LES HOMMES CÉLÈBRES ONT ÉTÉ CE QUE TU ES ' TV
très défectueuse (1) et il avait l'esprit « tardif et mousse ». Herbert Spencer ne pouvait travailler une heure sans être malade. Mais par une sage administration de leurs forces, ces énergiques ont bâti une œuvr* splendide. Nous pourrions remplir une page de noms d'hommes de génie médiocrement doués, mais que leur énergie persévérante a portés au premier rang.
C'est que, dans l'ordre de l'intelligence, il en est comme dans la nature : les actions violentes, tremblements de terre, volcans, inondations, etc., ne produisent que des effets mesquins parce que rien de grand | ne s'édifie sans le temps. De même les foucades de \ travail ne font pas d'œuvres. Mais avec la simple I goutte d'eau, et le temps, la nature a sculpté les Alpes, enlevé à la chaîne du Mont-Blanc des milliards de mètres cubes de roches, avec lesquels elle a comblé les vallées, repoussé la mer depuis Valence jusqu'aux Saintes-Mariés, continuant k édifier la Camargue grains de sable après grains de sable.
Il en va de même dans les œuvres de l'esprit. Si vous étudiez l'enfance des honmies qui sont la gloire de leur pays, vous constaterez que comme élèves et plus tard comme étudiants, ils n'étaient pas toujours les premiers de leur classe ou de leur promotion. Ils étaient parfois les derniers. La plupart ont été niéconnus par leurs maîtres, mais du jour où ils ont recule coup de foudre, comme Malebranche à la lecture des Méditations de Descartes ils se sont passionnés pour un ordre d'études, ils s'y sont donnés de tout leur cœur, de toute leur énergie. C'est^généralement de la dj.SrJiuitièii2£à la trentième année que se décide la. destinée, car combien est fécond le travail silencieux, solitaire, mais enthousiaste et persévérant, eiTectué pendant les dix années de la jeunesse vigoureuse du
(i) Essais, II., XVII. ,
3C LÀ CONDITION DE TOUT PROGRKîi . AIMER TRAVAILLER
cerveau 1 C'est pendant ces années bénies, que l'on mi les découvertes fécondes dont la vie eatière ne sera qu'un développement. Pendant ce temps, les camarades brillants, qui vous distançaient sans efforts dans les concours nécessairement faits d'apparences comme l'agrégation, éparpillaient leurs forces. Votre première œuvre surgit brusquement de l'obscurité et du sileuce, comme ces îles lentement formées k quelques brasses au-dessous du niveau de la mer et qu'un soulèvement terrestre fait apparaître.
Les grands hommes se développent tous lentement et dans le calme. Ils vont patiemment. Les montagnards qui ont l'expérience de la montagne savent que les touristes pressés s'arrêtent bientôt, essoufflés et épuisés. Eux vont d'un pas lent, mais régulier, qu'ils appellent le pas de la lotta, c'est-à-dire le pas que nécessite la botte lourdement chargée de litière : lentement, sans arrêt, méthodiquement, ils vont... Les esprits supérieurs ont tous eu le sens du « pas de la lotta ». « Si j'ai fait quelques découvertes, dit Newton, c'est en pensant sans cesse au sujet qui m'occupait, en l'envisageant sous toutes ses faces... Si mes recherches ont produit quelques résultats utiles, ils ne sont dus qu'au travail, cà une pensôe patiente ». « Je ne sais pas s'il y a jamais eu de ces découvertes géniales, accomplies sans effort et en vertu d'une sorte de divination. Mais tel n'a sCirement pas été le cas de Pasteur, et s'il a été un découvreur, c'est d'abord qu'il a été un sileu • cieux et un obstiné (1) ».
l'incorruptible comptable
La confiance dos grands hommes dans la fécondité ie l'eLIbrt patient tient à ce qu'ils connaissent par
(1) DucLAux, 48 juin i896, à l'Association des Etudiants de Paris.
