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LE NOMBRE DES CONNAISSANCES A PEU D IMPORTANCJB

/ Une mémoire bien organisée demande de persévérants-efforts d'attention, car ce qui importe, c'est de trouver ce qu'on sait au moment où on en a besoin : le nombre des connaissances ne sert de rien si elles n'ac-

(1) Malebranghe, Traité de Morale^ ch. V.

courent du fhnà de la mémoire au moment de la bataille. A Wagram la victoire fut gagnée avec une poignée de bons soldats, treize mille lâches ayant fait les morts pour ne pas combattre. Les souvenirs qui comptent, ce sont les souvenirs qui ne font pas les morts et qui obéissent au commandement. C'est sans doute en pensant à des souvenirs alertes que, par opposition, Montaigne parle d'âmes bouffies, enflées.

11 ne s'agit pas d'imiter Gargantua (1) qui, élevé par un précepteur stupide, savait si bien sa leçon « que, au coupeland (2), il la rendait par cœur à revers ».

Il faut s'inspirer de la pratique de l'alpiniste : limiter l'équipement au strict minimum ; cela fait, jeter la moitié de ce qui reste ! C'est que le détail est Tennemi 1 de toute culture profonde. Il faut choisir et faire délitbérément de sa mémoire un instrument commode et Ipratique.

Le cerveau, avec ses six cent millions de cellules, n est cependant pas susceptible d'acquisitions en nombre indéfini. La langue chinoise, avec ses 40.000 caractères est déjcà un fardeau impossible pour les mieux doués. Un naturaliste doit travailler toute sa vie pour connaître trois ou quatre mille espèces et nul ne peut connaître les deux cent mille espèces de phanérogames, ni les six cent mille es2)cces animales.

Une telle érudition serait d'ailleurs absurde car elle écraserait l'intelligence.

f II faut savoir se borner et ne pas s'ensevelir sous l'amoncellement des connaissances.

Il ne faut apprendre que l'essentiel et ne garder que les pensées qui découvrent dans les choses les rapjîorts profonds. /

Les connaissances de détail, on les retrouve facile*

(i) Ch. XIV.

(2) CoiipoIIc : Examen,

LENTE GROiSSANGE DEîs IDEES DE VALEUR K9

ment dans les livres et dans ses cahiers de notes. Déblayons donc notre cerveau^ et ne confions à la mémoire que des souvenirs de valeur. A ces souvenirs, donnons Tintensité qui les fixera définitivementJ

UNTE CR0îSSA?ÇC1Ç des IDi'ES DE VALEUR

/ 11 est vrai qu\me idée de valeur ne frappe pas d'habitude à première vue. Ce n'est que peu à peu, par une croissance lente qu'elle grandit et se fortifie : cela demande du calme et du temps.j(Il faut qu'elle talle, c'est-à-dire fasse de nombreuses racines qui iront puiser sur une large surface les sucs nourriciers. On peut même affirmer qu'une idée n'acquerra toute sa vigueur que lorsqu'elle puisera la sève vigoureuse de quelque tendance fondamentale.. C'est dire que la hâte fiévreuse, l'éparpillement de l'attention sur plusieurs idées rendent le tallage impossible .'^'

Par exemple je suis resté pendant des années avec le malaise de ne trouver aucune explication à la décadence rapide de la Grèce et de la Rome antiquas. Les causes acceptées dans les histoires : accumulation des richesses, abaissement consécutif des caractères n'ont aucune valeur puisqu'elles ne jouent pas dans l'histoire contemporaine.

La question ne s'est pleinement éclairée pour moi qu'au moment de l'efî'ondrement de la Russie. C'est alors que prit sa pleine signification le fait que les proscriptions à Athènes et à Rome supprimèrent les hommes de caractère. Ce fut l'extermination des intelligences « qui ne rusaient pas ».

Cette disparition de l'élite, voilà la cause profonde de la décadence des démocraties anciennes : ce fut la stérilité, le désert.

170 t MÉxMOlRE

La même cause explique aussi la chute de l'Espagne. Ce pays était florissant et vivant au moment où Arabes, Juifs et Catholiques rivalisaient de zèle dans la liberté, avant le sinistre Philippe II (1). L'Inquisi- • iioii écréma l'Espagne de toutes ses intelligences. On 'expulsa les Juifs espagnols, on rejeta les Maures en Afrique, et le dur Césarisme germanique acheva la ruine du génie ibérique.

