LE TRAVAIL, PUISSANCE DE LIBÉRATION
Après cette guerre formidable, nous constaterons 1 durement que l'esclavage antique n'a pas disparu, mais qu'il s'est seulement dilué et qu'il a pris des formes insidieuses, car une servitude lourde continue ; à peser sur ceux qui, en naissant, n'ont pas le privilège : de la fortune. Ils dépendent, pour leur existence, de ! ceux qui détiennent Targent ou le pouvoir. Cette servitude est souvent accablante et la soif d'indépendance ; ou même la dignité qui est au cœur de tout homme ; sont fréquemment réprimées sans pitié. i
Or, tant que de longues années d'une sévère économie n'ont pas conquis Findépendance, il n'y a qu'un moyen d'en acquérir l'équivalent : c'est de croître en valeur et de devenir, dans sa profession, un homme indispensable, de façon à ce que tous aient un intérêt évident à faire appel à vos capacités. Or c'est par le travail qu'on acquiert de la valeur. Il faut donc que les jeunes gens sachent que l'indépendance ne se gagne que par le labeur courageux.
Mais ce n'est pas seulement d'indépendance maté-,
5i LA CONDITION DE TOL'T PROGRÈS : AIMHR TRAVAILLER
rielle que fait hénéficîor le iravail. C'est aussi un du! esclavaçe que celui de l'ignorance (1) : les intelligen» ces incultes ont une vie rabaissée et comme opprimée par le manque de savoir, par les préjugés, par les sentiments mesquins de l'entourage : l'homme d'énergc échappe, comme par un coup d'aile, à ces brouillards et à ces fumées qui occupent le fond de la vallée. Son refus d'accepter sans examen le rend libre. Il ne reconnaît d'autres lois pour sa pensée que celles de la raison. Il entre dans la société des génies humains les plus nobles et les plus purs. Il a un commerce d'amitiés intimes avec les poètes, les grands écrivains, les philosophes, les artistes de tous les temps. Il a des relations que peut lui envier un millionnaire, car si celui-ci peut avoir à sa table un Rodin, un Puvis de Ghavannes, un Ravaisson, l'étudiant laborieux et patient pénètre seul dans l'intimité des grands hommes, parce que, pour les connaître il faut du temps, des efforts persévérants : ils ne se livrent qu'à ceux qui fout au moins la moitié du chemin. C'est pourquoi la conversation des grands hommes parait si banale à ceux qui les approchent : ils se gardent de se livrer à des indifférents ou à des inconnus.
De sorte que l'étudiant qui travaille s'évade de la double prison du temps et de l'espace : du temps présent et de l'entourage. Il participe à la pensée libératrice des hommes de génie de l'antiquité et des siècles récents et de tous les pays où l'on pense ; il s'assimile surtout la substance des hommes de génie français qui sont plus prrs de notre cœur et de notre pensée.
Par le travail, on acquiert donc une liberté immens< puisqu'on affranchit son cœur et son intelligence de ce qui est bas, étroit, mesquin, confiné et qu'on entre dans la société des plus belles intelligences et des caractères
(4) Jules Patot, Cours: dp Aforalr, § 25 pI 2^,. g 50, 62.