CHAPITRE m Les divers genres d'histoire
/. Histoire des faits politiques et sociaux. — IL Histoire des faits matériels. — ///. Histoire des idées. — IV. Histoire locale.
L'étude des sources historiques forme donc un certain nombre de domaines bien dénnis qui ont chacun leur nature différente et dans lesquels on ne peut s'engager qu'après une éducation spéciale et presque technique. Mais on peut en outre, soit en restant dans le cadre de ces limites chronologiques, soit en considérant l'en-
semble de l'évolution historique, envisager les faits à des points de vue très différents. Il s'est constitué un certain nombre de branches du genre historique qui correspondent chacune à une catégorie toute spéciale de faits. L'histoire des grands hommes et des guerres a régné longtemps sans conteste ; celle des institutions politiques et sociales lui a succédé, mais elle n'embrasse encore qu^un champ limité de l'activité humaine et si l'on veut arriver à cette reconstruction du passé dont nous parlions au début de ce livre, il ne faut pas s'interdire l'étude des aspects qui sont souvent les plus caractéristiques d'une société. A côté des spécialistes dont les travaux sont limités aux sources historiques d'une certaine période, il est bon qu'il y ait d'autres spécialistes qui cherchent à déterminer les méthodes particulières aux diverses espèces de faits. On a distingué pendant longtemps l'histoire proprement dite, récit des événements politiques, et VHistoire de la einilisation (Kulturgeschichte) ; ce terme a d'abord l'inconvénient d'être trop vague et on ne voit pas qu'il y ait un fait historique quelconque qui ne puisse rentrer dans l'histoire de la civilisation : on commence donc avec raison à renoncer à cette division. Les divers genres d'histoire correspondent aux différents points de vue auxquels on peut étudier les sociétés humaines ; la liste n'en n'est pas close et elle peut varier à l'infini suivant la nature d'esprit des historiens ; nous énumérerons seulement les principaux.
Une première catégorie de faits se rapporte à laf structure politique et sociale des peuples et forme ce qu'on est convenu d'appeler, d'un terme assez vague, 1 histoire des institutions. Elle étudie en effet les or-^ ganes de gouvernement ou de commandement et l'état social d'un pays. Elle doit s'appliquer à retrouver les définitions juridiques des institutions et à chercher, A l'aide des témoignages, dans quel rapport le droit cor-4 respondait à la réalité.
Pour avoir négligé cette double enquête, et en parJ \ iiculier la deuxième, beaucoup d'historiens ont écrif
rhistoîre du droit en croyant étudier celle des institutions. Les textes législatifs nous renseignent sur les conceptions juridiques mais non sur 1 organisation réelle des sociétés ; on voit donc quelles précautions sont nécessaires à qui veut aborder ce genre d'histoire. Un autre danger à éviter est de ne pas isoler entièrement les faits politiques et sociaux des autres catégories de faits, conceptions religieuses, intérêts matériels, etc., qui peuvent seuls en expliquer la genèse.
Uhistoire militaire forme une section de ce genre d'histoire, mais elle demande des connaissances techniques et un apprentissage que ne peut donner la seule éducation historique. Voy. la bibliographie de Pohler^ Bibliotheca historieo-mililaris^ Leipzig, 4 v., 1899 (ouvrages publiés jusqu'en 1880). Il en est de même de l'histoire de la marine et de l'histoire diplomatique dont le champ est Umité à la période moderne.
On peut, par un procédé d'abstraction, séparer de l'histoire des institutions les faits économiques et constituer une histoire des intérêts matériels, agriculture, industrie, commerce, vie matérielle, habitation, vêtement, nourriture, etc. Le plus grave problème que ce genre d'histoire ait à résoudre est celui de la relation des valeurs à des époq^ues différentes : la statistique avec toutes ses imperfectiops est pour la période moderne une de ses principales sources, mais elle doit être contrôlée sévèrement à Taide des autres témoignages. La Vierieljahrsehrifi fur Social und Wirthsehaftgeschichie^ fondée récemment, se propose d'être Torgane international de ce genre d'histoire qui a déjà produit en France les travaux devenus classiques de BAVDRihLAnTj Histoire du /aare, 4v., 1880; Levas- SEUR, Histoire des classes ouvrières^ 2® éd., 1900-1901 ; D'avenel Histoire économique de la propriété, des salaires, denrées et de tous tes prix en général depuis Van 1200 jusqu*à l'an 1800, 2 v. 1890, — et le Mécanisme de la vie moderne (depuis 18^7, en cours de publication).
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L'histoire des idées et des conceptions religieuses, artistiques, scientifiques, littéraires, philosophiques forme un domaine infiniment complexe. Les témoignages qui servent à en établir les faits sont d'un maniement particulièrement délicat et il est parfois difficile de les saisir.
