CHAPITRE II
LES DIFFÉRENTES SORTES DE TRiAVAIL
Tout homme qui ne travaille pas — fardeau inutile de la terre * — nuit à la société dont il fait partie; en même temps il se nuit à lui-même.
Si nous concevons par la pensée un être parfait, il est clair qu'un tel être ne peut travailler sans déchoir > puisqu'il ne peut se modifier sans cesser d'être parfait. Il est également clair qu'au-dessous de lui les êtres les moins imparfaits sont ceux qui peuvent concevoir la perfection et faire effort pour s'en rapprocher; en d'autres termes, se former un idéal et y tendre par le travail.
Tel est l'homme ; il est essentiellement et natu- ) rellement producteur.
' ... 'Extôffiov àxôo; àpoupriç.
Homer. lliad. XVIII, v. 104.
Tout producteur qui ne produit pas, c*est-à-dire qui ne travaille pas ou qui travaille en vain, s'appauvrit.
Tout producteur qui produit s*élève et se grandit lui-même dans la proportion de son produit. I Le travail improductif équivaut à l'absence de travail. Pour que le travail soit productif, il doit être fait à propos et par la méthode la plus simple. Tout travail non simplifié contient du travail improductif, c'est-à-dire une perte de temps et d'énergie.
Il y a différentes sortes de travaux ; mais tout le travail humain a la même définition, le même but, et doit être gouverné par la même méthode. Les différentes espèces de travail doivent être distinguées avec soin l'une de l'autre, précisément pour pouvoir être ensuite rapprochées. C'est un orchestre qui joue la même musique, mais dont on ne peut comprendre l'ensemble qu'à la condition d'en discerner toutes les parties.
Si nous voulons établir de l'ordre dans ce monde du travail, commençons par séparer les ouvriers qui s'occupent de l'ensemble et ceux qui ne s'appliquent qu'à une série d'objets déterminée : travail général ou philosophique, travail spécial ou technique.
Les philosophes ont pris pour eux la part la plus attrayante et en même temps la plus effrayante. L'être est comme un grand fleuve qui roule sans fin ses flots abondants; et tandis que les naturalistes s'occupent à le décrire, les chimistes à l'analyser,
les physiciens, les mécaniciens à le conduire, les philosophes se tiennent à la source, se demandant avec une curiosité ardente ce qu'il est et d'où il vient. Si leur science est fidèle, il est clair qu'ils vont envoyer à tous les ouvriers qui travaillent derrière eux des directions puissantes; mais aussi quel monde de difficultés ils soulèvent, quelle est l'effroyable portée de la moindre erreur commise par eux et qui va vicier tout le reste du travail, jusqu'au travail manuel; et comment peuvent-ils étudier l'essence et la cause du monde, s'ils ne connaissent pas toutes ces analyses , entreprises sur tant de points difi'érents, poussées avec tant de zèle, et dont les résultats, restreints mais inattaquables, résistent victorieusement à la plus belle et à la plus vaste théorie?
Il semble, en bonne logique, que la philosophie, précisément parce qu'elle est la première des sciences, devrait être faite la dernière; comme elle est la synthèse suprême, elle a besoin de s'appuyer sur une étude complète de ce qui est à notre portée, pour résumer l'ensemble des connaissances humaines, et s'élever de là jusqu'à la contemplation des causes éternelles. Mais quand le monde sera-t-il complètement étudié? Ajourner la philosophie jus-* qu'à l'achèvement des sciences particulières, c'est l'ajourner au delà du temps. Tous ces hardis pionniers sont isolés et comme enfouis dans le sillon qu'ils creusent : qui donc, si ce n*est la philoso-
phie, s'occupera de comparer leurs travaux entre eux? Qui verra le but commun de tous ces efforts? L'esprit humain est-il libre de se refuser, même pour un temps, au premier et au plus important de tous les problèmes? L'histoire ne nous montre-t-elle pas dès l'origine toutes ces questions que la philosophie veut approfondir, résolues par des hypothèses? Pendant que l'humanité s'avance en s'améliorant à travers les âges, chaque homme qui vient en ce monde le traverse un instant et meurt; il accomplit toute sa destinée particulière, en même temps qu'il travaille au résultat commun dont l'avenir garde le secret. Il lui faut une direction, une foi, une espérance. C'est un besoin absolu : si la science se tait, la superstition va répondre. Il y a donc entre la science première et toutes les sciences une solidarité continuelle de services et d'eiîorts ; tout ce qui se fait dans le monde arrive à ce centre pour y être classé et jugé, pour donner aux hypothèses une base plus solide , pour éclairer la philosophie dans sa marche ; et la philosophie à son tour, de la hauteur où elle, est placée, toujours sûre de ses principes, toujours inquiète de ses théories, signale les périls, perfectionne les méthodes, compare les résultats, les contrôle l'un par l'autre, les exprime dans des lois générales, et fait entrer dans sa synthèse, à chaque époque donnée, non pas le monde, mais le monde connu; non pas la science parfaite, qui rendrait tout travail ul-
térieur inutile et ferait de la philosophie une science exacte, mais la science telle qu'elle est à ce moment de la durée.
