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CHAPITRE PREMIER

J.-B. Say définit ainsi le travail * : « Le travail est l'action suivie à laquelle on se livre pour exécuter une des opérations de l'industrie, ou seulement une partie de ces opérations. » Cette définition a le tort, dans la forme, de subordonner la définition du travail à celle de l'industrie, et dans le fond, de restreindre le travail au travail industriel.

J.-B. Say n'a pensé qu'à l'économie politique; mais d'abord l'industrie n'est pas l'unique objet de l'économie politique, et ensuite, une bonne définition doit comprendre tout le défini. En général, ce

* Traité d'économie polittque, liv. I*', ch. 7.

n'est pas rendre service à l'économie politique, que de l'isoler. Au contraire, plus elle se laissera pénétrer par la philosophie, plus elle gagnera en solidité et en importance.

Une bonne définition du travail doit tenir compte de l'élément subjectif, c'est-à-dire de la volonté, et de l'élément objectif, c'est-à-dire du résultat produit, ou au moins voulu. A ce point de vue, on peut accepter la première partie de la définition proposée par J.-B. Say : « Le travail est une action suivie, à laquelle on se livre dans un but déterminé ; » une action suivie, c'est-à-dire prolongée ou renouvelée, parce que l'idée de travail implique toujours celle d'une certaine durée ; une action à laquelle on se livre dans un but déterminé, parce qu'une série, même régulière, de mouvements, ne constitue un travail que si elle est dirigée vers un but. J.-B. Say propose, dans la partie objective de sa définition, de dire que ce but doit être l'exécution d'une opération industrielle ; mais on ne voit pas pourquoi il restreint ainsi le but du travail. Descartes travaille quand il écrit le Discours de la méthode; Newton travaille quand il cherche la loi de la gravitation; Gluck travaille quand il compose Alceste; un roi travaille quand il discute les affaires de l'État avec ses ministres ; un prêtre qui prépare ou qui prononce un sermon, travaille. Aucun de ces travaux n'a le caractère industriel. On peut ajouter, si l'on veut, qu'il n'en est aucun, pas même la composition d'un

sermon ou d*un opéra, qui ne s*offre par certains côtés aux méditations de l'économiste. Il faut donc exprimer à la fois, dans la seconde partie de la définition, tous les buts sérieux que l'homme peut proposer au développement de ses facultés ; ce qui revient à dire que le travail est « l'action suivie à laquelle on se livre pour produire un résultat utile. «

Le travail est souvent stérile : on cherche une loi qu'on ne peut trouver ; on construit un pont, et le jour où il est achevé, il s'écroule. Ce n'en est pas moins du travail, parce qu'en le faisant, on s'est proposé un résultat utile. Les prisonniers anglais qui marchent dans une roue, ne travaillent pas. Le mouvement qu'on leur impose a pour but de les fatiguer et non pas de les utiliser. La fatigue est distincte du travail; elle en est un accident, elle n'en est pas l'essence. Elle est la compagne fidèle de notre travail et de nos plaisirs.

Le travail a donc nécessairement pour but , au moins dans l'intention de celui qui le prescrit ou de celui qui s'y livre, un résultat utile, c'est-à-dire en d'autres termes, la production d'une richesse.

La richesse est tout ce dont on peut tirer parti pour l'amélioration des conditions de la vie. Il y a des richesses naturelles et des richesses produites parle travail ; celles-ci ne peuvent être qu'une transformation. La terre est une richesse naturelle; l'industrie humaine en augmente considérablement l'im-

portance, d'abord en lui appliquant le principe de la propriété et ensuite en la cultivant. Parmi les richesses naturelles, les unes, telles que la terre f^ conde, rendent des services même avant le travail ; les autres, telles que la plupart des métaux, ne servent à rien par elles-mêmes et ont besoin d'être appropriées. Avant que l'industrie les ait mises en œuvre, elles sont plutôt uiie matière de richesse qu'une richesse proprement dite. Le travail équivaut presque à une création quand il transforme un objet absolument sans valeur en objet d'une utilité réelle et permanente. Par exemple, d'un peu de terre sans aucune valeur, un potier fait une cuvette, un artiste fait une statue. Un forgeron transforme un morceau de fer en outil. Voilà des valeurs considérables créées avec des matières sans valeur.

