‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 114 sur 119 · CHACUN DOIT FAIRE SA PROPRE RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

CHACUN DOIT FAIRE SA PROPRE RÉVOLUTION

€et état de choses est d'autant plus déplorable que partout il suffirait de peu d'efforts pour mettre en valeur les admirables réserves d'intelligence de notre pays. Il suffirait qu'il y eut à la tête un cerveau qui se donnât comme mission de réorganiser le travail politique et administratif. Quelle nation puissante nous deviendrions I

Mais n'oublions pas que nos conseils s'adressent à des étudiants. La réorganisation du travail national n'est pas leur affaire immédiate : ils doivent d'abord faire leur propre révolution. Une révolution féconde est toujours un approfondissement qui exige l'étude calme et patiente des réalités auxquelles nous devons ajuster notre travail. Doit venir ensuite la décision de rompre avec les pratiques défectueuses. A la fin de ce livre, il est clair que les deux conditions essentielles du travail intellectuel c'est d'éviter d'une part l'éparpillement et d'autre part l'idée fixe, monomane, du travail.

L'éparpillement est le danger le plus grand à r époque actuelle et dans chaque génération des milliers d'esprits qui pouvaient enrichir la nation, « coulent », Lelies fleurs qui ne produiront aucun fruit.

«uv* CONCLUSION

Mais c'est un danger aussi que le traTail sans joie, sans spontanéité, sans loisir et qui tourne à une espèce de manie. On ne peut rien faire d'excellent sans un bon cerveau et un bon cerveau implique, nous Tavons dit, une administration intelligente du corps.

Gardons donc intacte notre énergie corporelle en réduisant au minimum les longues immobilisations assises, le confinement dans un air vicié, surchauffé. Comme les jeunes Spartiates regardaient les ilotes ivres pour prendre le dégoût de l'alcool, toi, jeune étudiant, examine les fabricants de camelote intellectuelle : blanchis avant l'âge, les bras grêles et débiles, les épaules voûtées, la poitrine rentrée, le derrière et le vontre énormes, les yeux myopes... toutes les déformations de l'homme constamment assis, dont le sang est stagnant comme la vase des marais... demande-toi si c'est là l'idéal que tu veux atteindre? C'est à cette débilité, à cette atrophie que tu es candidat si tu ne sais pas réduire au minimum le temps de sédentarité, en apportant k ton travail, par une concentration énergique, une activité fraîche, saine et joyeuse. Garde-toi de la boulimie, aberration maniaque, qui pousse les gens sans volonté à dévorer des livres, des revues, des journaux, à émietter, à dissiper leur énergie intellectuelle.

Ce n'est pas seulement ton intégrité physique que tu dois sauvegarder mais aussi ton intégrité sentimentale. Les pédants, emprisonnés dans leur cabinet de pseudoiravail, voient leur vitalité baisser et leur caractère s'aigrir, ils n'ont jamais le temps d'aller icgnrder les cerisiers fleurir. C'est en vain que la nature prodigue ses enchantements : ils demeurent tassés devant leur table, le sang visqueux, le cerveau engourdi, sans élan. -Par leur seule présence, ils abaissent autour d'eux la vcmpérature morale. Aigres parce que mal portants, ils sont pour leur femme et pour leurs enfants dos rabatjoie : ils n'ont pas le temps d'être afTectueux ni de s'in-

SACHE FAIRE TON CHOIX tô?

génier à créer de la gaité et de l'enjouement autour d'eux.

Moroses et maussades, ils installent dans la maison l'humeur chagrine, qui empoisonne la vie. « Le pessimisme allemand, dit Nietzsche, est essentiellement de la langueur hivernale, sans oublier l'effet de l'air renfermé et du poison répandu par les poêles dans les habitations allemandes (i) ». L'érudition lourde, pédante, qui produit beaucoup de fumée et peu de ilamme, ne serait-elle pas aussi en rapport avec des estomacs en perpétuelle et laborieuse digestion"?

Toi, jeune étudiant français, garde parfaite la grande qualité de la race, l'action alerte. Aussi, vas écouter les oiseaux chanter et quittant, avant la fatigue, ton travail que ta auras abordé gaîment et avec toute ton énergie, apporte à tes parents, et plus tard, à ta femme et à tes enfants ta jeunesse rieuse de travailleur bien portant !

SACHE FAIRE TON CiKMl

Certaines sources dans la haute Ardèche, semblent hésiter à couler vers la Loire ou vers le Rhône et à choisir entre la Méditerranée et l'Océan : un choix aussi décisif est à l'origine de toute vie d'étudiant et s'impose à ton discernement. Tu peux choisir une vie incohérente, soumise aux circonstances extérieures, subordonnée aux protections puissantes, aux amitiés fructueuses, aux relations, aux intrigues, avec un but précis, celui de gagner de l'argent.

Mais si tu choisis de trouver en toi-même ton appui, si tu cherches le bonheur où il est, dans une activité réglée et précise, dans l'effort conforme à tes tendances profondes ; si tu cherches à développer ce qu'il y a

(1) Le gai savoir, l 134.

de plus noble en toi, à élargir et à faire plus intense fa puissance de sympathie pour la nature et pour les homineS:, choisis cette destinée qui est la plus belle, mais accepte-la dans son intégralité. Ne fais pas comme les gens de volonté faible qui achètent à crédit parce que la marchandise les tente, mais qui. ensuite, sont contrariés d'avoir à en donner le prix. Quand tu auras choisi de vivre comme les meilleurs et les plus nc^les des hommes, accepte ce qui est la condition inévitable de l'énergie et de l'influencera savoir la pauvreté e1 les longues années de travail silencieux. Le temps, qui chérit ceux qui le respectent, te récompensera avec son habituelle générosité — mais ne pense même pas à la victoire qui viendra. Fais-toi semblable à nos héros innombrables qui défendent la France dans les tranchées : prends l'habitude d'une vie relevée, sereine, lucide et entretiens dans ton âme une flamme d'enthou siasme. r4ela f est facile, à toi à qui on ne demande que de vivre dans la fréquentation des grands écrivains, des glands artistes, des savants et des penseurs. On cite de beaux exemples du désintéressement et de l'étal d'esprit épique des armées de la révolution à qui les prouesses admirables paraissaient toutes simples. Epique aussi est l'âme de nos combattants de la grande guerre ! L'effort vers le mieux, Ténergic qui émerge Icn tenicnt dans la lumière, l'absence de tout espoir do récompense extérieure — la vraie récompense provenant de l'action elle-même — voilà ce qui constitue la vertu secrète des grands hommes. C'est le devoir de chacun des privilégiés qui ont le bonheur de pouvoir pleinement libérer leur intelligence, de cultiver en eux-mêmes cet état d'esprit épique qui seul rend possible la cou cjuctc des lois de la nature et la lutte de l'élite humain* contre l'ignorance et la barbarie.

Vairosc (par Harjols), novembre 4914 à janvier 1949.

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