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LES CONTREFAÇONS DU TRAVAIL

thèse : on rédige un gros livre de deux cents pages... que Ton illustre de belles planches très coûteuses. On est docteur et dignus intrare » (1). L'auteur ajoute que gauf les rares cas dans lesquels il s'agit d'étudier les animaux utiles ou nuisibles à l'homme dans sa lutte pour la vie, les études de zoologie ne peuvent avoir qu'un intérêt philosophique, celui de l'origine ou de la parenté des espèces. C'est par des besognes pseudoscientifiques que s'accumulent d'énormes bibliothèques inutilisables.

En histoire ne sommes-nous pas submergés par les articles, par les revoies et les livres qui ne sont qu'accumulation de fiches ? De grosses histoires prétentieuses ne dépassent guère, comme niveau intellectuel, celui d'un interminable caquetage.

Peut-être la littérature dite réaliste, qui a prédominé en France depuis la guerre de 1870, est-elle, avec l'invasion de l'érudition allemande, responsable de la déviation du haut enseignement et de son abaissement. Les médiocres pensent qu'un fait bien" élucidé a une valeur scientifique. Un fait serait semblabl^-à une pierre taillée que l'architecte emploiera pour une construction. Il n'en est rien. L'immense majorité des faits n'a aucune \ valeur scientifique.' Seuls ont de la valeur les faits signi- \ fîcatifs : les autres encombrent l'esprit, dissipent l'atten- ! tion. Or un fait n'est significatif que pour un esprit qui | pense, qui se pose une question. Toute découverte com- \ mence par une idée d'abord vague comme un pressen^^ timent, qu'on porte plus ou moins longtemps avec soi, à l'état latent. Puis brusquement un fait, souvent un fait familier, prend une importance décisive : l'étincelle électrique jaillit qui provoque la combinaison d'éléments qui jusqu'alors voisinaient inertes. XTelle la chute d'une ]pomme pour Newton, les oscillations de lampe de la

(1) Le Dantec, Le gaspillage du budget de la Science,

cathédrale de Pise pour Galilée. Claude Bernard nous enseigne dans son admirable Introduction que toute observation scientifique est une réponse à une question. / Les manœuvres, incapables de se poser une question, ne peuvent qu'augmenter l'amas incohérent des fait§ inutilisables, car le désordre est inutilisable.

L'enseignement supérieur, en multipliant les chaires bien au delà du nombre des esprits de valeur et en fermant ses portes aux talents qui n'ont pas suivi la filière, a perdu la possibilité d'être le régulateur des études. Comment pourrait-il, dans les examens qu'il fait subir, exiger des candidals qu'ils donnassent la preuve des qualités essentielles d un bon esprit? Il faudrait qu'on sut les discerner et qu'on ne se bornât pas à exiger une érudition qui n'est qu'un jeu de patience et de mémoire.

Je n'en donnerai qu'un exemple. J'avais choisi comme thèse latine, au doctorat « Le Platonisme de Malebranche », car j'ai un faible pour cet admirable esprit qu'est l'auteur de la Recherche^ du Traité de Morale et des Méditations. L'un de mes professeurs sut que la bibliographie allemande indiquait des travaux sur Tinfluence de Platon sur notre philosophie du xvii® siècle et il me déclara que je devais « épuiser » cette contribution à l'étude du Platonisme. Je pus emprunter deux thèses allemandes qu'un philosophe d'outre-Rhin, m'avait signalées comme les meilleures sur le sujet : ce n'étaient que des compilations confuses et sans valeur.

J'en fis part à mon président de thèse qui me dit que malgré tout, cette étude bibliographique était nécessaire. Effrayé par la perte de temps, peu familier avec Tallemand, j'abandonnai le sujet que j'avais travaillé, pour un sujet si moderne que nulle bibliographie n'était ^ nécessaire (1).

(1) 0"id apud Millium Spencerumqiie de exterîs rébus disserentes sil reprehendendum. Aiireliani, ex tvpis Michau MnCCCXCV.

LES PRÉGÊDENTS * 49

Les Universités, aux frais des candidats, échangent les thèses. Dans quelques années nos bibliothèques universitaires seront submergées par le flot montant de productions médiocres qui n'ajoutent rien au capital intellectuel du pays. Le temps passé à ces compilations sans originalité serait mieux employé à la traduction, bien éclairée historiquement, de quelq'u'œuvre de valeur anglaise, allemande, italienne, etc. qui enrichirait le fonds commun de travail. Cela vaudrait mieux qu'une thèse mal pensée, mal écrite, sans vigueur, sans effort personnel.

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