L'histoire des religions comprend l'étude des croyan« ces, des rites, des coutumes, des institutions sacerdotales. Elle s'appuie sur les livres sacrés, les formulaires, les règles morales, les représentations figurées et aussi parfois sur la tradition populaire et le folklore. Il est 1 à peu près impossible de l'isoler de l'histoire politique I et sociale ; nul ne peut se flatter de bien connaître une période (quelconque de l'évolution humaine en en faisant abstraction.
L'histoire de l'art tient une place de plus en plus importante dans les études historiques ; son domaine emorasse toutes les manifestations figurées qui sont dues à l'imagination humaine. Elle comprend rhistoire des procédés techniques, des styles et des écoles. Les ques* tions d'origine et d'influences comptent parmi les problèmes les plus délicats qu'elle ait à résoudre. Ceux (}ui la traitent ne doivent pas non plus l'isoler de l'histoire politique et sociale ; il est aussi nécessaire qu'ils respec* tent la chronologie sous peine de fausser l'histoire. C'est ainsi qu'on oublie que l'art gothique a été employé assez fréquemment jusqu'à la fin du xvi^ siècle, parce qu'on a confondu arbitrairement les deux termes d'art gothiaue et de moyen âge. Il existe une bibliographie périodique de l'histoire de l'art : Internationaler Bibliographie der Kunstwissenêekaft^ fondée en 1902 par Jelhnek. Consulter aussi les biblic^raphies de la Gazette des Beaux-Arts et les comptes rendus de la Reoue Arehéoloaique, Reoue de l'Art ancien et moderne, etc. Un excellent guide élémentaire est VApollo de S^Reinach, 1905.
L'histoire de la philosophie, l'histoire des idées morales ou politiçiues, lliistoire des sciences et enfin l'histoire de la littérature forment aussi des genres qui ont chacun leur méthode spéciale. (Sur leurs rapports avec
l'histoire, voy . de nombreux articles de la Revue de syn^ thèse historique),
Enfin il n'est pas inutile de dire un mot de Fhistoire locale qui est l'étude des témoignages historiques appliqués à une province, à un canton, à une ville. Elle a des règles spéciales qu'il faut observer sous peine de manquer le but qu'elle doit se proposer.
En regard de l'histoire générale, l'histoire locale constitue un témoignage isolé, une conclusion partielle, mais dont la valeur est d'autant plus grande qu'on y est arrivé sans idée préconçue. En d'autres termes, il ne s'agit pas de vérifier dans une localité les conclusions générales qu'on a posées pour tout un pays : ce sont au contraire ces conclusions qui doivent dépendre des résultats de l'histoire locale. 11 sera donc d'une méthode essentiellement vicieuse de vouloir suppléer à l'absence des témoignages par l'histoire générale. Une énuméra- ' tion sincère et une critique attentive des documents dont on dispose, telle est la première condition à remplir ; c'est seulement lorsque ce travail aura été fait sans parti pris ni amour-propre quelconque, qu'il faudra chercher l'influence que les conclusions obtenues peuvent exercer sur les données de l'histoire générale.
En France, l'histoire provinciale et locale a été fondée au xvii« siècle par les Bénédictins ; de nos jours elle a traversé une période assez confuse, mais grâce au classement des archives départementales et municipales, elle a pris une grande extension. Des documents de premier ordre ont été ainsi publiés et mis en œuvre. Le Comité des Travaux historiques, fondé par Guizot en 1834, a pour mission de préparer le congrès des Sociétés savantes et d'établir une certaine direction au-dessus des efforts individuels. Il a chargé M. de Lasteyrie de rédiger une Bibliographie des travaux historiques et archéologiques publiés par les Sociétés savantes de France, 4 vol., 1902-1905. Un cinquième volume qui comprend les années 1885-1900 a commencé à paraître ; on publiera en outre des fascicules annuels destinés à tenir la publication au courant. M. Dumoulin a tracé dans
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la Revue de synthèse historique (III) un excellent programme des travaux d'érudition locale.qu'il est possible d'exécuter. Enfin la môme revue a entrepris une enquête sur l'état ac?tuel de l'histoire des provinces françaises et, depuis la création des Universités, une nouvelle impulsion a été donnée aux travaux d'histoire locale . Des ouvrages comme ceux de MM. Ffister (Histoire de Nancy ^ t. I, 1902, JuUian {Histoire de Bordeaux)^ Charléty {Histoire de Lyon^ 1903, et Bibliographie critique de Lyon^ des origines à 1789^ 1902), sont de véritables modèles du genre. Loin d'être négligeable, l'importance des études d'histoire locale peut devenir essentielle et si elles sont conduites d'après une saine méthode, l'histoire nationale leur devra une base de jour en jour plus solide.