La société dans son ensemble peut être enrichie par le travail bien dirigé de ses membres ; elle peut être appauvrie, ou par leur inaction, ou par leur travail quand il est mal conçu et mal dirigé. Tout, dans la société humaine, dépend du travail humain, qui peut aider la nature quand elle est favorable, la mater et même l'utiliser en la transformant, quand elle est rebelle.

Assurément les richesses ne sont pas indi? ises et ne léseront jamais; elles ne sont pas partagées par portions égales, et ne pourront jamais l'être : il n'en est pas moins positif qu'il importe à la société et même aux plus pauvres des membres qui la compo-

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sent, que la quantité de la richesse totale soit la plus grande possible. Il lui importe donc que tout le riaonde travaille. Elle est à cet égard comme le propriétaire d'usine, pour qui le chômage est mortel, non-seulement parce qu'il ne gagne pas, mais parce qu'il continue à dép'enser sans rien gagner. Elle nourrit tout son personnel, les oisifs comme les travaillears, et par conséquent ceux qui ne travaillent pas la constituent en perte de deux façons : par leur dépense et par la privation de gain qu'ils lui imposent en annihilant dans leur personne un instrument de production. C'est ce que S. Paul dit aux fainéants en termes assez durs : «* Quum essemus apud vos, hoc denunciabamus vobis : quoniam si quis non vult operari, nec manducet *. »

En résulte-t-il pour la société comme pour le propriétaire d'usine le droit d'exclure les parasites et les oisifs? Non vraiment, car il y a entre la société humaine et les agrégations d'individus qu'elle renferme dans son sein cette différence, qu'elle existe par une loi nécessaire, et les sociétés par la volonté de leurs fondateurs. Un patron n'est gouverné que par l'équité, par le contrat qu'il a signé, et par sa volonté. Une association est déjà moins libre à l'égard de ses membres, parce qu'elle est obligée de subir la décision de la majorité, et un pays l'est encore

' Ep. B. Pauli ad Thess. II, 3, v. 10. — « Quand nous étions avec vous, nous vous disions que si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas manger. — Trad. de De Carrièros.

moins à l'égard de ses citoyens, parce c^u'à la différence des associés, ils ont reçu la loi et ne l'ont pas

j choisie. L'anathème célèbre de Rousseau contre l'oisif : « Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même, le vole *, » est vrai pour la loi morale, excessif et par conséquent faux pour la loi politique ou loi écrite. Non qu'il y ait pour la politique un droit dijïérent du droit éternel; mais le pouvoir politique n'exerce le ministère moral que dans les limites du droit de légitime défense.

I II est clair que s*il importe à la société que tout le monde travaille, il lui importe également que tout le monde travaille bien, c'est-à-dire que le travail de chacun produise les meilleurs et les plus nombreux résultats. Entre la faute de ne pas travailler du tout, et celle de ne pas travailler aussi bien qu*on le peut, il n'y a qu'une différence de degré.

I Le travail le plus productif est celui qui, par la découverte d'un procédé nouveau, diminue la durée ou la dépense de la fabrication, et augmente proportionnellement la somme des forces dont l'humanité dispose. Viennent ensuite, dans l'ordre de Fimportance de leurs résultats, les travaux directement productifs de richesse.

Le travail indifférent est celui qui n'a pour mobile que le gain, pour effet qu'un déplacement de la ri-

' J^mt7e,liv. III. Ed. Musset-Pathay, t. III, p. 550.

chesse, avec profit pour un individu, mais sans profit ni perte pour riiumanité. Telle est, par exemple, la concurrence entre deux marchands, lorsqu'il n'en résulte ni un perfectionnement dans les produits, ni une plus grande circulation.