La philosophie elle-même se divise en plusieurs branches. Il y a d'abord la philosophie pure, le travail métaphysique. C'est la science de l'être en tant qu'être, et de la cause de l'être en tant qu'être. C'est donc la science la plus générale, puisqu'elle ne considère l'être que sous ce point de vue, de l'être, sans entrer dans la considération des formes innombrables que l'être peut revêtir. C'est aussi la science première, et la science la plus libre. Elle est la première, puisque toutes les distinctions viennent après elle et qu'aucune ne la précède. Elle contient toutes les sciences, et n'est contenue dans aucune autre. Elle est la science la plus libre, parce qu'elle ne dépend que d'elle-même. C'est ainsi que nous appelons homme libre celui 'qui s'appartient et qui n'a pas de maître. Enfin, on peut dire qu'elle a son but en elle-même, car, bien qu'elle soit susceptible de nombreuses applications, elle existe sans ces applications comme science complète et achevée. Au fond, savoir pour savoir est le caractère essentiel de la science, et, à ce prix, la philosophie est la science la plus scientifique. Elle prend particulièrement le nom d'ontologie quand elle s'applique à l'étude de l'être, et celui de théologie quand elle s'applique à la recherche et à l'étude de la cause ; mais, dans la réalité, l'ontologie et la théologie ne
peuvent être séparées, car c'est par Tétude de l'être qu on arrive à l'affirmation de la cause, et réciproquement, c'est par l'intelligence de la nature de la cause et de son action qu'on achève de comprendre l'être *. Ces deux sciences doivent donc être réunies pour former la science unique de la métaphysique, qui est par excellence la philosophie première. Objet de raillerie pour les ignorants et de terreur pour les simples et les immobiles, la métaphysique est de toutes les sciences celle qui attire le plus les esprits puissants.
Tentât enim dubiam mentem rationis egeatas, Ecquaenam fuerit mnndi genitalis origo, Et simul ecquse sit finis^ quoad mœnia mundi Hune tanti motûs possint perferre laborem ; An divinitùs eeternâ donata sainte, Perpétue possint asvi labentia tractu Immensi validas sévi contemnere vires ^.
Il faut avouer qu'il est bien difficile à la ^pensée humaine de se contenir dans l'austère simplicité du point de vue métaphysique. Placés que nous sommes dans le monde du mouvement, et mobiles nous-mêmes, nous avons besoin d'un puissant effort
* Cf. Leibnitz, Nouveaux Essais ^ t. IV, oh. 21. «De la division dos sciences. »
'Lucret. lib. V, v. 1210 sqq. — L'ignorance des cause» rend l'esprit perplexe et vacillant. On reclierche si le monde a eu une origine, s'il doit avoir mie fin, jusqu'à quand il pourra supporter la fatigue continuelle d'un mouvement journalier, ou si, marqué par les dieux du sceau de l'immortalité, il pourra pendant une infinité de siècles braver les efforts puissants d'une éternelle durée. — Traduction
pour contempler, non-seulement l'unité divine qui nous surpasse si absolument, mais même l'unité de l'essence dans les êtres créés, ou l'être dans sa plus grande généralité et par conséquent dans sa plus grande simplicité. Les sens, qui sont la source de la plupart de nos idées et qui fonctionnent presque constamment, soit que nous les dirigions ou que nous les laissions à eux-mêmes, ne cessent de solliciter notre attention et de l'attirer au dehors. Comme ils ne perçoivent que des phénomènes, et par conséquent des limites, ils sont essentiellement analytiques; et l'analyse, à cause de cela et à cause de la disproportion ordinaire entre la portée de notre esprit et les objets de notre étude, est la condition de presque toutes nos opérations intellectuelles. Or, l'essence ou l'être en soi, qui est l'objet propre de la métaphysique *, étant simple, n'est pas susceptible d'être analysée. Elle ne peut donc être étudiée par le procédé qui nous est familier, et qui suffit à toutes nos autres études. En outre, elle ne saurait être clairement et précisément exprimée, et c'est là une difficulté très-réelle, même pour ceux qui ne pensent pas que toute science est une langue bien faite. Notre langage , qui est tout analyse parce qu'il suit le mouvement do
Ilepl ôè Triç oùaia; ii Oewpfa • twv yàp oùctiwv al àpxal xat Ta aTTia ÎJyiToOvTai. Arist. Métaph. 1. XII, c. 1. ~ La scieiicu a pour objet l'essence ; car c'est de l'csseuce (^u'ou clierche les principes et les causes. •—
liotre pensée, et parce que les esprits créés ne peuvent communiquer l'un à l'autre que par l'intermédiaire des sens, exprime le simple et l'immobile au moyen d'analogies et de figures empruntées à la complexité et au mouvement. Enfin, ce qui achève de rendre très-difficile l'étude de la métaphysique pure, c'est qu'une partie de son objet est en dehors dû monde, et peut être affirmée, mais non comprise et décrite, et que, dans le monde même, l'essence est toujours distincte, jamais séparée des phénomènes; la causée toujours distincte, souvent, mais non constamment, séparée des effets. Le mobile sort de l'immobile comme un fleuve rapide, et il entraîne avec lui notre pensée, qui ne peut, sans sortir d'elle-même et des conditions essentielles de son être, s'absorber longtemps dans les abstractions.
