‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 6 sur 119 · PRÉFACE T · texte numérisé non relu

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énergie dans des curiosités sans fin que je crois de mon devoir de faire part de mon expérience aux jeunes gens. AlU moment où notre pays est cruellement appauvri en hommes, il a besoin de toutes ses énergies. Nos étudiants voient clairement aujourd'hui qu'ils doivent tout à leur Patrie. Inouïs sont les sacrifices faits par les [générations actuelles! Pourquoi ces 1.500.000 morts, sinon pour permettre aux jeunes de transmettre intact le patrimoine d'idées et dé sentiments qui fait de la France un foyer rayonnant? Leur intelligence et leur énergie, ils en doivent compte au pays. C'est un capital qu'ils doivent faire fructifier. Mais tous les capitaux peuvent être dilapidés si on ne les gère intelligemment.

Or notre capital d'énergie intellectuelle, quoique limité, peut produire beaucoup si le travail est méthodique, et si nous savons faire servir à nos fins les lois qui régissent la santé et celles qui régissent la mémoire et l'attention.

Non seulement nos forces nous sont mesurées, mais la vie elle-même est courte : il faut donc jouer serré dans la partie que nous avons à disputer contre le destin. Si comme des joueurs maladroits, nous ne voulons être faits échec et mat au début de la partie, nous devons nous donner la peine de connaître les règles du jeu et de réfléchir avant d'avancer une pièce. Mais quand on joue bien sa partie, on s'aperçoit qu'on a à faire à un partenaire débonnaire. Il n'est impitoyable que pour ceux qui refusent d'apprendre les règles : pour les autres, son indulgence est généreuse et il lui arrive de ne pas prendre une tour ou même la reine imprudemment aventurée.

En d'autres termes, la méthode de travail, quand on en a compris les lois, n'a rien d'éti-Iqué, d'asservissant. Elle peut comporter une part de hasard et de « tourisme ». Il n'est pas interdit de regarderie paysage, de se désaltérer à quelque source, de cueillir des rhodo-

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dendrons. Mais il faut que même pendant ces distractions, on n'oublie pas qu'il faut arriver chaque soir à l'étape et cela implique une marche ferme et le sens précis de la direction à suivre.

Partant, un apprentissage est nécessaire : il faui? savoir son métier. Qu'il s'agisse de raboter une plancne, de limer du ter, de scier du bois, de poser une vitre, il y a un ensemble de connaissances indispensables à acquérir pour ménager nos forces, pour obéir aux lois des choses, pour bien faire le travail. Si un ouvrier expérimenté ne nous communique son expérience et ne rectifie nos maladresses, nous ferons mal le travail et avec beaucoup de fatigue, jusqu'au moment où nous découvrirons comment il faut s'y prendre : mais c'est une perte de temps et d'énergie car nous ne pouvons prétendre trouver par nous-mêmes les procédés peu à peu élaborés par des générations d'observateurs. Il ne nous viendra pas à l'idée que du suif est nécessaire pour souder un tuyau de plomb, et ainsi pour les innombrables découvertes qu'un apprenti reçoit par tradition. Nous devons ti^ut apprendre, même à faire cuire un CDuf à la coque.

Or, quand il s'agit du métier le plus difficile et le plus délicat de tous, qui est celui de l'ouvrier intellectuel, il semble admis que de vagues directions suffisent !

Que dis-je, de vagues directions ? La plupart du temps nos maîtres, parce qu'ils n'ont jamais étudié cette question cependant essentielle, nous donnent des conseils absurdes, car ce sont toujours des conseils de disper: eion. « Il faut lire beaucoup » répètent à l'envi tous les professeurs, tandis qu'il faut lire peu et uniquement des pages de grande valeur. Mon expérience me permet d'affirmer qu'il n'y a pas un étudiant sur cent qui ait la moindre idée de la méthode de travail qui convient à la qualité de son énergie, à la i alurc de sa mémoire, à l'état de sa santé>

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Jamais personne ne l'a amené à réfléchir sur cette question vitale pour lui. Au lycée, je trouve à chaque snstant des élèves qui ne savent pas consulter un diciionnaire, une grammaire : on ne le leur a pas appris ! Un pauvre élève de quatrième auprès duquel j'étais allé 'iiî'asseoir à Tétude me confessait douloureusement qu'il ne savait pas trouver les modes des verbes dans le dictionnaire î Ils ne savent pas résumer un passage. Neuf sur dix n'ont aucune idée du genre d'effort que nécessite une version latine.

Quand leur tâche est fixée, ils ne savent pas par où commencer : or à des volontés si fragiles, tout choix, toute décision coûte. Personne ne leur apprend à « attaquer » le travail. Que de désespoirs chez ces pauvres enfants abandonnés dans le plus difficile des apprentissages I Désespoirs qui, souvent, tournent en une morne résignation découragée.

Etant professeur de philosophie j'eus un jour l'heureuse inspiration d'aller m'asseoir à l'étude auprès de mes élèves. J'y fis une découverte qui me bouleversa : des élèves, à la fin du premier trimestre, ne comprenaient pas mon cours ! Heureuse découverte qui eut de l'influenc€ sur moi, car de ce jour, j'apportai une attention anxieuse à l'efTet de mon enseignement, que je simplifiai d'année en année.

Beaucoup de maîtres n'ont jamais sérieusement étudié comment les élèves réagissent à leur enseignement et je cite ailleurs les expériences que j ai souvent répétées (1) de classes trop chargées dont absolument rien ne restait dans l'esprit des enfants.

J'espère qu'au siècle prochain, dans chaque établissement d'instruction, un homme ayant le goût des choses de l'éducation, très instruit en psychologie,

(d) V apprentissage de l'art d'écrire. Critique des pratiques «.cluelles, p. 249. Armand Colin, éditeur.

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sera spécialement chargé de la mise en pratique des méthodes de travail. Ce sera un directeur du travail qui saura donner à chaque enfant, suivant sa nature propre, les conseils particuliers dont il aura besoin. Il apprendra aux élèves comment ils doivent étudier une leçon, comment il faut se servir du dictionnaire, de la grammaire, comment on fait une version latine, une composition française, comment on prend des notes, comment on les classe....

Il maintiendra très haut le moral des élèves en leur racontant la vie des grands hommes et la puissance des petits efforts accumulés.

Quand un élève se décourage, il l'observe, recherche les causes de cet affaissement de l'énergie et il y applique le remède approprié. Il étudie les faiblesses de chaque enfant et ses aptitudes, ses habitudes d'esprit, ses lacunes, ses tendances et donne à chacun exactement le secours dont il a besoin.

Peu à peu ce directeur du travail recueillera la continuité des efforts intelligents, l'accumulation des expériences et des compétences professionnelles et il en induira les méthodes de travail adaj^tées à chaque personnalité. Il fera en sorte que l'effort des meilleurs ne disparaisse pas avec eux et il mettra fin au gaspillage criminel d'expériences qui fait que chacun de nous, à l'entrée de la carrière, se trouve aussi dépourvu du soutien de la sagesse des aînés, morte avec eux faute d'un organe de conservation, que si nous naissions sur une Lie déserte I

Que d'intelligences d'élite ont avorté faute d'un apprentisage bien organisé du travail intellectuel I Combien d'étudiants découragés par un amer sentiment d'impuissance ont glissé aux habitudes médiocres ou avilissantes !

J'ai moi-même le sentiment douloureux que si j'avais su travailler, j'aurais évité des pertes de temps énor-

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