L'INCORRUPTIBLE COMPTABLE 3Ô
^ Dans la délicate oscillation des motifs et des mobiles . qui agissent sur la volonté comme sur une balance, • souvent un poids minuscule provoque la décision victorieuse ou la défaite. Généralement la victoire est due aux réserves constituées par l'Incorruptible Comptable dans son inlassable collectionnement des petits actes courageux quotidiens. Tout le passé arrive à notre secours dans le moment présent. Mais il faut pouvoir dire comme Pierre Pithou : « J'ai eu plus d'affection à l'ouvrage bien fait qu'aux honneurs et grands emplois, âmidiïii mieux pi'odesse quam prœesse ».
Ce qui est vrai de la volonté, l'est à plus forte raison de la mémoire. Combien de fois, au cours de mes travaux, n'ai-je pas eu la récompense de voir surgir le souvenir d'une lecture, d'une observation, qui dormait depuis vingt ans sans avoir été jamais éveillé ! Tant est admirable ce pouvoir du cerveau de ne rien laisser perdre! D'ailleurs quand je parle, quand j'écris, j'utilise des acquisitions qui datent de plus de cinquante ans et que je dois au petit enfant studieux que j'étais.
Quand l'écolier qui étudie fait un effort consciencieux pour pénétrer le sens d'une plirase de sa version ou pour saisir la suite logique d'une succession de théorèmes, son effort n'est pas différent de celui d'un Montaigne, d'un Descartes, d'un Lavoisier, d'un Ampère... Dans leurs meilleurs moments, ils ne faisaient pas mieux que toi, enfant courageux, quand tu es entier à ton travail. Quand tu fais effort de toute ton âme, tu fais exactement ce qu'ont fait les plus grands hommes pour devenir grands : ils ne te sont en rien supérieurs. De même, lorsque tu as écrit une phrase en employant des termes justes et caractéristiques, le plus grand écrivain ne peut rien de plus que toi. Au moment où lu travailles de tout ton cœur» tu es identique aux plus grands. Sur toi, les maîtres n'ont t^u'uuo supériorité :
40 LA COiNDITlO.S DE TOUT PROCHES : AIMER TRAVAILLER
ces efforts loyaux, ils les ont renouvelés jour par jour, semaine après semaine, durant des années et des années et rincorruptible Comptable ayant inscrit à leur actif ces efforts innombrables, ils ont de plus que toi tout^ la force accumulée que leur apporte ce passé, toute cette fortune intellectuelle économisée sou par sou. Mais à ton âge, ils n'en avaient pas plus que tu n'en as ; ils en avaient moins peut-être. Souvent, ils se sonl découragés, comme toi, parce qu'ils trouvaient le cbemin long et pénible. Beaucoup de futurs grands hommes sont ainsi restés à mi-chemin de la cime, qui avaient été de braves garçons, courageux comme toi, mais qui, un mauvais jour, se sont arrêtés. Toi, ajoute chaque jour à ton compte quelques efforts énergiques et sans te surmener, tranquillement, tu achèveras lasoeusioa du sommet d'où l'honzoa est vaste.
N'oublions pas que l'Incorruptible Comptable n'a pa la charité d'un ange gardien, car il est inflexible et inaccessible à la pitié : il inscrit ce qui est et ne devient généreux que pour les riches : ne l'oublions jamais et n'ayons pas la sottise d'agir contre nous-mêmes. Un raté, un propre à rien aigri et jaloux est toujours un « Héautontimorouménos » (1), qui a sottement charge son passif et qui a installé chez lui et fortifié jour par jour un ennemi sans merci. 11 est plus vrai qu'on ne le croit que notre vie est pour chacun de nous notre œuvre et qu'elle est ce que nous voulons qu'elle soit. La qualité du travail dont nous sommes capables, voilà ce qui constitue sur chacun de nous le jugement le plus complet : celui qui ne crée pas n'est qu'une ombre, un pur néant. Vivre, c'est créer, donc ira- /ailler.
On peut dire du travail ce que Montaigne dit de l.i philosophie : « On a grand tort de le peindre inacces
(l) Bourreau de soi-même^ liiio duuc coiucdie de Térence.
L'iNGORRÙPTÎBLE COMPTABLE l
sible aux enfants et d'un visage renfrogné, sourcilleux et terrible : qui me Ta masqué de ce faux visage ? Il n'est rien de plus gai, plus gaillard, plus enjoué et à peu que je ne dise follastre ».