Il y a pourtant une partie de la science philosophique qui est plus générale encore que la science de l'être ; c'est la science du connaître , ou la science des conditions générales de la science. Celle-là est l'abstraction des abstractions, car elle pose le premier de tous les problèmes sous sa triple forme : Existe-t-il de l'être ? L'être peut-il être connu? Comment peut-il être connu ? Il est évident que tout esprit qui affirme, fût-ce le fait le plus insignifiant du monde, suppose l'existence de l'être et la possibilité de la connaissance ; mais s'il n'a pas réfléchi sur la nature et les con-
LES DlFFÉREÎfTE» SORTES DE TRAVAIL 23
ditions de la pensée, il suppose plutôt qu'il, n'affiririe; il saute à pieds joints par-dessus le redoutable problème du scepticisme. C'est étrange comme les hommes s'accommodent à leur fantaisie avec la science et le scepticisme; ils leur prennent à l'une et à l'autre ce qui leur conyient sans savoir pour» quoi; ils croient ceci de science certaine, sans preuve, et rejettent cela, de science certaine aussi, sans autre raison, sinon que leur curiosité ne s'est pas tournée de ce côté , ou qu'ils ont contre un ordre de vérités un préjugé, un instinct, un parti pris, une habitude. Qu'un ignorant refuse de croire en Dieu et fasse tourner des tables, cela est grotesque et déplorable à la fois ; qu'un homme instruit, qui distingue une surface d'un corps et une ligne d'une surface, qui ne confond pas une généralisation simple avec une loi, qui a une notion claire des axiomes, et sait par conséquent qu'au lieu de résulter des phénomènes ils les gouvernent; qu'un tel homme, accoutumé à l'abstraction et à la réflexion, refuse de croire à l'existence d'un principe distinct de ses qualités et rejette la métaphysique sous prétexte qu'elle est abstraite, cela n'est peut-être pas grotesque, mais cela est certainement déplorable. C'est agir en créature de second ordre et renoncer de gaieté de cœur à la pleine possession de soimême, que de ne pas aller jusqu'au bout dç ses méthodes. Le proverbe dit qu'un homme peut se tromper, errare Immanum est; oui, sans doute, il peut se
tromper, mais il ne peut pas s'arrêter. Si un philosophe , après avoir examiné nos facultés intellectuelles, pense qu'elles ne comportent pas de moyen suffisant de contrôle et n'aboutissent qu'à des apparences ; s'il se dit que rien ne lui démontre la réalité des objets qui remplissent ses sens et des axiomes qui hantent sa raison; si ses facultés mêmes lui sont suspectes, parce qu'il ne possède aucun critérium pour discerner la réalité du rêve ; si sur ce fondement il déclare que tout est douteux et regarde le scepticisme comme le dernier mot de la science, nous croyons qu'il se trompe, mais au moins il est logique dans son erreur; il use mal de sa raison, mais il en use; il tombe dans l'erreur, mais il ne la cherche pas. S'il est cause de son erreur, comme cela est probable, par l'emploi de quelque méthode vicieuse, de quelque faux principe ou de quelque raisonnement défectueux, il n'a pas du moins à s'imputer la lâche faiblesse de ceux qui renoncent à raisonner et à comprendre, et qui nient obstinément ce qu'ils n'étudient pas, semblables à cet empereur barbare qui voulait faire pendre un missionnaire pour avoir dit que les habitants du nord de l'Europe marchaient sur l'eau pendant l'hiver. Tout le monde est libre de .s'abstenir de la science: c'est un banquet sacré où ne doivent s'asseoir que les forts et les élus ; mais si on se livre une fois, il faut se livrer sans rien réserver. Il n'y a pas de milieu : ou remonter jusqu'aux premiers problèmes et au premier principe, ou
s'humilier devant un maître et demeurer « assujetti aux cordes * ; » être un homme du premier ordre ou un homme du second ordre ; faire partie des guides ou faire partie du troupeau. On peut choisir; ce qui n'est pas permis, c'est d'être du troupeau et de faire la leçon aux guides; de nier la science au nom de ses préjugés. Comme il y a, en morale, des scélérats qui maximent leur scélératesse, il y a, en logique, des ignorants qui maximent leur ignorance. Un philosophe disait : On ne fait pas au scepticisme sa part ; il aurait dû dire : On ne fait pas sa part à la raison; le propre de la raison, son essence, c'est d'enchaîner la dernière application au premier principe. Ce monde de la logique est au monde de la réalité ce que le droit est aux actions et aux événements de la vie. Il contient la réalité tout entière sous quelques formules redoutables et puissantes. Il est abstrait, mais non de cette abstraction chimérique que l'imagination produit, et qui n'a pas de rapport avec le réel ; les abstractions logiques sont la forme la plus simple et la plus générale du cosmos. Elles ont même un côté de grande et émouvante poésie; et il n'est aucun de ceux qui ont un jour demandé à l'univers de leur rendre compte de ses droits à l'existence et à la confiance, qui ne se rappelle à jamais la force de la pensée, l'effroi de la solitude, l'enivrement de la croyance,
* Montaigne, liv. I, ch. 25,
et cette prise de possession de l'être, qui est la plus grande et la moins célébrée de toutes les victoires.
