LE PLUS GRAND DES FRA>'ÇA1S
Il est des maîtres dont la parole agit pendant des siècles, tel le plus grand des Français, René Descartes. Qui n'a admiré sa sincérité ? Il juge que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. « Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fut en rien plus parfait que ceux du commun : même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'invagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente que quelques autres ». Cet homme de génie, sincère, attribue ses découvertes au bonheur d'avoir, dès sa jeunesse, conçu une bonne méthode. Il oublie de faire mention d'une énergie de volonté admirable, soutenue par un enthousiasme ardent pour Ia recherche de la vérité. Le premier, il a clairement aperçu la puissance do la méthode dans le fr-rN-nil. 11 a
(1) Anatole Francb, Les opinions de Jérôme Coignard,
LE PLUS GRAND DES FRANÇAIS m
fallu cette guerre atroce pour que les enseignements de René Descartes aient pris une évidence tragique, car les Allemands, avec leur intelligence lourdement ^ déductive ont failli réduire en esclavage le monde entier parce qu'ils ont écouté la leçon de Descaries tandis que notre nation au génie, clair et inventif a failli disparaître comme nation libre faute d'avoir su organiser son travail. ♦
Descartes affirme que ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais que le principal est de l'appliquer bien. Ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent.
Quand il a clairement aperçu les grandes règles de sa méthode, durant neuf années, il ne fait que rouler çà et là dans le monde, regardant les événements et en faisant la critique. Il réservait « de temps en temps » quelques heures de travail suivi à pratiquer sa méthode en des difficultés mathématiques ou autres, vivant eii apparence comme ceux qui n'ont d'autre emploi que de passer une vie douce et innocente, usant de tous les divertissements qui sont honnêtes. Mais il poursuivait son dessein et profitait en la connaissance de la vérité « peut-être plus que s'il n'eût fait que lire des livres ». Il remarque qu'il en est des progrès intellectuels comme de la richesse : ceux qui commencent à devenir riches ont moins de peine à faire de grandes acquisitions, qu'ils n'en ont eu auparavant, étant pauvres, à en faire de beaucoup moindres. Toutes les vérités qu'il a trouvées ne sont que des suites et des dépendances de cinq ou six principales difficultés qu'il a surmontées et qu'il compte comme autant de batailles victorieuses.
Comme on le voit, Descartes n'a rien d'un pédant. Il iouit de la vie librement, mais ce qu'il a d'énergie
intellectuelle, il ne le gaspille pas : il va, d'un pas
: ferme et mesuré, dans la voie droite qu'il a choisie.
i' On remarquera, de même, l'aisance de son disciple
Ë Malebranche qui a écrit les plus belles pages qui exis-
, tent en philosophie sur l'importance de l'attention. Il
était, lui aussi, pénétré de l'importance de l'ordre et
de la méthode, il était, en conséquence, très ménager
des forces de son esprif et ses délassements étaient des
divertissements d'enfant (f).
DAUWLN, LYKLL
Tous les grands hommes ont su sagement aiîininistrer leur énergie et aucun ne s'est surmené. Voyez Darwin, dont l'influence dans tous les domaines de la pensée a été si puissante : il avait une santé mauvaise. Les seules qualités qu'on put remarquer pendant qu'il était écolier, comme d'un bon augure pour l'avenir, étaient ses goûts divers et prononcés, beaucoup de zèle pour ce qui l'intéressait et un vif plaisir en compronant une chose complexe (2). Il prit Thabitude du travail énergique, de l'attention soutenue et il ne choisissait comme sujet de méditation que ceux qui se rapportaient directement à ses études. Il pensa pendant vingt ans à V Origine des Espèces. Il était complètement libre de son temps. Il travaillait une première fois de 8 à 9 h. 1/2, puis de 10 h. 1/2 à midi ou midi 1/4. Il considérait alors sa tâche comme terminée et disait avec satisfaction : «j'ai fait une bonne journée de travail ». 11 travaillait encore de -4 h. 1/2 à 5 h. 1/2, mais pas tous les jours, puisqu'il notait ces suppléments de travail. Tout ce qu'il faisait, il l'exécutait avec une
(1) Ehgc par Fontenrlle.
(2) La vie et la correspondance de C. Darwin, Irad. Varigny, 2 vol., 1888 p. 37 et 55.