BANGERS DE LA LECTURE
èent vingt à cent trente mots à la minute soit trente mille en quatre heures, deux cent mille par semaine ! Quel surmenage pour les yeux I Et toute cette fatigue est en pure perte. ^/
L'attention est comme délitée, dissoute par cette^ pluie ininterrompue de lectures rapides. Une certaine quantité d'énergie nerveuse est consommée dans la simple compréhension des mots, des propositions, de sorte que pendant une lecture rapide, il s'accumule plus de fatigue qu'on ne croit, fatigue sans profit, car on ne se donne du temps ni pour réaliser l'idée suggérée par l'auteur, ni pour la confronter avec l'expérience/Cette lecture au galop déprime et dégoûte du travail :]elie n'est qu'une suite d'avortements : une idée se présente, un sentiment s'émeut, mais aucune croissance régulière n'est possible, car d'autres les chassent qui sont chassés à leur tour.
Qu'éprouvons-nous après la lecture rapide d'un journal, ou d'un roman médiocre mais plein de péripéties émouvantes ? Un sentiment de fatigue : les yeux sopit surmenés, la respiration gênée, le corps proteste par son malaise. Au cerveau monte un sentiment de vide, de lassitude, de mécontentement. On est comme hébété. On est incapable d'ailleurs de retrouver, sans un effort, quoi que ce soit de sa lecture. Demain on ne pourra absolument plus rien réévoquer. C'est du temps perdu. D'ailleurs essayons l'inventaire de ce qui reste des lectures d'une semaine, d'un mois, d'une année ! Nous serons atterrés de sa pauvreté. Alors, à quoi bon?
Mais, dit-on, « la mémoire exige le superflu pour retenir le nécessaire ». Aphorisme solennel qui, à la i^éflexion, ne présente aucun sens. Pour retenir le nécessaire, la mémoire exige que ce nécessaire soit organisé «t répété.
Ce sont seulement les rats de La Fontaine
Pavot. — TravaU 13
194 COMMEiNT S'INSTttUlKE PAR Lha LisKi^ô
« Qui, les livres rongeants,
« Se font savants jusques aux dents »,
car les connaissances effleurées disparaissent sans laisser de traces plus précises que ne font les paysages qui galopent à la portière d'un rapide. Par conséquer>t, à quoi bon une telle fatigue des yeux et une telle usure nerveuse? Faisons-en l'économie.
L'hygiène nous démontre que le jeûne pratiqué de temps en temps est salutaire : il est indispensable pour la santé de l'esprit, de l'étendre à la lecture. Quand on se penche sur l'esprit d'un bachelier et qu'on aperçoit le peu de connaissances précises qu'il garde de sept ans d'études et de lectures, c'est à pleurer sur l'aveuglement de nos méthodes (1) ! L'étudiant, qui peut s'affranchir de la routine, doit se faire le serment de se refuser au dur et absurde métier de remplir le tonneau des Danaïdes ! Qu'il pense à la loi d'oubli, qui fonde sa liberté intellectuelle et qu'il n'ait pas la présomption naïve de croire qu'il pourra violer les lois de la mémoire !
C'est dans un esprit de soumission docile à ces lois inéluctables qu'il faut lire.
(i) « La façon dont nos élèves lisent ne vaut pas mieux que leurs choix, si c'est choisir que de tout mêler. Ils dévorent les livres et n'ont point de répit qu'ils n'arrivent à la fin. Les soirs qui sont consacrés à la lecture, particulièrement le jeudi et le dimanche, point n'esl besoin au répétiteur de distribuer punitions ou observations : tout le monde a l'esprit tendu, trop tendu. Aucun ne songe à s'arrêter, à prendre haleine pour réfléchir sur un ppssage ou simplement pour le savourer à l'aise. Il faut encore moins s'attendre à voir nos élèves noter leurs impressions ». Chez beaucoup d'enfants nerveux se développe une folie singulière : ils dévorent les livres. Jamais ils ne s'arrêtent pour comprendre, jamais ils ne se demandent si ce qu'ils lisent est vrai. Ils lisent comme voyagent les automol>ilistcs monomanes de la vitesse, qui brûlent des kilomètres. Ils a brûlent » les pages 1 i