LE PRIX DU TEMPS
Perdre son temps est une faute irréparable. 11 est comme la substance dont est faite la vie. Quand on est jeune la durée d'une existence humaine paraît très longue. Hélas ! avec quelle rapidité cette durée s'écoule, on en a l'intuition dès la trentième année ! Chateaubriand raconte que le jour où il eut quarante ans, il éprouva un sentiment de stupeur. Eheu ! Fugit irrepa-rahile tempiis...
Il semble que puisqu'on le mesure au moyen d'horloges et de montres, le temps doit être identique pour tous. Il n'en est rien\ Une journée paraît interminable à un paresseux et très courte à un laborieux, et inversement, quand ils la considèrent d'ensemble, elle paraît vide, inexistante aux paresseux, « étoffée » au travailleur : c'est que le temps est un cadre que nous remplissons de nos pensées, de nos sentiments, de nos expériences. Une vie courte, comme celle d'un Pascal ou d'un Spmoza peut être très riche ; une longue vie inutile peut être monotone et nue comme le désert.
1i SAVOIR TRAVAILLER
Le temps du travail est CQurt. Si d'une vie de soixante ans, l'on défalque l'enfance, le sommeil, reste-t-il trente ans ? Si de ces trente ans on déduit le temps de la toilette, des repas et de la digestion, les maladies, les malaises, les visites, les voyages, les allées et venues, les chagrins inutiles, les deuils, les bavardages interminables^ la correspondance, les vacances, le temps énorme que les gens qui n'ont rien à faire nous volent, quel effroi de constater que chez les plus favorisés, il reste à grand peine une douzaine d'années pour le travail intellectuel I
Ceux qui sont pris par un métier absorbant, n'ont souvent aucun loisir, et pour eux la vie s'écoule sans pensée ! L'étudiant est favorisé, parce qu'il est libre, mais qu'il fasse l'examen de ses meilleures journées : combien les heures de véritables efforts intellectuels sont peu nombreuses ! Maintenant, qu'il analyse l'une de ses heures d'énergie : nous ne pouvons faire attention qu'en suspendant la respiration, défalquons donc de chaque minute les vingt-huit à trente secondes prises par l'acte de respirer. Ajoutons à ce déchet le temps des recherches dans le dictionnaire, le temps perdu à compulser des notes, à se laisser aller à lire des choses inutiles, et les menues secondes perdues à prendre de l'encre, à veiller sur son feu, sur sa lampe, etc., et l'on devra avouer que le temps de l'effort est richculeinent petit : vingt secondes par minute, vingt minutes par heure, dans les moments d'énergie.
6A.V0IR BIFN UTILISER L£ T£MPf
Cependant, avec ce temps si court, on dresse àci
^œuvres immenses pourvu qu'on ne le gaspille pas.
(^L'économie du temps est le principe de tous les succès
et de la gloire ; mais il faut croire de toute son âme
SAVOIR BIEN UTILISER LE TEMPS ïâ
qvLe rien ne vaut d'être échangé contre lui. Si nous avons un profond respect du temps, de sa valeur incomparable, nous aurons toujours assez de loisir pour faire ce que nous voulons, si nous le voulons bien/ « Quelque laborieux que j'aie été, je confesse humblement que j'ai perdu pendant toute ma vie les cinq sixièmes de mon temps ; avec le sixième restant, j'ai trouv~ë le moyen de faire des études brillantes, des voyages nombreux, de suivre pendant dix ans les cours de la faculté de médecine et de devenir membre de l'Institut, sans parler de quelques volumes dispersés çà et là tout le long du chemin (1) ».
L'énergie n'allonge pas le temps, mais elle en décuple le rendement. Vita, si scias idi, longa est. Mais, d'ordinaire, nous allons sans but, toujours songeant à de nouveaux projets et nous laissons le temps fuir sans faire nos provisioi>s ;
La cigale ayant chante
Tout l'été Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue...
» Le travail qu^un homme assez bien portant peut accomplir est considérable, pourvu qu'il s'y mette.
Posons d'abord un principe, c'est qu'il y a contradiction entre bien travailler et travailler longtemps. Mosso a démontré que trente contractions énergiques d'un muscle, si elles sont successives, amènent un épuisement qui nécessite deux heures de repos. Quinze contractions ne demandent qu'une demi-heure de repos consécutif. Donc, en distribuant ses efforts intelligemment, on peut produire soixante contractions en deux heures ! Bacon avait remarqué les elTets du travail mal
(i) Revue de Paris, 1er mai 1916 ; Adolphe Blanqui, Souvenirs d'un Lycden de 1814,
n SAVOltt TRAVAILLER
distribué : « C'est paresse, dit-il, que de passer trop de temps à l'étuHe^V.VLe temps ne fait rien à l'aitaire : ce qui importe c'est l'énergie que l'on apporte à son travail. Il est essentiel de ne pas se leurrer, et de ne "pas croire qu'on travaille quand on fait du pseudo-travail, dans une espèce d'activité paresseiise^ d'occupo-
tiôn fainéante, i