‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 83 sur 119 · DANGERS DE LA LECTURE · texte numérisé non relu

DANGERS DE LA LECTURE

Le désordre, le fortuit, rincertain, l'inexact, qui } réduisent au minimum l'intervention de la volonté, de la liberté dans le développement de la mémoire, sévisseîit dans notre fureur de lecture. Le gaspillage de l'énergie intellectuelle, la dispersion annihilante de l'esprit prennent dans la lecture quelque chose de morbide.

C'est surtout dans leur passion de lectures que les « intellectuels » subissent les conséquences de leur éducation en insurrection contre la nature humaine.

Nous ne nous lasserons pas de répéter que, pour l'intelligente administration de l'énergie* mentale, il ferait nécessaire que notre activité fut occupée plusieurs lieures par jour à quelque travail manuel doux et inté ressaut. Faute de ce dérivatif, quand ils sont désœu- / vrés, les gens voués au travail intellectuel consacrent i chaque jour trop d'heures à dévorer des livres. )

L'énergie étant limitée, ils ne peuvent donner à ces lectures qu'une attention superfreielle et inefficace: peu

à peu ils perdent le goût, puis l'habitude, puis la possibilité de Tapplication vigoureuse. 11 est si facile de se laisser aller passivement à tourner les pages ! On est commodément assis à un spxîctacle analogue à celui du cinématographe ; il est doux à notre paresse de cesser de contrôler, de diriger la pensée. f La lecture est la forme la plus dangereuse de la paresse, car un paresseux qui ne fait rien peut éprouver du remords et sortir de son inertie (1), mais s'il Ht, il arrive à croire qu'il travaille, et sa paresse est sans remède. C'est ainsi que Pantagruel sommeillant sur Héliodore, « trop mieux par livre dormait que par cœur » ^ La passion de la lecture ^peut dégénérer en une manie analogue à la boulimie. Les nerveux lisent comme ils se rongent les ongles. N^oyez-les chez eux, la pensée absente, supportant avec quelque irritation la présence de leur famille et s'abstrayant dans une lecture. Ils font taire les reproches en invoquant la nécessité du travail et ils se leurrent eux-mêmes, tant la passion est ingénieuse à se justiiier I

Ces lectures sont du temps absolument perdu : il serait facile de constater, si on était sincère, qu'il n'en reste rien quelques semaines après, rien, ricn.\Ces i(îctures rapides dissipent l'esprit, débilitent l'intelligence., Elles annihilent la personnalité par l'excès des excitations désordonnées, inassimilables. Elles ne peuvent à aucun degré être considérées coiimie du travail.

Quand Cervantes veut rendre fou Don Quichotte, il le fait lire avec excès. Heureusemcrt, tous ne passent pas leurs nuits à lire comme le C lievaHer de la Manche, mais bien des jeunes gens, qui piomettaient, ont clé comme engourdis et anéantis par l'abus de la lecturit !

Effroyable est le gaspillage d'énergie mentale que représente une journée de lecture ! Beaucoup lisent do

(1) Jules Payot, Les idées de M, liourru.

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