustré. Les documents sont les figures, les photographies exactes des faits, Fhistorien doit se borner à les commenter avec sobriété et intelligence, à les bien mettre à leur place et en valeur, à en expliquer l'importance relative, le sens et la portée. Il ne fera peut-être pas ainsi une œuvre prestigieuse ; il fera du moins œuvre sage et utile et aucune méthode ne peut prétendre à mieux.
Elle pose des règles de bon sens, (|ui conviennent à la majorité des esprits ; le génie se rit de ses conseils, et se n*aie à lui-même sa voie, mais il est imprudent de s'attribuer le génie, il est plus sûr de croire, avec Socrate, que Ton ne sait rien et que l'on apprendra toute sa vie.
Supposons maintenant que toutes les recherches nécesisaires à la comjposition d'un ouvrage aient été faites. La bibliographie du sujet est établie, le travail aux archives et dans les bibliothèques est terminé. Rangées en ordre provisoire^ les milliers de fiches attendent le classement minutieux qui leur assignera leur place définitive. Le moment de dresser le plan de l'ouvrage est arrivé, moment solennel et émouvant, car de la netteté et de la justesse du plan, dépendra en grande partie le mérite de l'ouvraçe.
Quelle que soit la question à traiter, il en faut marquer d'abord les limites et la place dans l'histoire générale, car c'est un moment particuler, ou un point spécial de l'histoire que l'on va détacher de l'ensemble et considérer dans la complexité de son détail ; il est donc nécessaire de le bien isoler, et de montrer à quel ensemble il se rattache. Les longs préambules sont une faute de méthode ; l'entrée en matière sans préparation aucune, à la manière épique, est un procédé littéraire qui ne convient point au genre historique.
Il faut, de même, expli(]^uer l'intérêt du sujet choisi et montrer ce que le travail auquel on s'est livré, peut apporter de nouveau à la science. L'indication et la critique sommaire des sources consultées, permettent déjà de préjuger de la valeur d'un livre. L'étude des sources doit être complétée par une bibliographie mé-
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thodique, d^une scrupuleuse exactitude. La bibliographie seule ne remplacerait qu^à moitié la critique des sources. Au pis-aller, mieux vaudrait la critique seule que la seule bibliographie ; le mieux est de donner 1 une et l'autre ; d'autant que ces pièces indispensables d'un livre bien fait, sont toujours négligées par les novices ou les brouillons et que leur seule absence rend un livre suspect de légèreté.
L.e plan varie nécessairement avec les sujets. Il peut se ramener d'une matiière générale à la distribution logique et claire de la matière du livre. S'il s'agit d'un récity l'ordre chronologique sera de rigueur, mais il faudra couper la période en tranches, qui devront correspondre à autant de phases bien déterminées de l'action générale. Ces divisions ne sont jamais que des cadres arbitraires, et que l'on peut modifier. La guerre de Trente ans est divisée communément en quatre périodes ; on peut très légitimement la diviser en deux périodes, ou en six ; ce qui importe, c'est que la division suive les faits, s'en inspire et serve à marquer le développement de l'action historique. Il arrive très souvent que des événements se sont passés simultanément dans des pays fort éloignés et ont cependant influé les uns sur tes autres ; comme on ne peut entreprendre de les raconter tous à la fois, il faut exposer d abord tout ce
3ui s'est passé dans un pays, puis tout ce qui s'est passé ans l'autre et montrer enfin la solidarité qui existe entre ces deux catégories d'événements. S'il s'agit d'une question d'institutions, on peut, ou les passer toutes en revue par époques, ou les étudier les unes après les autres, dans leur développement à travers les siècles. Cette
changement
les institutions d'un pays. Ni. Rambaud s'est inspiré de l'une et de l'autre dans son histoire de la civilisation française, et c'est à leur emploi simultané que son œuvre doit la parfaite clarté qui en fait un de nos meilleurs Uvres de travail.
S'il s'agit de l'histoire de l'art, nous croyons la méthode chronologique bien supérieure à la manière traditionnelle, qui traite à part chaque style, comme s'il
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formait à lui seal un art comi>let^ sans liaison avec art de Fépoque précédente ou suivante.
Pour l'histoire des mœurs ou des idées, la chronologie doit être rigoureusement observée^ le renseignement n*ayant de valeur en pareille et si flottante matière, que pour le jour même d'où il est daté.
Les grandes divisions d'un livre une fois établies, le même travail reste à faire dans l'intérieur de chaque chapitre. Sans être tous exactement de mêmes dimensions, les chapitres doivent avoir une certaine homogénéité : c'est mal équilibrer un livre que de donner vingt pages à un chapitre et un demi- volume à un autre. On se contente bien souvent d'inscrire en tête de chaque chapitre un court sommaire ; il vaut mieux répéter ces sous-titres en tête de chaque subdivision ; le livre se lit ainsi plus aisément. Dans son Histoire de France^ M. Lavisse est allé plus loin et est revenu à l'antique usage des « manchettes », excellente disposition, (]ui permet de courir tout de suite à l'endroit qui vous intéresse et rend le livre extrêmement commode à consulter. Des chapitres, de leurs subdivisions, des manchettes, le plan oien fait doit se d^ager en vigueur, sans redites et sans lacunes.
