‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 94 sur 119 · LE ROLE DES CRITIQUES · texte numérisé non relu

LE ROLE DES CRITIQUES

parce que j'aime mieux écrire beaucoup qu'écrire bien ; parce que je m'imagine avoir beaucoup de choses à dire; aussi parce que j'aime remuer des idées et que, un article fini, une autre idée me sollicite tout de suite et m'interdit de m'attarder et appesantir sur la précé-^ dente. »

N'est-ce pas confesser l'éparpillement total de l'esprit ? C'est la définition même de la verbomanie : « A force d'écrire quotidiennement sur toute sorte de sujets, de lir3 beaucoup de journaux, d'entendre beaucoup de discussions... il avait fini par perdre la notion exacte des choses », dit Flaubert de son héros (1).

La preuv^e du peu de sagesse foncière de ces criti- ^ques, c'est qu'ils ont fini par devenir des polémistes. Or la polémique est le contraire de l'esprit scientifique et de la critique qui doit tendre à faire l'éducation de la raison chez le lecteur. Peu de penseurs libres peuvent se placer au point de vue de Pascal ou de Bossuet, peu de catholiques peuvent admettre le point de vue d'un non-croyant sincère ; peu de protestants peuvent parler, sans préventions même d'un Saint François de Sales : tant il est difficile de sortir de son misérable moi ! •

Par le fait même qu'au lieu de produire une œuvre, il critique celle des autres, un écrivain éprouve malgré lui une secrète jalousie à l'égard des esprits créateurs. Ce sentiment, avons-nous dit, nous gâte même Sainte-Beuve qui n'aime que les écrivains de second ordre et qui a beaucoup d'aigreur contre les hommes de génie.

La pénétration, l'impartialité, la défiance de soi ; la sympathie, la tendresse pour les efforts sincères; le sens de la difficulté qu'ont les esprits les meilleurs à exprimer leurs pensées et leurs sentiments ; la charité puur

{i) L'e'dncafio7i sendmeniahf II. p. li

les essais môme maladroits des grands esprits à se chercher, sont les qualités fondamentales de qui veut guider le jugement de la foule. L'attitude polémique les exclut. Elles demandent de longues méditations et un sens profond de la mission de l'écrivain, qui n'est rien s'il n'est un éducateur au sens plein du mot.

Aussi, jeune étudiant, tu es à plaindre quand tu entres dans unje bibliothèque : combien de temps précieux ne perdras-tu pas à lire, sur la foi du titre ou du nom de l'auteur, des livres dont le mieux qu'on puisse dire, est qu'ils constituent une perte irréparable de temps et de forces. J'ai moi-même dilapidé de cette faconde belles années. J'ai cru que je devais « me tenir au courant » ! Se tenir au courant, c'est trop souvent écouter les bavards et les verbomanes qui pullulent.

LES LIVRES nOYAUX

Si j'avais à recortrmencer ma vie, je me ferais le seiment de ne jamais lire durant ma jeunesse que les livres royaux^ écrits par des penseurs vigoureux. J'ai chèrement acheté mon expérience par le gaspillage insensé de mes forces, et si tu veux arfiver à une belle culture intellectuelle, crois-moi : interdis-toi la lecture des innombrables livres qui paraissent après ces livres royaux et qui n'en sont qu'un démarquage. Ils ne corrigent que des points peu importants. A vouloir te tenir au « courant », tu risques d'être emporté parle courant.

Ce n'est que plus tard, quand tu écriras toi-m^ne et que tu auras vraiment quelque chose à dire, que tu devras te tenir au courant, ce qui n'ira pas sans une porte de temps énorme, ni sans irritation contre les bavards qui écrivent sans avoir de pensée personnelle.

Mais souviens-toi que la mémoire est fragile, et que \(^y\\o îcrfuio daus laqucllo tu n'es pas nlU >i fond.

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