Une fois l'instrument vérifié et l'être conquis , vient la question des méthodes, moins générale sans doute, et pourtant très-générale, puisqu'elle gouverne toutes les applications de la pensée. A ces hauteurs, on sent déjà de toutes parts la complexité nécessaire de la science. Comment penser avant de poser l'être? Comment, avant de connaître le moi, juger la valeur et la portée de ses facultés? Comment employer les méthodes à la solution du premier et du plus difficile des problèmes avant de les avoir étudiées et vérifiées ? L'homme , quoique simple dans son essence, est complexe dans toutes les manifestations de sa vie, et d'ailleurs rien ne peut être perçu à l'état simple : c'est pourquoi l'abstraction est le plus difficile, le plus nécessaire et le plus fécond de nos procédés. En vertu de la même complexité on peut dire que toutes les sciences dépendent l'une de l'autre et doivent être vérifiées l'une par l'autre. Le seul savant est évidemment celui qui sait toutes les sciences et le tout de toutes les sciences. Où est-il? Y a-t-il quelque part une conscience totale de la totalité? Et si, par malheur, cette conscience n'existait pas, ne manquerait-il pas quelque chose à la réalité de la totalité? Et cela est-il réellement et complètement, qui n'est pas actuellement l'objet d'une connaissance com-
plète? ^ C*est ainsi que tous les problèmes et toutes les sciences sont solidaires, et que toutes les mérités se pénètrent.
La plus parfaite des méthodes et la moins féconde est la méthode déductive, qui va du plus au moins par un procédé infaillible : méthode de développement et non de création, qui a eu la singulière fortune d'être inventée par Aristote et adoptée par rÉgiise catholique, dans un temps où la nouumté étant proscrite comme synonyme à la fois du crime et de l'erreur, la science semblait condamnée à ne plus créer et à tourner sans cesse dans le même cercle. La vraie méthode, la méthode inductive, est périlleuse, mais elle est puissante et conquérante. Elle est le propre instrument de la liberté, dont elle a d'ailleurs tous les caractères. Elle donne rapidement l'hypothèse, et la certitude à la longue. Mais l'hypothèse même n'est pas à dédaigner, pourvu qu'on sache ce qu'elle est. Sans l'hypothèse, il n'y aurait pas de science, mais seulement une recherche éternelle de matériaux pour une science qui ne se ferait jamais. Une hypothèse qui embrasse un grand nombre de lois prend le nom de système.
Toute philosophie est un système. Il est difficile déjuger les matériaux d'une philosophie, tant qu'ils n'ont pas été réunis et organisés en système. Ce n'est pas le disjecti memôra poetœ d'Horace, car do
' 'Eçvv -h vovKTi; vo^aew; véncriç. Arist. Métaph., 1. XII, c. 9.
beaux vers ont toujours cela pour eux d'être de beaux vers, tandis que les éléments dont une philosophie doit se composer ne peuvent être appréciés que quand ils sont en place, et n'ont d'autre mérite jusque-là que celui de faits bien observés. Ou un système est solide ou il n'est rien. Tout lui manque, si quelque chose lui manque.
Reid a fait la guerre à l'hypothèse, et il a eu raison de la lui faire ; mais il ne fallait pas lui faire une guerre à mort. Confondre l'hypothèse avec la démonstration, c'est se condamner volontairement à l'erreur, voilà ce que Reid a bien fait d'établir ; mais renoncer à l'hypothèse, c'est ajourner indéfiniment le système et par conséquent la science, voilà ce que Reid n'a pas compris, et ce qui condamne à l'impuissance toute l'École écossaise, en dépit de son bon sens et de ses belles analyses. Il a cru à tort que la science philosophique pouvait être une science exacte comme le sont seulement les sciences déductives, et qu'elle pouvait être complète. Or, elle ne peut être complète par la raison même qu'elle est universelle, et que ses formules doivent embrasser la totalité des êtres et du mouvement, non-seulement dans l'étendue mais dans la durée.
Nous distinguerons, si l'on veut, entre l'hypothèse et l'induction, pourvu qu'on reconnaisse que la différence est de degré, et non de nature. L'induction serait certainement parfaite, si elle pouvait
être appliquée suivant toute l'énergie de sa nature, c'est-à-dire si la généralisation était toujours précédée d'expériences assez complètes et assez nombreuses pour exclure toutes chances d'erreurs. Mais elle achèterait l'infaillibilité au prix de l'impuissance. Créer, quand on est homme, c'est supposer. Il n'y a pas plus d'infaillibilité dans la science, que de fatalité dans la morale.
