LE TRAVAIL POLITIQUE EST INORGANISÉ
S^cc la méthode de Golbert, hélas, confrontons celle de nos ministres 1
M. Léon Bourgeois la décrit ainsi (1) :
« Un ministre est pris, le matin, de 9 heures à midi, par le Conseil, par les audiences, uniquement consacrées aux sollicitations des fonctionnaires et de leurs élus, et depuis peu, par les fréquentes séances supplémentaires de la Chambre. — L'après-midi, quatre jours sur six, il est retenu au Palais-Bourbon ou au Luxembourg ; le soir il a la signature, innombrable, à moins qu'il ne préside un banquet; les dimanches il voyage, il « inaugure » et répand le flot du mérite agricole et des palmes académiques.
M. Poincaré dit aussi l'éparpillement de l'attention d'un ministre : « Levé de bon matin, il trouve sur son bureau une petite montagne de papiers : c'est son courrier personnel. Il faut une heure pour dépouiller la petite montagne formée surtout de sollicitations. Puis, c'est le service de la presse, les extraits de journaux, a le flot amer », dont la lecture constitue une mauvaise hygiène mentale. De 9 heures à midi, un monde de sénateurs, de députés viennent recommander leurs électeurs, leurs fils, frères, neveux, cousins,.. Le lendemain, la matinée est prise par un conseil des ministres, « réunions cinématographiques où l'on passe en revue, en deux ou trois heures, toutes les affaires publiques, administratives, financières, sociales et surtout parlementaires. L'après-midi, c'est le Sénat et la"^ Chambre ». Qu'il ait soin d'avoir de grandes poches ! on les remplira de nouvelles recommandations.
Il rentre tard et doit signer des milliers de pièces et de lettres, « comme en un rêve, et il ne saisira guère dans les milliers de décisions qui lui seront soumises, que des lueurs intermittent
(1) Revue Bleue, -10 juin 1911 =
tes de réalité ». Puis, les directeurs l'attendent pour les questions délicates. « 11 les reçoit, cause avec eux, mais si-f)récipilamment que, suivant ses dispositions d'esprit, il accepte trop aisément leurs suggestions ou prend, sans raison sérieuse, le contrepied de leurs propositions. Et de très bonne foi, il croit rendre un jugement impartial, personnel et raisonné ». . kj,
Le lendemain, la même vie d'éparpillement de l'attehCion recommence. « Si le ministre veut étudier un projet de loi... il n'y peut consacnîr, çà et là, que des heures furtives et une pensée distraite. Doué de quelque force d'assimilation, il parviendra peut-être à refléter l'esprit d'un de ses collaborateurs, à s'approprier son travail ».
. Aussi M. Barthou définit-il la journée d'un ministre : « Une succession d'heures perdues, que coupent de rares loisirs employés à un travail utile ».
Notre pays est gravement infériorisé par suite de notre incapacité d'organiser le travail parlementaire et administratif. La Revue de Paris (1) a publié une étude profonde sur la réforme gouvernementale. L'auteur y montre que la machine politique actuelle ne peut rien j)roduire. Le Président du Conseil devrait s'entourer d'un organe de direction stable, formé des meilleurs esprits de la nation, des esprits capables d'une critique pénétrante de ce qui existe et surtout aptes à une réorganisation d'ensemble. Le Président du Conseil deviendrait ainsi le directeur du travail politique et administratifs le cerveau coordinateur. Cet organe de direction emprunterait aux divers services techniques leurs meilleures intelligences. Le président leur adjoindrait des membres temporaires, de jeunes députés de valeur qui s'y foniipr.ncit nrmr le gouvernement.
Ce comité de direction étudierait les grandes questions, coordonnerait les oûV>rfs : le chef du gouvei^
(1) Nos lies ier cl 15 décembre iU17.
LE ÎPiAVAiL r-OLîTlQUE EST îNORGAiNISË iîl
nementlui confierait l'étude des réformes. Aidé par lui, il pourrait embrasser les ensembles et imposer aux ministres et au Parlement sa volonté calme et efficace.
Il aurait avec chaque ministre « des heures de tra- .^ail réglé » (1) comme en avait le laborieux Louis XIV. Le Conseil des ministres disparaîtrait, car c'est « une encombrante absurdité » qui prend, trois fois par semaine, beaucoup de temps. Il n'y a ni secrétaire, ni procès-verbaux. Jamais on n'y a discuté une grande loi, une réforme à longue portée, un plan d'administration, car tout s'y passe en conversations, faute d'un cerveau qui centralise, qui critique, qui filtre les projets et qui décide.
Tant que cette ferme direction du travail politique et administratif ne sera pas réalisée — et il faudrait peu de chose pour la réaliser — l'impuissance, le gâchis et le malaise continueront et le hasard seul sera au gouvernail. Nous ne tenons debout que grâce à la charpente administrative construite par Napoléon P^. Comme le dit Stuart-Mill, le gouvernement de la France est une bureaucratie. C'est notre force en l'absence d'un pouvoir organisateur, mais c'est aussi notre faiblesse, car com^me le déclarait Gladstone à la fin de sa vie, il n'est aucune grande mesure réformatrice qui n'ait été engagée contre l'avis déterminé des bureaux et des techniciens et qui n'ait réussi contre leur pronostic.