Il y a une sorte de travail qui n'est pas seulement improductif , mais destructif et nuisible. Si le propriétaire d'un terrain, sur le point d'être dépossédé, abat un arbre fruitier et le débite, il y gagne quelques fagots dont la valeur est loin d'être échangeable contre celle de tous les fruits que l'arbre aurait pu produire. L'opération de couper cet arbre n'en est pas moins un -travail, car elle est utile à celui qui la fait ; il suffit même pour qu'il y ait travail, qu'il en attende une utilité quand même' cette utilité lui ferait défaut. Mais c'est alors un travail doublement stérile ; ou plutôt il n'est pas seulement stérile, il est nuisi' le, puisque la richesse créée au profit d'un seul est achetée au prix d'une richesse plus considérable dont profiterait directement ou indirectement la masse.

La facilité de circulation est un des éléments constitutifs de la richesse. L'or enfoui au fond d'une mine n'est une richesse qu'à la condition de pouvoir être extrait avec avantage pour l'exploitant; ane fois l'extraction opérée, la valeur du lingot d'or varie, non-seulement suivant la quantité de l'or actuellement en circulation et les lois générales de Toffre et de la demande, mais en raison directe dvk

prix de transport qui lui fait subir une dépréciation égale aux intérêts perdus et aux dépenses faites. L'annihilation de la valeur de l'or est très-rare ; il en est tout autrement, par exemple, du fer et de la houille qui valent trop peu par eux-mêmes pour supporter de grands frais. L'art de faire circuler les richesses et de les augmenter par la circulation ne consiste pas seulement à créer des voies rapides et des moyens économiques de transport: une législation bien faite, une police exacte, en assurant la facilité et la sécurité des transmissions, deviennent des sources de bénéfices très-effectives, et dont l'importance peut se calculer et s'exprimer par des chiffres. Il n'est pas moins important de choisir avec intelligence le point d'arrivée, c'est-à-dire de porter la valeur échangeable dans les lieux où elle sera le plus demandée et le mieux rémunérée. Aucune valeur n'est absolue. La vapeur, le crédit, la paix, la police, rétude approfondie de la géographie et des, conditions générales du commerce créent réellement de la richesse en permettant de tirer tout le parti possible de la richesse déjà créée. On a dit à tort que la circulation utile était celle qui abrégeait la distance entre le désir et son objet; cette formule serait juste si notre intelligence était infaillible et nos désirs toujours bien réglés. Il fallait dire que la meilleure circulation est celle qui abrège la distance entre le besoin et son objet, ou, ce qui revient au même ejatre le désir légitime et son objet.

Enfin, quand la richesse est créée et portée dans les lieux où elle est nécessaire, il reste à la distribuer, ce qui rentre uniquement dans le domaine de la loi.

Étant données deux nations également peuplées, également policées, vivant en pleine paix, avec les mêmes aptitudes, les mêmes moyens de circulation et la même quantité de richesses: la plus riche des deux sera celle qui aura les meilleures lois sur la propriété et sur la transmission de la propriété. La totalité de la richesse d'un peuple ne peut être bien employée qu'à la condition d'être bien répartie. Une mauvaise répartition de la richesse en entraîne fatalement la déperdition ; au contraire, une bonne répartition de la richesse en rend l'augmentation presque infaillible. Il n'y a pas sur ce point de différence entre la politique, l'économie politique et la morale; ces trois sciences, qui ne doivent jamais différer par le but, emploient ici les mêmes moyens. La loi qui augmente la richesse totale et qui garantit à chacun la plus grande part de bien-être, est en même temps la loi la plus juste. Elle n'est pas juste parce qu'elle augmente la richesse de tous et le bien-être de chacun ; mais elle augmente la richesse de tous et le bien-être de chacun, parce qu'elle est juste.

L'intérêt particulier qui est en général le plus grand auxiliaire de la production de la richesse, sacrifie assez souvent une richesse considérable mais

commune, à une richesse moindre, mais privée. Dans la plupart des cas, il y a un compte à régler entre la communauté et l'individu. Après l' opération faite, l'avoir total de l'humanité est-il augmenté dans une proportion supérieure à la perte? Alors tout est dans l'ordre. Si au contraire le résultat de l'opération inflige à la masse une perte de richesse et tourne au profit exclusif de l'individu par voie de déplacement, il est clair que l'individu s'est enrichi aux dépens de la masse, et que son activité a été funeste à l'humanité.