Même cause, encore, disions-nous, pour l'écroulement de l'Empire russe. Le régime des Tzars avait systématiquement détruit les hommes de caractère et éliminé les intelligences vigoureuses, ^t voilà qu'en quelques mois le régime maximaliste, avec son explosion de haine et d'envie, a massacré tout ce que le régime despotique précédent avait laissé debout !

Chez nous, le mal est moins grand, mais avec un régime électoral défectueux, il faudrait ci*aindre pour l'avenir du pays si les hommes de caractère se trouvaient fréquemment éliminés des hautes fonctions politiques et administratives.

Nous avons failli sombrer faute de compétences et d'énengies « qui ne rusent pas » avec les réalités.

Durant des années, cette vue dominante s'est enrijchie dans ma pensée d'exemples précis. A mon avis, il ; n'est pas d'autre critérium du chef d'un gouverne- . ment : fait-il ce qu'il peut pour trouver les hommes d'initiative, de droiture et d'énergie, pour les mettre 1 à la tête de ses grands services ? C'est là le rôle essen- I tiel du pouvoir. S'il ne le remplit pas, ou s'il le remplit mal, c'est un malheur public et Ton marche aux catastrophes.

On le voit, une idée, pour grandir en force doit être maintenue pendant des années dans la pensée; elle

(1) En moins de deux si^les la population descendit de li'ente millions à sept millions.

LENTE CROISSANCE DES IDÉES DE VALEUR lîl

doit avoir du temps pour taller. Elle est vouée a rimpuissauce et à la stérilité si l'attention est sans cesse distraite par l'irruption d'autres idées, j ( Les lois mêmes de la mémoire nous rappellent donc i à notre principe capital : une seule chose à la fois et \ à fond.)

(Même pour fixer un souvenir simple, une impression f unique ne suffit pas. Peu à peu, il s'estompe : il est attaqué par l'oubli à la façon du fer par la rouille.) Il perd de son brillant, de sa netteté ; sa forme même finit par disparaître. Etudiez ce qui reste de la vue d'une montagne imposante qui vous a frappé. Essayez de la dessiner et vous serez stupéfait du vague, de la pauvreté et de l'inexactitude de votre impression. Il en est de même après la lecture d'un chef-d'œuvre.

(Une impression unique est donc toujours inefficace. 11 faut reporter souvent une attention fervente sur l'objet ou le chapitre dont on veut imprimer le souvenir» Rabelais, dans l'éducation de Gargantua, prévoit jusqu'à huit révisions par jour.

Puisqu'il faut revenir souvent sur nos souvenirs, cette fréquence exige qu'on se borne à l'essentiel, qu'on le résume dans des notes très nettes, très lisibles qu'on reverra sans cesse pendant les promenades solitaires. Je possédais ainsi les Méditations de Descartes, les chapitres importants de la Philosophie de Hamilton et de la Logique de Stuart-Mill, l'essentiel de la Psychologie de Spencer, et après trente ans, mes souvenirs/ sont encore nets.

La nécessité qu'il y a de rafraichir souvent les souvenirs essentiels tient sans doute à une question de nutrition. Les éléments nerveux tendent naturellement à revenir à leur état normal : il faut donc, par des répétitions fréquentes, leur incorporer peu à peu le souvenir de façon qu'il ne puisse s'effacer. )

Toutes les conditions de la fixation des souvenirs

j.>y LA MEMOIRK

coopèrent : les conditions physiologiques appuient les autres et sont appuyées par elles : la nécessité d'un sang pur, bien oxygéné condamne, aussi bien que la nécessité de répétitions fréquentes et que celle de l'intensité de l'attention, les longues heures de pseudotravail, de lectures molles, alanguies, inertes, qui infligent au corps une immobilité qui fait le sang stagnant, la resj^iration engourdie. Les « intellectuels » qui ne connaissent pas un métier manuel, ne savent comment occuper leur temps : ils prennent l'habitude des longues heures assise à lire, habitude déjà contractée au lycée pendant les heures interminables d'immobilité.

Cette stagnation ruine l'énergie, tarit l'allégresse du , travail et affaiblit la vue. Dès que l'énergie de l'effort I baisse, on devrait quitter son cabinet pour le travail I manuel : la qualité de l'effort intellectuel y gagnerait. \ ( Donc, une seule chose à la fois, ne pas s'éparpiller, ■renoncer aux longues heures de pseudo-travail qui épaississent le sang. A ce que nous étudions, apportons une attention réitérée, alerte et vive, j

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