AIMER TRAVAILLER ET SAVOIR TRAVAILLER
Notre système d'éducation, issu de traditions empirî*ques, est fondé sur de graves erreurs de psychologie. Il paraît ignorer que les racines de l'esprit plongent dans la vie affective, sensations et émotions et que la volonté est une puissance sentimentale. 11 semblerait naturel qu'on commençât par la culture des sentiments et par leur intelligente organisation. On peut réaliser des prodiges par une éducation habile des sentiments : on peut mater des tendances naturelles puissantes ou au contraire, donner essor et force à des inclinations d'abord faibles (1).
Les fondateurs de l'éducation nationale éblouis par le développement des sciences et l'esprit faussé par une admiration excessive pour l'cruda (.a allemainbv ont confondu Faccumulation des connaissances reçues .» slv trui avec l'éducation de l'esprit. Pressés d'entasser
(\) Jules Payot, Education de la volonté. F. Alcan, éditeur.
dans la mémoire une encyclopédie de connaissances superficielles, ils ont négligé Tcducation profonde de l'âme. Ils se sont privés ainsi de la collaboration des sentiments les plus efficaces et les plus no])lcs de la nature humaine.
l'aI'I'EL A LA PEUR
Notre pédagogie ne rejette pas tout appel à l'émotion car elle se condamnerait à la faillite, mais par mue inconséquence d'autant plus grande que le Français est plus accessible aux sentiments généreux, elle ne fait appel qu'à des émotions assez m'ysérablcs, à la peur et à l'envie. Ce sont des émotions universelles et fortes mais leur efficacité est bornée au moment.
I La peur des punitions peut être un frein mais elle
î n'est jamais un réconfortant ni un stimulant. Elle n'a d'efficacité que pour réprimer une mauvaise habitude ou un penchant vicieux. C'est ainsi que la peur des coups finit par se lier si bien à la représentation de l'acte défendu qu'on peut dresser un chien de chasse à ne j)as dévorer le gibier abattu : encore est-il prudent de ne pas se fier à ce mécanisme. De même, par la peur, on peut empêcher un enfant de faire l'école buissonnière, mais quant à l'amener à travailler sérieu-
< sèment et à faire un ellort loyal, n'y comptez pas. il ne vous donnera que le minimum qu'on obtient par la contrainte : l'apparence extérieure de l'effort, l'hypocrisie de la bonne volonté. L'élève que son travail
'ennuie est très ingénieux pour se dérober à l'effort. Il paraît donner son attention, mais il la dose chichement et ne livre de son énergie que ce qui suffit pour tromper le maître. Il ne va pas franchement et il ne s'enlève pas de toutes ses forces pour franchir l'obstacle. Cette altitude peu loyale est celle de la majorité de nos élèves. Ils savent simuler l'attention pendant qu'ils
L'APPEL A LA PliUU j
suivent quelque pensée préférée. Par lassitude, les maîtres se résignent à se contenter cle l'apparence. La conspiration est unanime pour prendre son parti d'une situation honteuse : on se résoud à accepter la fausse monnaie de l'effort simulé, car on s'userait à exiger l'effort réel : il faudrait exclure la moitié des élèves. Cet état de choses constitue le scandale de notre enseignement secondaire.
Chaque fois que je pénètre dans le cloaque d'un collège, qu'on appelle la retenue ou la consigne du jeudi, j'ai le sentiment que c'est l'opprobre de notre système d'éducation, comme la misère persistante est la condamnation de notre organisation de l'Assistance. Une constatation saute aux yeux : ce sont toujours les mêmes élèves qui constituent le gros effectif de la consigne, ce qui prouve qu'elle n'améliore pas ses habitués : le système fait faillite précisément pour ceux en vue desquels il a été créé.
Gomment en serait-il autrement? Les habitués de la consigne sont des malades de la volonté : les enfermer durant deux heures et les condamner à une besogne bâclée, où triomphe la simulation, est aussi judicieux que de faire copier la conjugaison d'un verbe à un enfant atteint de la grippe dans l'espoir de le guérir I Une maladie de la volonté, quoiqu'elle ne fasse pas monter la température à quarante degrés, est une maladie : il faudrait en discerner les symptômes, diagnostiquer la cause et essayer les remèdes spécifiques. La salle de consigne devrait être transférée à l'infkmerie. 11 est étrange que dans une maison d'édujcation où les anomalies mentales sont nombreuses, personne ne s'occupe de les déceler et de les traiter. Notre système barbare de répression ne fait qu'aggraver d'année en année les maladies de la volonté de sorte que les quarts de fous et les demi-fous pulkilcnt parmi les gens dits cultives. Parmi les habitués de la
e LA COiNDITION DE TOUT PROGRES : AIMER TRAVAILLER
retenue, beaucoup pourraient être sauvés par un ^ traitement approprié — mais la peur des punitions ne donnera jamais l'élan à une volonté défaillante.