S'ensuit-il pour un membre de la famille humaine le droit de prétendre une part sur le produit du travail d'un autre, ou pour la société tout entière le droit de gouverner et de diriger le travail de ses membres dans le sens des intérêts généraux?

Nullement. La justice veut que chacun ait un droit exclusif sur le produit de son travail, et la société n'a pas d'autre devoir que de réprimer les atteintes portées par les entreprises d'un citoyen aux droits légitimes de tous les autres et de chacun d'eux. L'intérêt général et particulier est ici, comme toujours, d'accord avec la justice ; car sans appropriation et sans liberté, point d'émulation ni de travail . Il y a un abîme entre le dogme sage et bienfaisant de la solidarité humaine, et les rêveries cruelles du communisme ; et quoique chacun des éléments qui composent la richesse totale, ou la plu-

part de ces éléments, soient l'objet d'une appropriation individuelle, l'augmentation de la richesse totale n'en profite pas moins à l'humanité et à chacun de ses membres.

Il résulte de ces définitions qu'il est très-désirable que tous les travailleurs emploient leurs facultés à augmenter la richesse totale, et surtout qu'aucun d'eux ne diminue la richesse totale pour augmenter sa richesse particulière. Ce résultat étant très-désirable, on peut affirmer que la nature a créé des forces morales spécialement destinées à le préparer et à l'atteindre. Elle est sans cesse attentive à conserver ou à rétablir l'ordre : ce qu'elle fait par ses lois d'une manière infaillible dans le monde de la nécessité, elle le facilite et le prépare , dans le monde de l'activité volontaire et libre, par les idées et les sentiments qu'elle déposé en nous. Le principe du devoir, qui est la règle de l'activité humaine, et l'intérêt bien entendu, qui en est le conseiller, préviennent et corrigent les écarts de la passion, et empêchent les hommes de détruire l'humanité.

On discute quelquefois pour savoir si l'homme doit prendre pour but de sa vie l'utile ou le juste, en d'autres termes, l'intérêt ou le Devoir.

Il est permis sans doute de songer à son intérêt ; il est louable de travailler pour l'intérêt des siens, pour les intérêts. généraux de l'humanité. Mais s'il y a une vérité qu'il importe de mettre à l'abri de

tous les sophismes, c'est que le Devoir est le seul et le souverain maître des actions humaines. C'est pour lui et par lui que nous devons vivre. Il doit être le principe fondamental de toutes les sciences qui ont pour objet la réglementation de l'activité libre. Toute -science a une matière et un principe; l'intérêt n'est que la matière des sciences politiques. On peut varier sur l'intérêt, on peut Tajourner, le modifier. Il y a avec lui des accommodements, il n'y en a pas avec la Justice. Elle seule est immuable, indépendante des opinions et des actions des hommes. Elle est à la morale ce que le principe de contradiction est à la logique. C'est en vain que pour donner au calcul de l'intérêt un caractère de solidité, on en appelle à l'identité suprême du juste et de l'utile. Nous savons de science certaine cette identité ; mais il ne nous est pas donné de l'apercevoir dans les faits avec certitude *. La passion a une telle vie en nous, que tantôt elle nous empêche de penser, et tantôt elle emploie toutes les ressources de notre intelligence à nous tromper sur les conséquences et les motifs de nos actes. L'intelligence même la plus froide n'a que peu de temps à donner à la réflexion, et n'embrasse qu'une faible partie de l'enchaînement des choses. Il n'y a d'ordre absolu et de succès définitif que pour celui qui voit tout; ce que nous appelons avec orgueil le succès,

» Jules Simon, le Devoir, 3« partie, ohap. 3 ; 7« éditiou; p. 311 sqq.

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Tordre établi, n'est pas même une présomption. Quitter la Justice, qui est une intuition de l'absolu, pour suivre ces appréciations vaines, c'est livrer la morale à ses ennemis, c'est-à-dire à la passion et à la force.

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