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LE MAL SUBI PAR CHACUN DE NOUS EST IMMENSE

Malheureusement, la mémoire qui, fiUe de la liberté d'esprit, serait un soutien puissant pour notre volonté, devient d'habitude une formidable accumulation de servitude. Elle inscrit fidèlement, minute par minute, nos perceptions, nos conclusions hâtives, nos lectures, nos sentiments, nos actes. Mais si, parmi les souvenirs que nous semons nous ne faisons pas^ un choix en vue d'une fin précise, un choix se fait tout de même en dehors de notre volonté : prennent de la vigueur les souvenirs

qui participent à la vivante énergie de quelque tendance. Or, dans la jeunesse les tendances dominantes ne sont-elles pas trop souvent celles contre lesquelles nous devons, par une lutte quotidienne, conquérir notre liberté ? 11 n'est donc pas étonnant que tant de mémoires soient encombrées d'images et de souvenirs sensuels et que tant de jeunes gens, inattentifs à la rigoureuse exactitude de rincorruptible Comptable, le laissent inscrire à leur passif les mauvaises rêveries, les mauvaises conversations, les lectures dépravantes ou débilitantes, jusqu'au jour où ils font faillite devant les exigences de la lutte qu'ils ont si mal préparée.

Mais ce n'est pas au point de vue de Téducation de la volonté que nous étudions ici la mémoire. Souvenons-nous seulement que si nous ne prenoas pas en mains l'administration de notre mémoire, l'effondrement de la volonté est inévitable.

Inévitable aussi sera la faillite de l'intelligence.

En effet, ne venons-nous pas de constater que les mémoires les plus saines sont elles-mêmes encombrées de souvenirs sans valeur ?

Comment en serait-il autrement ? Quand nous sommes enfants que de conversations déraisonnables n'entendons-nous pas ? Que de lectures sottes ne faisonsnous pas ?

Ensuite, l'absence d'une idée directrice juste dans l'éducation que nous recevons fait qu'on verse dans notre cerveau une encyclopédie de notions mal digérées, dans lesquelles Toubli fait des coupes au hasard. Je suis effrayé quand je songe à l'énormité des pseudoconnaissances qu'on a eu l'ambition d'entasser dans ma mémoire d'élève et dont il ne me reste rien, sinon des bribes utilisables à peine pour des conversations qui ne demandent ni exactitude ni profondeur. Si chacun de nous établissait avec sincérité le bilan de ce qui lui reste de ses études jusqu'au baccalauréat, les constata-

Le nombre des connaissances a peu D'IMPORTANCE 167

tions seraient inattendues. D'ailleurs l'étude des copies du baccalauréat me fournit chaque année la preuve de l'inefficacité prodigieuse de notre instruction encyclopédique et il ne faut rien moins que l'aveuglement produit par l'habitude pour qu'une protestation irrésistible ne soulève l'élite pensante contre de tels résultats.

Mais chez les jeunes gens auxquels s'adresse ce livre, le mal est fait et il est inutile qu'ils regrettent le passé §ur lequel ils ne peuvent plus rien. Ils doivent regarder le présent et l'avenir et prendre devant eux-mêmes /l'engagement de respecter les lois de la mémoire, quef nul ne viole impunément et de se faire une mémoire d'après un plan, c'est-à-dire de n'en pas- livrer la culture au hasard et aux traditions inintelligentes qui oppriment le travail intellectuel. \

Le mal que nous avons subi au cours de nos études est immense. A nous de ne pas augmenter le dommage et de ne pas Taggraver d'année en année jusqu'à l'irréparable qui consiste à avoir une mémoire contre soi au lieu de l'avoir pour soi.

(^Le malheur de cette accumulation de pseudo-connaissances c'est que « lorsque l'homme a la tête pleine, eontent de ses richesses prétendues et enflé d'orgueil, il méprise le travail de l'attention » (1)

« Sans faim pour la vérité, ils îie peuvent se résoudre à gagner à la sueur de leur front le pain de l'àme »

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