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LE RÔLE DES CRITIQUES

Nos jeunes gens sont exposés à se noyer dans la marée montante des livres. Ils seront rarement aidés par les critiques car les journaux n'admettent guère que des critiques payées et les rares critiques apparemment indépendants comme Brunetière ou Fagnet avaient la pénétration émoussée par les exigences du journalisme et par une existence que des occupations innombrables-réduisaient en miettes. Gomme c'est un long travail que d'apprécier une œuvre profonde, ils en arrivent nécessairement à la doctrine de Sarcey qui se vantait d'être avant tout le critique « du bon sens » .

Qu'est-ce qu'avoir du bon sens? se demande-t-il.fG'est dégager de chaque fait qui passe la moyenne des opinions du jour, et la formuler Jc'est cela et pas autre

chose, pas davantage^ Le bon sens est donc incertain et variable ; le bon sens de la veille n'est souvent pas celui du lendemain^

« Avoir du bon sdhs, c'est donc penser comme pense tout le monde, ou tout au moins la grande majorité des honnêtes gens, juste à l'heure où l'on parle ; c'est de plus rendre, en l'exprimant de façon nette et claire, cette opinion plus sensible à ce monsieur tout le monde qui n*en avait qu'une conscience obscure.

« Il y a des gens chez qui c'est un don de penser comme monsieur tout le monde. Je crois être do ces gens-là. »

Voilà comment un des plus célèbres critiques du xix" siècle comprenait sa tâche de directeur intellectuel ! Ne dirait-on pas la déclaration d'un politicien en quête de sulTrages? Je ne sais si Sarcey a jamais « découvert » et encouragé un jeune homme de valeur, mais j'en serais surpris !

Je puis affirmer, en ce qui me concerne, que j'ai lu des centaines de critiques de mes livres, mais qu'à part trois exceptions, elles ne prouvaient pas qu'on les avait lus. Herbert Spencer avait fini par interdire à son éditeur d'envoyer des exemplaires de ses livres aux journaux (1). En elFet une œuvre de valeur, dans laquelle un auteur a mis toute son énergie durant des années risque de déplaire à des critiques comme Sarcey, comme Faguct, comme Brunetière. Pressés, bousculés, obligés de vivre sur un fonds d'idées acquises trente ans auparavant et depuis longtenips prises comme du ciment, ils sont devenus imperméables aux vérités nouvelles. Us en arrivent d'ailleurs à des aveux d'une inconscience qui désarme.

« Je no me rature presque jamais, écrit Faguet (2),

(I) Aulobiofjvaphie, p. 375.

(:2) Les Débats, 27 juin 1910.

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