VEILLONS SUR LES MINUTES I
Ce point acquis, il faut économiser le plus de temps possible. Les heures, comme les pièces d'or, se défendent assez bien toutes seules, mais on gaspille facilesnent les sous, c'est-à-dire ici les minutes.
Les grands laborieux économisent les heures : ils ne dorment pas avec excès, ne mangent pas au point de s'alourdir, ils suppriment les visites, les correspondances oiseuses, ils fuient les conversations inutiles et tout ce qui dissipe. Mais on peut dire que la grande économie qu'ils font c'est celle des minutes. Dans une maison sans surveillance, é'est par les menus coulages que s'en va l'argent qui devrait assurer la dignité et l'indépendance de TAge mûr, parce que les fuites de chaque moment finissent par s'additionner et par faire un total surprenant. De même le gaspillage des minutes trotte-menu qui fuient, fait un total énorme.
Nous étudierons bientôt une cause essentielle de perte de temps, qui est la mise en train laissée au hasard. Bornons-nous ici au gaspillage des minutes pendant le travail. Le religieux veille sur ses pensées et sur les occasions extérieures, parce qu'il sait que le diable guette constamment quelque fléchissement de l'attention pour en prendre avantage. On peut dire de môme que le diable rôde autour du travailleur avec la ténacité de la pesanteur qui saisit immédiatement qui- ' conque se laisse aller. La paresse profite dô toutes les
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occasions. Au temps des plumes d'oie, que de minute*, perdues à aiguiser son canif et à tailler sa plume ! Tout prétexte est le bienvenu pour suspendre TeJtFort ! Quelle occasion que la chute d une mouche dans l'encrier ! Tôppfer a écrit une page charmante sur cette j aubaine qui échoit à un écolier. Le chat miaule à la ? porte : il serait cruel de l'y laisser et cependant on l sait que le mouvement du porte-plume l'incite néces- ; sairement à jou«r. Maintenant, c'est un mot qu'il faut chercher dans le dictionnaire : on ne peut se dispenser de jeter un coup d'œil sur les mots voisins... Si c'est un dictionnaire des Antiquités, quelle force de résislance ne faut-il pas pour refuser de regarder quelques mages... L.e feu menace de s'éteindre ; la lampe nécessite une intervention ; une automobile stationne, dont le moteur ronfle : qui donc vient dans la maison? Voilà le journal qui arrive : un simple coup d'œil sur les nouvelles ! C'est l'affaire de quelques minutes... Et que dire des nombreuses glissades de l'attention sur la pente des associations d'idées familières, des rêveries provoquées par un mot ?
Immense est le nombre des minutes que les plus ardents au travail perdent sous des prétextes qu'hypocritement ils qualifient de plausibles : tous, nous nous laissons prendre à notre propre duplicité, tant la tension de l'esprit est contraire à notre nature : nous sommes ingénieux à nous tromper nous-mêmes.
De même que les gendarmes ne perdent pas de vue un prisonnier prêt à profiter de toute occasion pour s'enfuir, de même nous devons surveiller notre attention toujours au moment de s'évader : le mieux est d'y avoir réfléchi, de s'être fait une habitude de l'assiduité et de tenir présente à l'esprit une règle impérative : mile sur les minutes r Veille aux menus fléchissements de ratteiitipn !
Le temps est toujours suffisant pour qui sait en faire
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usoge, et on arrive, à force de discipline de soî, à lïe {)as perdre une minute. Littré écrivit la préface de son dictionnaire le matin pendant qu'on faisait sa chambre. Le ciiancelier d'Agucsscau que sa femme, toujours inexacte, faisait attendre pour le diner, au lieu de s'impatienter, utilisait les minutes et lui présentant un livre à table, lui dit : « Voici mes hors d'œuvre ». [Un trait du grand Darwin, était son respect du temps. 11 ne perdait jamais quelques minutes qui se présentaient à lui, sous prétexte que ce n'était pas la peine de se mettre au travail (1).
Il ne faut pas croire que cette utilisation des minutes et des quarts d'heure soit fatigante, car il ne s'agit pas de travail intellectuel, mais seulement d'occupations intellectuelles, de menues besognes indispensa- ; blés : travail de copie, notes à prendre, passage à 1 relire, recherche d'une citation à vérifier, etc. C'est un i travail de déblaiement ou de préparation analogue <i • celui de l'ouvrier qui affûte ses ciseaux, emmanche son i l marteau aux heures de loisir ; c'est l'utilisation intelligente du temps afin que Tesprit ne soit pas dérangé lors du vrai travail : les soldats ne demandent à la prcvoyauce des chefs que de tout pivparer pour que l'attaque ne se brise pas sur des obstacles misérables. De j/même, prévoyez ce qui vous est nécessaire pour le ' moment des elTorts d'attaque lors du véritable travail. Notez que le cerveau ne cesse jainais de travailler : regardez les gestes de cette bonne femme dans la rue : sentiments et idées traversent son cerveau. A i^us forte raison en passe-t-il dans le cerveau d'un intellectuel : associations d'idées et de sensations et de perceptions cheminent à travers la pensée, aussi pressées que les citadins dans la rue. Il n'en coûte pas, grAce à l'ha-
(1) La rie et la correap. de Ch. Darwin par son fils. Trad, Varign^, 2 vol. 1888. .C
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bitude, d'ordonner cette cohue en une procession harmonieuse. On arrive non pas à penser toujours au sujet que l'on traite, mais à créer une espèce de partialité de l'esprit qui l'incline à accueillir de préférence les impressions, les idées qui ont du rapport avec l'idée dominante. Celle-ci devient comme un aimant qui attire naturellement la limaille de fer et qui, sans effort, dédaigne le papier ou la sciure de bois.
C'est un état de l'esprit et non une tension. On arrive tout naturellement à penser de préférence à ce qui se rattache au livre, au chapitre qu'on porte en soi : une . observation, une lecture, un mot entendu, déclenchent | des idées relatives à la préoccupation dominante. Donc, : pas de fatigue. C'est un penchant de l'esprit, récompense d'un peu de volonté et qui ne coûte pas plus de peine que n'en coûte à une maman d'aimer tout ce que fait son enfant et d'être indifférente à ce que fait un l enfant du voisinage. Mais la création voulue de cette f partialité de l'esprit pour l'objet préféré est une néces-* site pour le travailleur, car, seule la continuelle peu- 1 sée appliquée au travail permet de prévoir les obsta- | clés et de rassembler les ressources pour les moments de pleine énergie, pour les offensives.
Le temps n'étant qu'un cadre vide que l'énergie intellectuelle doit remplir, il est clair que ce qui importe, c'est la bonne administration de cette énergie.