CHAPITRE II
La Mémoire
Les éducateurs ont fait comme les cultivateurs : ils ont accepté la nature telle qu'elle est, avec sa prodigalité et son gaspillage. Les routines de culture sont obéics sans réflexion; on tire parti, plutôt mal que bien, du désordre des forces en lutte. Les premiers, les forestiers ont surveillé la forêt, élagué les plantes trop serrées avec le sécateur, la scie et la cognée : ils ont clioisi les belles pousses et ils les ont protégées contre la lutte épuisante et leurs forets ne comptent que des fiits très beaux, qui s'élèvent comme des piliers, et qui donnent l'impression de cathédrales majestueuses. Des agriculteurs ont tenté, sur champs d'expériences, d'appliquer à la culture du blé deux méthodes qui ont décuplé le rendement : la sélection, après chaque récolte, des plus beaux grains pris dans les épis les plus plantureux, et renscmenccment espacé pour permettre aux racines de taller.
En semant leur blé à la volée, ou même cà la machine, qui prodigue la semence, les grains se nuisent de sorte qu'aucun d'eux ne peut se développer pleinement. Au contraire, dans rcxpérience dont nous parlons, on a planté les plus beaux grains, non seulement en lignes, mais séparément. Chacun .disposait ainsi de la terre nécessaire pour taller : un grain de blé a donné cent
LA MÉMOIRE t6a
épis et six mille grains (1) ! La moyenne est de deux à quatre mille grains, tandis qu'avec le gaspillage traditionnel, sur cinq cents grains au mètre carré trois cent soixante sont perdus, et les cent quarante autres, épuisés par la concurrence, restent souffreteux et ne donnent que deux ou quatre épis d'une soixantaine de grains : èoit deux cent quarante grains au lieu de quatre à six mille !
Les paysans peuvent invoquer, pour ne pas essayer ces méthodes, les oiseaux, les insectes, la pourriture, la gelée et le prix de la main-d'œuvre nécessaire, mais par quels arguments défendre les traditions défectueuses en ce qui concerne l'ensemencement de la mémoire ? La mémoire d'un bachelier est un fouillis inextricable où la lutte des souvenirs qui pullulent empêche les sentiments et les idées de valeur de s'épanouir en une croissance vigoureuse.
Aucune sélection intentionnelle à l'entrée. Aussi dans toutes les mémoires foisonnent les souvenirs de perceptions inexactes. Les idées fausses pullulent par la raison que nous apprenons une foule de mots avant d'avoir étudié les choses qu'ils désignent. De plus, faute d'un examen critique, nous mêlons les divers sens d'un mot parce qu'ils ont d'habitude quelque affinité. Erreur plus grave, nous mettons les mots à la place des choses.
Si nous pouvions évaluer l'énormité de l'amas des confusions, des mensonges, des sophismes lentement déposés dans les cerveaux les mieux faits par le langage, par les conversations, par les lectures, nous serions effrayés ! Ces faits, ces idées, ces opinions dont nous ignorons l'origine, nous les trouvons installés dan» notre mémoire et comme l'oiseau qui trouve dans son nid des œufs de coucou et qui les couve, nous les adop-
(1) Kropotkine, Champs, Usines et ateliers, 1910. Gh. III et IV,
Les possibilités de l'agriculture.
tons sans soupvonner que nous couvons une race dangereuse.
Par exemple beaucoup pensent que la prodigalité favorise l'industrie parce qu'ils voient les eliets de dépenses, mais ils ne suivent pas, par la pensée, leteffets considérablement plus efficaces de l'argent placé qui alimente les énergies productrices. On parle couramment de nations jeunes et de nations vieillies, doncdécadentes : image absurde, jeunes et vieilles nations étant faites pareillement d'individus de tous les âges et les nations décadentes ne l'étant que parce qu'un gouvernement défectueux ne sait pas mettre en valeur les hommes d'intelligence vigoureuse et les volontés énergiques.
Les savants sont souvent arrêtés par des idées fausnes dont ils ne peuvent se débarrasser : la médecine et la sociologie sont encombrées d'idées reçues qui gont un obstacle et si la vertu dormitive a fait son temps, il est encore question de a fluide nerveux » et de « justice immanente ».
La philosophie est la terre où fleurissent les mots sans signification, tels que substance, libre arbitre et Ton a pu dire, non sans quelque vérité, que la métaphysique était une « maladie du langage ». Dans le sujet même qui nous occupe, Iqs vieilles opinions sur la mémoire ont longtemps empêché de découvrir la complexité du moindre souvenir, celle du souvonir d'un mot, par exemple, dont uons parlerons plus bas. j En politique, les mots qui peuplent le cerveau de la plupart des électeurs sont à réviser, à épurer. Presque tous sont chargés de haines ou d'illusions. Les folies le la révolution russe sont comme une gigantesque expérience qui prouve le danger qu'il y a à croire que les hommes sont naturellement sages et intelligents, ^uaud la majorité est formée de faibles d'esprit, d'ignorants, de passionnés, de violents et d'envieux.
LE MAL SUBI PAR CHACUN DE NOUS EST IMMENSE m
Peut-être un cerveau d'homme du xx® siècle est-il inférieur comme ensemencement, à un cerveau d*homme de même classe sociale du xvn® siècle parce qu'avec notre vie trépidante, notre incapacité de longs efforts calmes, persévérants, nous ne montons plus une garde vigilante à l'entrée du cerveau de nos enfants.
(Or une mémoire bien cultivée est à semences sélectionnées : il faut choisir le grain qu'on lui confie et ce choix suppose une sensibilité épurée et un esprit critique aiguisé qui n'est que le sens de ce qui est efficace. \
Que' nulle idée, nul fait n'entre s'il est taché ou gâté par l'amour-propre, par la haine, par la jalousie, par la peur, par l'avidité, par le parti-pris. Que nul n'entre s'il est présenté par un impulsif incapable de patiente étude, ou par un esprit léger. Ne sont admis que les faits qui ont résisté à la flamme de l'expérience ou qui ont été décantés par la méditation. Ni précipita-; tion, ni prévention : c'est la formule môme' d'un espritt libre, puisque la liberté d'esprit suppose qu'on saitl dénouer les souples liens des passions et attendre j dans le calme la vérité. La vérité est une récompense : | le prix dont nous devons la payer, c'est le travail consciencieux et persévérant de l'attention.