Il faut donc, pour qu'une réorganisation féconde puisse être opérée dans un grand service national une intelligence de véritable chef, capable de voir clairement et distinctement le but à atteindre et une volonté décidée à" triompher de toutes les résistances.
On ne fera rien si le travail continue à être incohérent et assez absuçde pour que les ministres n'aient « que des lueurs intermittentes de réalité ». Si nous ne
(I) vSAINT-SlilON
changeons pas cet état de choses, les victoires de la Marne, de l'Yser et de Verdun, ne serviront de rien : les qualités admirables dont a fait preuve le peuple français sous la menace de mort, continueront, faute d'un organe central de coordination et de direction à s'éparpiller, à se contrarier, à s'annihiler.
Il serait très utile que nous eussions des renseignements précis sur la façon dont les grands ministres réformateurs ont organisé leur travail. Malheureusement, cette étude approfondie n'existe pas. Les historiens sont plus préoccupés des faits et gestes de Mme de Pompadour que des causes profondes de la grandeur d'un pays. Or la cause primordiale du succès doit toujours être cherchée dans r organisation du travail : le jour ou le Gouvernement saura mettre en valeur les ressources intellectuelles et morales de la France, notre pays aura dans le Monde un éclat, une grandeur incomparables. On peut Taffîmier depuis que la grande guerre a révélé les ressources morales prodigieuses de notre peuple.
Il est donc regrettable que des générations de jeunes historiens n'aient pas scruté la vie des grands organisateurs pour en tirer ce qu'on peut savoir de leurs méthodes de travail.
l'exemple des écrivain»
Quant aux confessions dos écrivains, des savants, des artistes de premier rang, elles sont rares. Les éloges prononcés après leur mort sont peu dignes de foi, car ce sont des panégyriques. Une fois morts, ils ne gênent plus personne et il est de règle de les proposer aux: jeunes comme des modèles à imiter. Mais on a soin de (Ussimuler leurs faux pas, leurs faiblesses ; il semble que dès l'instant de leur naissance, ils ont pu crier, comme Gargantua << A boire 1 A boire 1 ». (Juand ils
L'RXÉMPLE DES ECRIVAINS i*§
tétaient, leur génie apparaissait déjà. Cela est décourageant pour ceux qui n'ont pas su marche? dès leur première semaine.
Afin de ne pas donner aux jeunes gens le sen^ment de l'impossibilité d'atteindre si haut, une mise au point est nécessaire. Les documents sur le travail des hommes célèbres viennent toujours de leur âge mûr . ils ont alors contracté des habitudes puissantes etimsolidées par vingt ou trente années de travail. Leur passion pour la mission qu'ils ont assumée est devenue irrésistible. Ils sont soutenus par l'admiration ou fouettés par rinjustice qui est de règle contre tout homme de valeur.
D'autre part, Tcxpérience de la bassesse de tant d'hommes a souvent fait des penseurs des ascètes presque uniquement sensibles aux joies sévères de la découverte et de l'élucidation des choses et des idées, de sorte qu'au détriment même de leur santé, ils excèdent la ration raisonnable de travail. Les jeunes gens qui ont devant eux la vie entière doivent se garder de ce manque de mesure.
Nous ne parlons ici que des esprits de première valeur, car, consciencieux, ils n'écrivent que lorsqu'ils ont longuement médité : ils croiraient déchoir s'iS improvisaient. Aussi n'ont-ils de profonde influence qiM sur les jeunes gens : personne d'habitude ne les aid» ni ne les soutient parce qu'allant au fond des shosès» ils inquiètent ou troublent une multitude de genm « arrivés » qui vivent d'apparences.
11 n'est pas, au contraire, de gâteries qui ne récompensent l'écrivain adroit et subtil au service du parti qui détient les succès mondains ou politiques.
Jouant à la surface des choses, il n'inquiètô personne. « Les médiocres sont tout de suite soulevés et portés par les médiocrités, mais il y a dans le talent une insolence qui s'expie par les haines sourdes
Payot. — Travail 9
4â0 ETUDE DE QUELQUES GRANDS H0)IMES
les calomnies profondes » (1). Au contraire, les « verbomanes » voient les journaux accueillir leurs écrits faciles : combien d'écrivains en vogue sont atteints d'une incontinence d'encre que la mort seule peut arrêter f Aux jeunes gens défaire la distinction entre les bavards sans profondeur et les esprits vigoureux, qui n'étant pas dissipés sans cesse par les préoccupations d'argent et de succès, peuvent « rendre à la raison le respect et l'assiduité qui lui sont dus ». Ces esprits d'élite régnent non sur les citoyens, comme les puissants, mais en eux et quoique aucune salve d'artillerie ni aucune musique militaire ne les salue, ce sont eux qui, du fond de leur solitude, dirigent véritablement la Nation>r Habet nescio qtdd latentis energiœ vivœ vocis actus^ et in atires discipiiii de actoris ore transfusa fortis sonat (Saint-Jérôme).