Enfin, il est clair que la faillite du système est complète le lendemain de la sortie du lycée. Pour Tétudiant qui n'a pas appris à vouloir, il n'y a plus de punitions. Une sanction n'a le peu d'efficacité qu'elle a que si elle est très proche et inévitable '(1). Or, les sanctions qui atteignent l'étudiant paresseux sont lointaines et l'exemple de camarades qui les ont éludées par la tricherie aux examens et par l'indulgence sans limites des jurys du droit et de la médecine, lui permettent d'espérer qu'il n'aura pas à expier sa paresse .
APPEL A l'émulation, SES DANGERS
Aux bons élèves, à ceux qui ont de l'énergie, notre pédagogie surannée, pour aiguillonner leur volonté, offre l'émulation. Mais qui ne voit qu'elle risque de développer deux ordres de sentiments mauvais? Chez les élèves, peu nombreux, (jui luttent pour les premières places, elle excite la vanité et l'orgueil et chez les ^ autres, l'envie. L'émulation de bon aloi s'exerce à l'intérieur de la conscience : si aujourd'hui je suis plus courageux, plus stoïque qu'hier, je sens que je vaux mieux et ce sentiment d'une perfection accrue est une des joies les plus pures et les plus profondes de la nature humaine. C'est une joie légitime.
Mais se comparer à ses camarades. est dépjorable.
D'abord, le parallèle est nécessairement injuste, car nous sommes tous besacicrs :
(1) Voir sur l'inefûcacilo des sanctions éloii^nées les pages profondes de Benlham, La religion îiaturelle. Son influence sur le bonheur, par Grolc, trad. Gazelles, 1875. F. Alcan, éditeur.
APPEL A L'ÉMULATION, SES DANGEftS 7{
m Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché
« Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché (1) ; »
Même si nous étions capables de nous juger sainement, n'y a-t-il pas une part de chance dans le succès ? .\ De plus, on ne se regarde et on ne regarde son camarade que par un étroit judas : on est plus fort que lui en thème, ou en histoire, mais on ne tient pas compte de sa supériorité en droiture et en courage. La vanité est une mauvaise herbe si envahissante, qu'il est inutile de la cultiver artificiellement : elle pousse bien assez d'elle-même et les jeunes gens ne sont que trop enclins à s'exagérer leurs mérites, et à déprécier celui des autres.
((9 C'est une faute que d'habituer l'enfant à n'agir que par vanité : devenu étudiant, seul dans sa chambre, à peu près inconnu de ses maîtres, cette excitation extérieure ne joue plus : il tombe à plat et devient la victime des tristes habitudes de café où sombrent tant de jeunes gens qui n'ont pas su trouver en eux-mêmes le ressort pour travailler.
^ Il est donc imprudent d'habituer la volonté à emprunter sa chaleur à un foyer .artificiel et à ne s'enflammer que par frottement à quelque volonté extérieure. Il n'y a que trop d'automates qui n'ont pas en eux de force propre et qui ne sont mis en mouvement que par une énergie étrangère.
c,\ Peut-être l'indigence de la vie des petites villes estelle due pour une part à l'appel à la vanité qui commence dès l'enfance. Déshabitué de chercher au pKs profond de lui-même ses raisons d'agir, le jeune homme les cherche au dehors. Gomment s'étonner que plus tard il subisse servilement le despotisme que l'opinion de son monde fera peser sur sa personnalité ?
(1) La Besace, 1^7.
Opinion indulgente à Lien des fautes basses, mais impitoyable pour les esprits indépendants. Le plus grand des crimes c'est l'initiative et le non-conformisme. Il en sera ainsi tant que l'éducation cultivera, comme elle le fait, cette forte mais sordide passion qu'est la vanité.
0\ Il est d'autant plus déplorable d'y recourir que l'émulation a une influence de peu d'étendue. Elle ^ n'agit que sur les premiers de la classe. Gomme elle est le principal ressort de la pédagogie actuelle, il arrive que ceux qui ne peuvent prétendre aux prix sont comme abandonnes. On ne fait jouer en eux aucun sentiment supérieur à l'amour-propre, aussi est-on contraint de faire appel à la crainte des punitions, dont nous avons montré l'inefficacité, ou encore à l'appât du plaisir.
l'appât du plaisir
L'appât du plaisir ne vaut pas mieux que la crainte des punitions. Promettre à un enfant du dessert, ou un jouet, ou une promenade s'il s'attelle à sa version, c'est de l'éducation inférieure. Peut-être fera-t-il un effort, mais soyez sûr que cet effort sera plus apparent que réel. Nous retrouverons ici, comme dans l'acte de
' volonté inspiré par la crainte, l'habileté à simuler. Quand il simule, on perd son temps à discuter avec lui sa bonne foi : l'enfant paresseux, acculera l'effort, se défend avec énergie et de guerre lasse le maître doit encore se contenter de l'apparence : ce qu'il faudrait, c'est de persuader l'intime volonté de l'enfant.
\ En outre, lui promettre un plaisir s'il fait un elFort, ^Vst le démoraliser. C'est lui concéder que le travail est une' corvée ennuyeuse, mais que travailler maintenant est le 'seul moyen de n'avoir plus à travailler dans l'avenir. C'est si l)icn dans celte disposition d'es-