Un livre bien compris comporte une conclusion, qui résume brièvement les faits, et condense les idées exposées dans l'ouvrage. Elle ne doit point faire double emploi avec la préface, ni ressasser ce qui a été dit au cours des chapitres. Elle doit laisser le lecteur sous une impression tr^ nette et très franche ; comme plus d'un lecteur pressé ne lira que ce morceau final, et que plus d'un compte rendu sera fait d'après lui, on y mettra toute sa science et tout son art.
La critique exige que l'historien administre la preuve de tout ce qu'il avance. Il est donc nécessaire qu'un livre cite les documents et les auteurs sur lescfuels il s'appuie^ et que l'indication des références soit assez exacte pour permettre au lecteur de vérifier chaque citation. L'établissement des notes est une des tâches les plus fastidieuses de l'écrivain. Cet incessant rappel de sources hache la pensée, ce béquillage du travail personnel sur le travail d'autrui finit par produire sur un homme nerveux une véritable norripilation.
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Cependant il faut prendre sur soi d'apporter à cette besogne une attention extrême ; il faut noter le titre exact du livre ou de la revue, l'édition, le tome et la page, indiquer pour les journaux le titre, le jour et i^année, donner à chaque grande collection historique sa notation traditionnelle, indiauer pour toute pièce manuscrite la collection à laqueUe elle appartient, le fonds, le numéro de la liasse, le numéro d'ordre de la pièce dans la liasse, la date, quand le document est daté. C*est sur les références, aussi bien que sur les conclusions, que les malveillants nous jugent et nous chicanent, cnicanes souvent très injustes, car une référence inexacte n'ôte rien à la valeur d'un texte loyalement cité ; chicanes utiles, parce qu'en histoire le souci de Texactitude ne peut être poussé trop loin.
Les notes doivent être courtes et probantes; les pièces étendues, qui n'v pourraient trouver place, et qui risqueraient d'encomorer le texte, seront rejetées en appendice avec les tableaux, les cartes, les généalogies qui complètent l'ouvrage et risqueraient de rencombrer Un appendice trop volumineux donne mauvaise idée de la méthode de l'auteur. Certains livres espagnols ont des appendices monstrueux, qui les font ressemUer à des bossus.
Les grands écueils de la rédaction sont leë transitions et les digressions.
On admet aujourd'hui que la transition ne doit pas être marauée lourdement, à la mode scolastique ; elle peut résider dans le simple enchaînement logique des idées. Encore faut-il que cet enchaînement soit visible
l'esprit du lecteur. La digression est la
et s'impose dans l'esprit du lecteur. La digression est la \ plaie du style historique ; elle doit être proscrite impi- \ toyablement.
Llûstoire, enfin, doit s'écrire en français correct et intelligible. L'affreux jargon qui s'appelle c l'écriture artiste » doit en être sévèrement oanni . Voltaire, Mignet, Fustel de Coulanges offrent les meilleurs modèles du style historiaue, pur de toute affectation et de toute pose.
Dans quelle mesure la couleur et le pittoresque doivent-ils être admis dans le style historique ? C'est un peu affaire de mode et de tempérament, c'est surtout affaire de goût. M. Gabriel Monod a consacré un livre
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très intéressant aux trois grands historiens français de notre siècle : Michelet, Renan et Taine. Micheiet, c'est la passion sincère et tumultueuse, le peintre fougueux, le coloriste éclatant, le poète des foules, Tapôtre des idées démocratiques. Renan c'est la grâce hellénique, t c'est l'ironie profonde, c'est aussi Findulgence pour
les folies des hommes, c'est le scepticisme souriant et parfois un peu ému ; rien de plus beau que les beaux passages des Dialogueê philosophiques. Taine a le stj^le serré, amer et véhémentd'un satirique, la documentation opulente d'un historien, l'éclat d'un orateur, la hauteur de vues d'un philosophe, la sécheresse de cœur d'un aristocrate ; l'histoire prend sous sa plume une physionomie extraordinaire : c'est l'histoire toujours, ce sont les faits et ce sont les hommes, mais l'action et les auteurs obéissant à des forces qui les dominent et sur lesquelles, comme dans le drame antique, se porte l'intérêt dulecteur. Toutapparaltlogiquementenchainéetconduit ; il semble que l'auteur ait trouvé la loi des tempêtes. Ces grands hommes sont désespérants. Il ne faut pas chercher à leur dérober le secret de leur génie, il n'est pas défendu de leur emprunter ({uelque chose de leur smcérité. Ils sont ce qu'ils étaient; ils ont mis dans leurs œuvres ce qu'ils avaient dans l'âme de plus chaud, de plus fin et de plus noble ; faisons de même dans la mesure de nos forces, mettons dans nos écrits Ce que nous avons de meilleur dans le cœur et dans l'esprit ,