Il est très-beau assurément de parler d'analyse complète, et de synthèse scrupuleusement mesurée sur la portée des analyses antérieures. Par malheur, tous les philosophes qui ont affiché de si louables prétentions, ou sont restés en route sans arriver à rien conclure, ou se sont jetés t moitié chemin dans l'hypothèse. La dialectique de Platon ne le mène que jusqu'aux idées. Quand il introduit le Démiourgos, quand il s'élève jusqu'à l'Unité, il ne fait plus, en réalité, que proposer des hypothèses. N'est- .ce pas- aussi, dans Aristote, une simple hypothèse que l'explication du mouvement par l'aspiration des êtres inférieurs et la transformation de la cause motrice en cause finale? 11 en est de même, à l'autre extrémité de l'histoire , pour Descartes , qui commence par l'observation et finit par l'aventure. Il ne faut ni s'en étonner, ni s'en affliger, ni renoncer, à cause de ces imperfections, à une méthode qui après tout est applicable, quoiqu'elle ne le soit pas d'une façon complète, et qui est la plus sûre, quoiqu'elle ne soit pas absolument sûre. 11 n'y a qu'à
se rappeler la nature de la pliilosophie, science de l'universel. Dans les inductions que l'on fait pour établir une loi particulière (ce qui est bien loin de la synthèse totale de la science humaine), on n'examine jamais tous les faits, et pour cause, mais un très-grand nombre de faits, ce qui est assez différent. Cette négligence d'une partie des faits est même de l'essence de l'induction; car si on avait tout analysé, on résumerait, on n'induirait pas. En langage d'école, toute induction est subsomption, et dans toute subsompt^on , quoi qu'on fasse, il y a une chance d'erreur. L'habileté de l'expérimentateur consiste à saisir le point où le nombre des expériences est suffisant pour permettre d'affirmer la loi. Puisqu'il en est ainsi môme dans les questions spéciales, qui peut se flatter de faire assez d'analyse pour affirmer la loi totale sans aucune subsomption? S'il avait fallu attendre pour conclure que les analyses fussent complètes, il est clair qu'on attendrait toujours. Les Aristote, les Newton, les Leibnitz, mis bout à bout et continués par leurs écoles, en seraient encore à la préface. La vérité est que tout système philosophique est une hypothèse, avec cette différence que tantôt l'hypothèse est prématurée, et que tantôt elle est précédée de longues et patientes investigations. Les partisans de l'induction qui veulent en suivre les lois au pied de la lettre, s'abstiennent de conclure, sage précaution qui ne les préserve de l'erreur qu'en les condamnant à l'im-
puissance ; les autres accumulent longtemps les observations, fortifient longtemps leur esprit, mesurent longtemps de l'œil l'espace immense qui reste à franchir, et dans lequel l'analyse ne descendra pas : puis enfin, ils s'élancent, et sautent à pieds joints sur cet abîme. Leur doctrine n'est donc qu'une hypothèse, mais avec les formes circonspectes de l'induction. Est-ce le cas de leur dire, comme Cinéas : Pourquoi ne pas prendre son parti dès le premier jour? Pourquoi commencer par raisonner, si l'on doit finir par imaginer? Non assurément. C'est se tromper et tromper les autres que de représenter la méthode inductive en philosophie comme complètement applicable ; mais c'est renoncer à la philosophie que de renoncer à la méthode inductive.
Une analyse bien faite n'est pas perdue pour n'avoir pas été employée, ou pour avoir été mal employée par celui qui l'a faite. Chaque nouvel ouvrier entrant dans le chantier de la philosophie y trouve les matériaux préparés par ses prédécesseurs, et c'est pour lui autant de besogne faite. La liste des bons observateurs n'est pas encore bien longue; mais ceux d'aujourd'hui sont plus riches que ceux d'hier, plus pauvres que ceux de demain. On hérite non-seulement des résultats, mais des méthodes, et Ton marche plus vite dans le même sentier. Ce sont là de premières raisons pour ne pas dédaigner l'analyse. Il est d'ailleurs hors de doute que cette étude préliminaire des phénomènes isolés
donne à ce qu'on pourrait appeler l'imagination scientifique de l'étendue et de la force, et garantit le philosophe contre le danger qui consiste à modifier et à tronquer les faits pour les accommoder au système. Celui qui "a l'esprit rempli d'idées confuses épuise inutilement sa force pour introduire de l'ordre dans ce chaos ; quand il rapproche et compare des idées, il court le risque de prendre l'accident pour le fondamental, et de faire de fausses généralisations et de fausses inductions. Les idées simples, au contraire, sont nettement conçues, facilement comparées; l'esprit en emhrasse sans effort une quantité considérable ; les analogies le guident , le soutiennent; c'est comme une armée de bons et alertes soldats que le général fait mouvoir au moindre signe et tient toujours sous son regard. Il reste sans doute, à côté des idées simples, beaucoup d'autres qui n'ont pas été yérifiées et simplifiées; mais l'habitude de se rendre compte de ses pensées est la meilleure des disciplines, et l'esprit acquiert par cet exercice une pénétration, et, si on peut le dire, une franchise d'allure qui est, par excellence, l'état philosophique. La logique doit donc condamner également ceux qui renoncent à l'analyse, ceux qui s'y absorbent, et ceux qui s'exagèrent l'importance des analyses faites au point de prendre un système pour une induction; la règle est d'analyser d'abord, de conclure ensuite ; d'analyser le plus longtemps possible, de conclure avec circonspection, et de subor-
donner plutôt le système aux faits, que les faits au système. Avec tout cela, puisqu'il ne peut pas y avoir une philosophie définitive , un système philosophique ne sera jamais qu'une hypothèse.
Ce qui est vrai de la philosophie, est vrai de toutes les sciences, avec cette différence que le système des sciences déductives peut être parfait, parce qu'elles n'enferment aucune création, La méthode est partout la même, non-seulement pour les sciences, mais pour les arts et pour l'industrie. Tout le travail humain est gouverné par les mêmes lois. Nous nous amusons à séparer les diverses applications de notre activité et à creuser entre elles des fossés et des abîmes; mais cette séparation est bien factice, c'est étroitesse de vue. De même que dans la nature il n'y a pas un atome qui n'importe à toute la création et qui puisse être anéanti impunément, de même il n'y a rien d'indifférent dans l'ordre de la pensée et dans l'ordre de l'action. La vie de l'humanité est gouvernée par des lois analogues, comme celle du monde; et tout va ensemble au même but, ce que Dieu laisse libre, et ce qu'il mène par la force de ses lois. Cette analogie universelle nous paraîtrait bien plus évidente si nous savions tout réduire à des idées simples et à des actions simples, parce qu'il n'y a souvent entre les choses d'autres différences que les différences de point de vue. Les différences s'effacent pour le savant à mesure qu'il monte. Voir de nouvelles analogies,
c'est simplement mieux Yoir. Tout est dans tout.