L'INCORRUPTIBLE COMPTABLE ât
intuition Texistence en eux-mêmes de V Incorruptible Comptable et ils savent lui faire confiance. Ils savent (jue nos pensées, nos sentiments, nos efforts, il les inscrit avec une exactitude scrupuleuse à notre doit et à notre avoir. A la colonne débit, il totalise nos petites lâchetés, nos capitulations les plus infimes devant le travail. A la colonne avoir^ il inscrit nos menus actes lie courage, d'initiative, de labeur consciencieux. Le jour où la volonté passe à la caisse, l'Incorruptible Comptable, impassible, fait la balance du compte : toi, qui as toujours fui Feffort, le jour où dans une circonstance importante, tu as besoin d'énergie, tu n*en as point à ton crédit et tu fais faillite honteusement. Pour toi qui patiemment as thésaurisé les petits actes quotidiens d'énergie, tout est facile, car voici tes placements en bravoure, augmentés des intérêts' composés, car le cerveau, comme la terre, rend au centuple chaque grain semé.^
Jour par jour la mémoire s'est enrichie et organisée, l'attention est devenue plus prompte, plus robuste, le tranchant du jugement s'est aiguisé ; les bonnes habi^ tudes se sont fortifiées et elles se prêtent un appui mutuel. Or la méthode, qu'est-ce? Sinon de saines habitudes de pensée : habitudes d'ordre rigoureux, de ^^fijf^ement, d'expérience et de flair pour attaquer les difficultés. Peu à peu, grâce à la capitalisation des actes sous forme d'habitudes actives, l'apprenti devient un bon ouvrier, puis un maître ouvrier et qu'il s'agisse de latin, de mathématiques, d'histoire, de philosophie, de médecine, de droit, l'étudiant devient un homme compétent, puis un homme de talent, puis un maître qu'on écoute et dont la parole provoque à l'infini des actes heureux.
Mais il ne faut pas être pressé d'arriver. Prenons modèle sur un insecte que je vis trente fois de suite, mlassablement, recommencer à pousser sur une petite
pente qui le j-éparait de son magasin d'hiver, une boule de nourriture qui roulait chaque fois : il parvint enfin à la rentrer. Des fourmis chargées d'un grain plus gros qu'elles, et qui tombe, ne se lassent jamais et j'en ai vu réussir après soixante tentatives. J'ai compté que pour scier un gros platane il fallait cinq cents coups de scie à deux et que le balancier de ma montre, s'il avançait à chaque oscillation, au lieu de revenir sur ses pas, ferait trente-six kilomètres par jour et le tour du monde en trois ans.
Ces réflexions donnent du réconfort dans les moments de découragement que provoque la grandeur de l'apprentissage d'une science à laquelle on veut dévouer sa vie. Mais il n'est pas de pensée plus consolante que de savoir que si nous le voulons aucun efl*ort n'est perdu et que par iaccumulation des menus efforts on fait des travaux imposants. Enfants et étudiants gagneraient à sentir la présence constante de rincorruptible Comptable. Ce soir, par paresse, je ne me suis pas levé pour vérifier dans le dictionnaire le "sens exact d'un mot, ou dans la grammaire la forme du temps d'un verbe : cette petite lâcheté est inscrite dans mon cerveau et demain, Uous mes efforts seront plus difficiles. Au contraire, je jme lève sans hésitation pour vérifier sur la carte Tem- Iplacement d'un fleuve, d'une montagne : cette toulc jpctite victoire sur la paresse est inscrite et demain, [j'attaquerai mon travail avec une énergie accrue. Or, souvent, la victoire dépend d'un rien et lors de l'attaque de la flotte russe par les Japonais à Port-Arthur, ceux-ci avaient épuisé leurs munitions et si les Russes avaient tenu cinq minutes de plus, les Japonais se retiraient. <( Si Metz s'était rendue un jour plus tard, si la deuxième armée était arrivée un jour plus tard devant la forêt d'Orléans, il aurait fallu lover le siège dcParis(l) »
(I) Journal du prince Frcdél'ic-Cliarles \ersle 4 décembre 1870.