Puisqu'un homme vaut ce que vaut son travail, il est nécessaire de définir exactement le sens de ce mot, de distinguer le fuux travail du véritable et de discerner les imitations qui peuvent tromper les observateurs superficiels. Emile Zola écrivait dans le premier de ses « Evangiles » :
« Je vous supplie d'avoir la foi au travail. La vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être : nous n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et disparaître .V Jeunesse, ô jeunesse, mettez-vous donc à la besogne ! Que chacun de vous accepte une tâche qui doit emplir la vie ! Elle peut être très humble, elle n'en sera pas moins utile. N'importe laquelle, pourvu qu'elle soit et qu'elle vous tienne debout I Quand vous l'aurez réglée, elle vous fera vivre en santé et en joie. Quelle saine et grande société serait une société dont chaque membre apporterait sa part logique de travail !.. Aussi suis-je convaincu que l'unique foi qui peut nous sauver est de croire à Tefficacité de l'ejffort accompli ».
Mais quelque temps après Tolstoï protestait :
« Travailler, mais ti cjiioi? demandait-il. Les fabrijauts et les vendeurs d opium, de tabac et d'eau de-vie, lious les tripoteurs de bourse, tous les geôliers, tous le< l)ourroaux travaillent ; et il est évident aue l'humanité ne Igiait «jue gagner, si tous ces U a veilleurs, cessaient
leur travail. Ne serait-il pas bon, en effet, que les hommes les plus occupés se donnassent un moment de relâche, et prissent le temps de réfléchir, de s'interroger, d'examiner l'utilité de ce qu'ils font? Et plus encore, vous, jeunes gens, ne devrez-vous pas, avant d'entrer dans ce vaste monde qui vous attend au sortir du lycée, chercher du regard et suivre un moment en pensée la route où vous allez vous engager, afin de savoir où elle vous conduira? Gomment serez-vous assurés de l'œuvre la meilleure à faire, si vous ne vous arrêtez pas d'agir, pour douter, pour comparer, pour songer ? »
Rien de plus juste que cette observation. Il y a du travail inutile, qui ne vaut pas la peine d'être fait, et il en est de nuisible et môme de pernicieux.
Y a-t-il donc une pierre de touche qui permette de distinguer le cuivre de l'or véritable et le travail du travail faux ou pseudo-travail ? Il faut se référer au principe qui domine F éducation \\Est nuisible tout travail qui tend à diminuer quelque part la liberté^ et Vénergie de la pensée et à détruire la condition qui seule les rend possibles^ à savoir la justice (1). On écarte ainsi cette immense quantité de travail dommageable qui n'est que l'exploitation par les habiles et par les rusés de la sottise et des vices humains : ouvriers des mauvais métiers, ouvriers de la mendicité et de la prostitution, de l'alcoolisme, romanciers pornographes ou policiers, journalistes de partis, flatteurs des passions populaires, politiciens qui, grâce à leur facilité de plume ou de parole, espèrent arriver plus vite que par le véritable travail. ii^
]\Iais ce mauvais travail est un côté de la question sociale et nous ne pouvons qnc jeter un coup d'œil, en passant, dans l'abîme de ce gouffre sombre...
(1) Cours de Morale, § 38,
44 VÉRITABLE INTELUGÊNGli Eî PSEUDO-TRAVAlL
Bornons-nous à dépister le faux travail intellectuel, le pseudo-travail et à le distini^^uer du véritable travail.
Comme nous l'avons dit à propos du travail obtenu parla menace des punitions et par l'appât du plaisir, la paresse est une passion hypocrite et fourbe : elle est retorse quand il s'agit de feindre le travail. Il y a une quantité énorme d'apparences de travail qui, en réalité, ne sont que la fuite devant l'effort.
L'enfant, disions-nous, est si ingénieux pour simuler le travail que, par lassitude, les maîtres doivent se résigner à la comédie qui leur est donnée. La conspiration du moindre effort est universelle. Si, comme ou Ta dit, les relations sociales reposent sur des mensonges conventionnels qui font que nul ne doit avoir l'air d'apercevoir les réalités, de même notre système éducatif repose sur une convention tacite d'après laquelle nous ne devons pas avoir l'air de nous apercevoir qu'on nous donne de la fausse monnaie. Il suffit de pénétrer vers six heures dans une morne et languissante étude du soir pour constater la simulation du travail : cartes coniplaisamment compliquées, résumés inertes, devoirs nonchalants. 11 suffit ensuite d'écouter un oral d'examen ou de lire la plupart des copies pour relever les essais de placage, les larcins, les formules vides de sens pour l'élève. De môme que les navires en danger répandent autour d'eux des brouillards opaques qui aveuglçnt les sous-marins, nos élèves dissimulent aux examinateurs l'incohérence de leur pensée derrière un brouillard de mots non compris, de formules abstraites, de connaissances dont ils ont quelque vague idée . aucun etiort d'approfondissement, de logique, d'organisalion.
Dans l'enseignement supérieur, mônic conspiration tacite pour accepter le sinudacrc du travail. Nos bibliothèques universitaires sont encombrées do thèses