Il se produit dans l'étude àes langues un phénomène très-connu, et qui peut servir à expliquer l'identité des sciences. Vous apprenez difficilement une seconde langue; cette étude faite, il devient plus facile d'en apprendre une troisième. Pourquoi? C'est qu'on généralise ; on se rend compte aisément des lois et des étymologies; on dispose avec une certaine aisance de ce qu'on pourrait appeler la partie réelle et naturelle des langues ; tout ce qui est dépure convention est bien peu de chose, et n'est après tout qu'une affaire de mémoire. On entend quelquefois dire qu'un savant linguiste sait toutes les langues; cela paraît prodigieux et ne l'est pas. Les diverses langues ne sont plus pour lui que les dialectes d'une seule langue.
De même pour les sciences. Il n'y a pas beaucoup de lois dans le monde ; ou, pour mieux dire, il n'y a pas deux lois, il n'y en a qu'une. Si nous étions en possession de la scien<îe totale, nous verrions comme tout se ressemble et comme tout s'enchaîne. Nous avons des admirations d'enfants pour la variété, mais c'est l'unité qui est admirable. Il faut toujours tendre aux sommets.
Voilà, par exemple, l'histoire qui semble tout autre chose que la création des sciences physiques ou naturelles. Cependant c'est la même chose. L'histoire est l'ejffort de l'homme pour étendre sa pensée dans le temps, comme les sciences naturelles sont
l'effort de l'homme pour étendre sa pensée dans l'espace. Toute science est un effort pour arriver à connaître la totalité de l'être. Par conséquent, la science ne peut jamais être achevée, ou elle ne peut l'être que par une intelligence placée au-dessus de la durée.
Quand la philosophie cesse d'étudier la cause et l'essence en général pour apercevoir les espèces, elle commence par ce qui, dans la multiplicité, garde la plus forte empreinte de l'unité, c'est-à-dire par la philosophie des sciences, qui comprend aussi deux parties, l'étude des rapports les plus généraux des sciences entre elles , et la détermination de la méthode propre à chaque science.
Le mot de philosophie des sciences n'a pas dans la langue un sens très-déterminé, parce que chacun le prend un peu pour exprimer ce qui a trait à une science sans être précisément la science ellemême. On comprend d'ailleurs , en réfléchissant à la signification du mot philosophie, qu'on puisse donner le nom de philosophie d'une science à ce qu'il y a, dans cette science, de plus général. Mais ces deux définitions concordent entre elles, car il n'y a rien de plus général dans une science que sa méthode et ses rapports avec les autres sciences. Ce que nous appelons la philosophie d'une science n'est, à proprement parler, qu'une partie de la philosophie considérée surtout dans son rapport avec un ordre de faits particulier. C'est ainsi que la phi-
losophie de l'histoire et la philosophie des lois sont de la morale; la philosophie des sciences exactes est de la logique ; la philosophie des beaux-arts est de la psychologie; la philosophie de la chimie, celle de la physique, sont de la métaphysique.
Vérifîons-le pour la géométrie. Elle commence par définir la surface, la ligne et le point ; mais sait-elle ce que c'est que l'espace, et si c'est une réalité ou une idée? Elle s'appuie sur des axiomes : où a-t-elle pris ces axiomes, et comment en connaît-elle la yaleur? Elle se sert de la méthode déductive : qui lui en a fourni les règles si minutieuses et si précises ? Il y a vingt-cinq ans, on employait en géométrie une démonstration qui obligeait à supposer qu une ligne brisée pouvait être parallèle aune ligne droite. De bons esprits, parmi les professeurs de mathématiques, s'en émurent. Le conseil royal délibéra sur la question, ce qui était un peu plus scabreux que de délibérer sur le choix d'un Gradus ad Parnassum. Il y eut de longs discours par un géomètre qui n'estimait pas la philosophie, et par un philosophe qui ne savait pas au juste si les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits, mais qui en sa qualité de philosophe éminent, avait l'intuition des méthodes. Il fut décidé, à fa plus grande gloire du bon sens et de la logique , que quand il s'agit de déduction et de science exacte, il y a quelque différence entre une quantité indiscernable et une quantité né-
gligeable. On aurait dû décider du même coup, pour rendre hommage à Platon, que tous les philosophes seraient^géomètres, et que tous les géomètres seraient philosophas, à l'exemple de Descartes, Newton et Leibnitz, qui avaient le bon goût de ne pas dédaigner la métaphysique.
Si nous prenions maintenant "la physique, nous trouverions qu'elle a quelque besoin de savoir ce que c'est qu'un corps et un mouvement, et par conséquent ce que c'est que l'espace et la durée ; qu'il lui importe d'avoir une notion claire des atomes, et de" ne pas les confondre avec les monades ; qu'elle ne saurait distinguer avec trop de précision l'essence de l'accident, la force de la cause, la cause de l'effet; qu'elle vit presque uniquement d'expériences bien faites, et que par conséquent elle a besoin plus que toute autre science de savoir les règles de l'expérimentation et de l'induction. Quanta la chimie, son histoire est faite exprès pour montrer ce que les sciences doivent à la logique. Elle a été créée le jour où elle a trouvé sa méthode et sa langue ; elle avait végété jusque-là dans les limbes où gémissent encore le somnambulisme et le spiritisme, et personne n'aurait soupçonné il y a cent ans les miracles qu elle accomplit tous les jours, et qui ne vont à rien moins qu'à transformer l'industrie et le monde.
