‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 5 sur 119 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

Or, dans nos voyages à travers les programmes encyclopédiques qui conduisent au baccalauréat, nous avons appris à vivre en touristes, et ce régime du hasard, f;ui répond à notre nature instable et à notre répuf^nance pour l'attention volontaire, nous l'aimons. C'est un régime naturel.

La plupart s'y complaisent et manquent leur vie. A l'étranger on est unanime à considérer nos étudiants comme intelligents, sérieux, laborieux — ils sont curieux, facilement émus, enthousiastes — mais ce sont des touristes qui se promènent dans les domaines du Hasard. Ils sont enfiévrés par le pressentiment des grandes choses... qu'ils ne réaliseront jamais ! Ils sentent en eux-mêmes l'énergie bouillonnante de la jeunesse, et gonflés de foi, ils rêvent à des œuvres que j)ersonue, hélas, ne lira, car elles resteront à l'état de velléités.

Victimes de cette sensation d'une énergie qui coule à pleins bords, ils se gaspillent, s'éparpillent. Combien pourrais-je citer de jeunes gens ardents et bien doués, plantes robustes aux fleurs éclatantes mais qui n'ont ]>as donné de fruits !

Je me trouvai, peu de temps après la publication de V Education de la Volonté avec un professeur de philosophie d'un grand lycée, d'une curiosité d'esprit universelle, capable de gros labeurs (il avait traduit pour son usage personnel Le Capital de Hoberlus). Il me déclara, les larmes aux yeux, qu'il me devait une cruelle souflrance. Subitement, mais trop tard, la lecture de mon livre lui avait donné la certitude qu'il avait manqué sa vie à cause do la dispersion de ses efTorts et il ajoutait que le sentiment de l'irréparable (il avait près de soixante ans) était l'enfer réalisé puisqu'aucune lueur d'espoir ne pouvait alléger le regret cuisant de s'être trompé.

C'est parce que j'ai failli, moi aussi, dilapider mon

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