LES JOIES DE LA DECOUVERTE
ensuite, pendant des mois, on voit les faits prendre place docilement dans la théorie, qui peu à peu se fortifie, grandit comme fait un chêne puissant.
J'ai eu quelques joies ainsi conquises et qui suffisent pour donner du ton à la vie. Je me souviens de l'émotion qui m'étreignît lorsqu'au chevet d'une malade du jervice de Magnanà Sainte-Anne, j'aperçus tout à coup l'absurdité des théories du libre arbitre telles qu'on nous les enseignait. Je compris ce jour-là ce qu'est V aboulie ou incapacité de vouloir et que la volonté n'est qu'un mot : sous ce mot, il y a un grouillement trèis enchevêtré de sensations, de tendances, d'émotions, d'idées qui luttent pour se réaliser donc pour s'emparer du pouvoir qui commande aux 868 exécutants que sont nos muscles. L'incapacité de vouloir, chez nos malades^, venait ou de l'incapacité d'être ému, ou de l'excès des émotions qui se dérlftuchaient instantanément. Dès lors je compris que nous pouvions conquérir notre liberté par une stratégie prévoyante et par une tactique habile. Cette découverte, je la mûris pendant treize ans et elle devint VEdiication de la Volonté d'une part et la Croyance de l'autre.
Beaucoup de jeunes gens manquent leur vie par la même raison qui rendait misérables les malades de la volonté que j'étudiais à Sain te- Anne, par l'incapacité où ils sont de donner aux sentiments qui en valent la peine amplitude et profondeur : ils émiettent leur attention et s'éparpillent.
Cette découverte me permit aussi rt'arriver après vingt ans d'observations à la certitude que notre système d'éducation, parce qu'il érige l'éparpillement en règle, î^' n'est qu'une formidable dissolution des énergies et des intelligences.
» Je fis encore une autre découverte : car c'est découvrir que de suivre dans le concret et avec la richesse de ses conséquences, une loi abstraite, comme celle des effets
accumulés de l'habitude. Né dans un village, j'ai pii prendre une connaissance précise des résultats, dans certaines familles, d'une papfîîon acrumulée pendant quatre générations (un siècle). J'ai pu souvent interroger des vieillards presque centenaires qui étaient de bons psychologues sans le savoir et j'ai compris que la seule fatalité redoutable c'est que V Incorruplible Comptable dont nous parlerons plus bas, inscrit minute par minute dans le cerveau notre doit et notre avoir.
Frappé par l'état d'abandon moral où se trouvent les esprits do plus en plus nombreux qui ne croient plus que les aflaires de notre univers soient gérées par une providence, j'écrivais mon Cours de Morale^ ne pouvant soupçonner le bruit qu'allait faire ce petit livre de bonne foi... Pendant des mois, je me débattis dans le chaos des systèmes philosophiques entassés dans ma mémoire, et plusieurs fois je renonçai à poursuivre — mais brusquement la clarté se fit dans la plus haute vérité commune aux grands philosophes et aux religions supérieures, k savoir que la vie humaine ne serait en rien supérieure à la vie des animaux si elle n'était un effort vers une spiritualité de plus en plus pure, par quoi elle participe à la seule valeur absolue qui est celle de la raison. Si on n'admet pas cette vérité, il est impossible de fonder les devoirs sociaux ni la nécessité de la liberté de penser et d'écrire. La pensée ne peut se développer que dans la paix et il n'y a de paix solide que dans la justice. La société humaine n'a une valeur supérieure à une société d'abeilles, de fourmis ou de castors que par cette fin supérieure. 11 n'y a qu'à étudier la fragilité des étais de la sociologie de Durkhcim pour voir ce que devient une conception matérialiste de la société.
Lorsque, dans un éclair, on voit tout à coup s'or-^ donner dans une harmonieuse structure un amoncellement d'idées, d'opinions, de faits jusqu'alors accu»^in-
LE TRAVAIL, PUISSANCE DE LIBERATION n
lés en désordre dans la mémoire, l'espèce d'oppression qui pesait lourdement sur la pensée s'évanouit et fait place à un sentiment d'allégement, de ravissement ; le chaos s'ordonne par grandes masses régulières : c'est l'allégresse du lendemain d'une victoire décisive. Ce sentiment tonifiant de solidité et d'ordre ne disparaît pas, car durant des mois la mise en œuvre des conséquences de la découverte le ravive et l'on peut dire que l'esprit récompensé de son labeur par de telles plénitudes de joie vit dans une fête perpé-» tuelle.
A ces récompenses, les plus hautes, le travail eu ajoute de plus accessibles,