La théorie des idées de Platon, qui a tant de côté chimériques et tant de belles parties, montre bien les rapports des sciences entre elles et la nature de
la philosophie des sciences. La dialectique, qui conduit des phénomènes aux idées, part du plus bas, et procède par Télimination des différences. Elle compare d'abord les phénomènes entre eux, écarte les différences, c'est-à-dire le particulier et le mobile, retient le stable, l'universel, et se trouve ainsi en possession de l'idée ou de la loi la moins générale, et par conséquent la plus voisine de la multiplicité. Ce premier pas accompli , la dialectique n'ayant plus, il est vrai, que des lois devant elle, mais des lois très -multiples, procède pour les lois comme elle a fait pour les phénomènes ; elle les compare entre elles pour éliminer l'élément différentiel, et pour les exprimer toutes dans une formule générale et commune , qui est évidemment supérieure aux autres, puisqu'elle les contient; elle arrive ainsi, d'éliminations en éliminations et de lois en lois, à la loi la plus générale et à l'unité absolue. Il est clair que dans cette hiérarchie , dont la progression s'étend depuis le plus humble des phénomènes jusqu'à l'unité pure, toutes les sciences se trouvent placées à leur rang, au-dessous de la philosophie qui les résume et les domine. Platon dirait même, avec raison, qu'elle s'en sert; et rien n'est plus exact et plus original en même temps que le passage de VJEuthydème où il compare le philosophe à un cuisinier pour lequel travaille tout un monde de pêcheurs, de chasseurs et de laboureurs ^, Mais
• « Toute chasse ne fait que découvrir et poursuivre la "proie j
il faut, pour que la comparaison soit bonne, que le cuisinier soit le maître de ses coopérateurs, et qu'au lieu de lui faire accommoder ce qu'ils lui apportent, ils lui apportent ce qu'il leur a commandé. Dès que nous quittons la philosophie des sciences pour entrer dans le domaine des sciences particulières, nous nous trouvons en quelque sorte sur la frontière du travail général et du travail spécial. Les sciences appartiennent au travail général, parce qu'elles sont des sciences et qu'il n'y a de science que du général, et elles appartiennent au travail spécial, parce qu'elles se limitent et se confinent chacune dans une catégorie de l'être. Elles ont deux aspects : leur aspect philosophique, qui constitue la science pure, et leur aspect pratique, qui constitue la science appliquée. Il est également puéril de condamner la science pure sous prétexte d'inutilité, ou la science pratique, sous prétexte d'humilité. Rien n'est inutile de ce qui est vrai, et rien n'est petit de ce qui est utile. Le savant qui découvre une planète, et celui qui -invente la photographie, servent l'un et l'autre l'humanité. Ce qui marque le
quand elle est prise, on n'est pas encore en état de s'en servir : les chasseurs et les pccbeurs la mettent entre les mains des cuisiniers. Les géomètres, les astronomes, les aritlnnéticiens sont aussi des chasseurs, car ils ne fout pas les figure? et les nombres, mais ils cherchent ce qui existe déjà; et ne sachant pas se servir de leurs découvertes, les plus sages d'entre eux les donnent aux dialecticiens, afin qu'ils les mettent en usage. » Platon, Eulhydème, trad. de M. V. Cousin, t. IV, p. 398.
rang entre eux, ce n'est pas la découvertç, c'est le génie.
De même qu'il y a deux classes d'êtres créés, ceux qui sont libres et ceux qui ne le sont pas, en d'autres termes, ceux qui concourent à l'accomplissement de leur destinée, et ceux dont la destinée est déterminée et fixée par leur essence même, il y a aussi deux sortes de lois : les lois morales, auxquelles les volontés peuvent résister et doivent se soumettre ; les lois physiques, dont la puissance est irrésistible et infaillible, mais qui peuvent être dirigées si elles ne peuvent être changées. Les lois morales sont l'objet unique de la morale et de la jurisprudence, l'objet principal de la politique et de l'histoire, un des objets de l'économie politique ; aussitôt qu'elles sont connues, il ne reste au philosophe qu'à les formuler et k tous les hommes qu'à leur obéir. L'éducateur et le politique ont chacun leurs mesures à prendre contre la désobéissance , l'un pour la prévenir^ l'autre pour la réprimer. Quant aux lois physiques, comme elles ne regardent pas nos volontés, nous n'avons besoin de les connaître que pour les diriger ou pour nous préserver de leur action, et tout travail non scientifique qui a ces sortes de lois pour objet, est exprimé par l'un de ces deux mots : étant donnée une loi, la neutraliser ou l'utiliser.
Cette double action est exercée sciemment par les directeurs du travail, soit qu'ils produisent ou
qu'ils se bornent à conduire : il suffit à leurs auxiliaires de leur obéir sans voir au delà de la tâche qui leur est imposée. Les politiques ont bien aussi pour mission, comme les ingénieurs et les inventeurs, de neutraliser certaines forces et d'employer certaines autres ; mais il ne s'agit pas pour eux d'appliquer des formules mathématiques inflexibles et de demander invariablement les mêmes effets aux mêmes causes, car les lois qui gouvernent le monde moral, s'imposant à des agents libres, rencontrent des résistances, subissent des irrégularités et ne retrouvent leur caractère de généralité et d'infaillibilité que quand elles embrassent de grandes foules et de longs espaces. Les politiques ont le premier rang, leur action s'exerçant sur des lois évitables, et sur les agents mêmes de tout travail. Leur mission est magnifique, parce qu'ils s'appuient sans cesse sur les idées les plus générales, et sur la science de l'homme, qui est une science inépuisable en découvertes et en applications ; et aussi, parce qu'étant chargés dans la mesure du possible de concilier les intérêts et de les discipliner sous le joug du devoir, ils fixent les conditions générales du travail, et en assurent la possibilité et la régularité. Ils font pour ainsi dire leur place à la production et au trafic, et ils gouvernent de haut la répartition.
Les producteurs n'agissent pas tous au même titre sur les lois physiques. Ceux qui inventent ou perfectionnent la méthode sont virtuellement les produc-
teurs de toutes les découvertes que cette méthode procure ou facilite ; leur travail est le plus voisin de la philosophie générale. Viennent ensuite les inventeurs proprement dits, puis ceux qui se bornent à diriger dans ses détails le travail de la production. Là commence, au-dessous de l'industrie, un travail très-important et très-difficile, celui de la distribution ou du trafic. Il vient chronologiquement après la production, mais il la domine souvent, au point de vue philosophique, parce qu'il embrasse la gêné* ralité de la société humaine.
C'est une question sans intérêt de rechercher si les théoriciens l'emportent en utilité sur les praticiens. La pratique n'est que l'application de la théorie ; mais quand le même homme qui voit par luimême lés besoins et les difficultés, et qui est chargé d'y pourvoir, est en même temps consommé dans la théorie, il est clair qu'il est dans la meilleure condition possible, et pour trouver, et pour exécuter. La pratique d'ailleurs est, dans beaucoup de cas, quelque chose de scientifique ; on peut l'opposer à l'abstraction, mais non pas à la science. Il serait évidemment absurde de bannir la clinique de la médecine, et les expériences de la physique. La pratique- est une chose, et la routine en est une autre. La routine est une pratique ignorante, obstinée dans ses habitudes, qui ne reçoit rien du dehors, et qui, ne réfléchissant pas sur ses propres méthodes, les suit constamment sans les modifier, et ne profite même plus
de ses fautes. Les directeurs de travaux, dépourvus de théorie et de connaissances générales, y suppléent quelquefois par un talent inné d'organisation et d'administration. Quant à ceux qui ne font que de la routine, patrons ou contre-maîtres, ils ont à peine besoin d'une capacité supérieure à celle des ouvriers qu'ils emploient.
Le trafic est un autre genre de travail, qui demande des aptitudes toutes spéciales, et qui est exercé par deux classes également utiles et laborieuses, les chefs d'industrie ou fabricants, et les commerçants.
Il y a sans doute une grande différence entre faire \ du drap et le vendre, entre imprimer un livre et le vendre , mais la différence tient surtout à la diversité des fonctions, car le service rendu, et les aptitudes nécessaires, sont à peu près les mêmes dans les deux cas. Si le fabricant invente une nouvelle machine, ou dirige lui-même sa fabrication, ce qui est le cas le plus ordinaire, il fait un travail de création ou de direction, et agit par conséquent plutôt comme savant ou comme ingénieur que comme fabricant. Son art particulier, en sa qualité de fabricant, est de savoir acheter et vendre à bon prix et à propos : le talent du commerçant n'est pas autre chose ; c'est proprement l'art de trafiquer. Seulement le commerçant vend la chose môme qu'il achète ; le trafic du fabricant est plus complexe : il achète la matière première, les outils
et le travail, et il vend la matière fabriquée. Il est un agent de production, et le commerçant n'est qu'un agent de distribution.
Plusieurs écoles ont soutenu que le chef d'industrie et le commerçant ou marchand étaient deux parasites ; que leur travail n'avait pour effet que de leur procurer un gain personnel et n'accroissait en rien la richesse totale ; que ce gain n'était donc qu'un prélèvement injuste opéré sur le légitime salaire du travailleur, et que la production et la distribution de la richesse se passeraient aisément de ces deux intermédiaires. C'est une erreur qu'il est facile de réfuter ; mais nous constaterons avant tout qu'on doit en laisser la responsabilité aux écoles, et ne pas l'étendre, comme on le fait très-ordinairement et très-légèrement, aux associations ouvrières. Il est notoire pour toute personne au courant de l'industrie que très-peu d'ouvriers peuvent se passer d'un ingénieur et que des ouvriers travaillant en commun ne peuvent jamais se passer d'un chef d'atelier; et il est également notoire, pour toute personne au courant du commerce, qu'il faut une capacité spéciale pour obtenir du crédit et des commandes, et pour écouler avantageusement des produits. Les associations ouvrières, qui suppriment le patron, n'ont jamais songé à supprimer ni le directeur du travail ni le directeur du trafic, et ceux qui leur reprochent de tomber dans l'anarchie et la barbarie ne connaissent pas le premier mot de leur
organisation. Il est très-vrai qu elles changent dans leur propre sein la condition du directeur et du trafiquant qui, au lieu d'être un capitaliste employant les ouvriers à faire fructifier son capital, n'est plus qu'un délégué employé par les ouvriers à faire fructifier leur travail et leurs épargnes. Mais cette transformation, quoique importante au point de vue social, a des conséquences économiques très-limitées, qui n'altèrent pas le caractère même de la fonction. Les associations ouvrières ressemblent à cet égard aux Républiques, qui donnent à leur président de grands pouvoirs et une grande responsabilité. Elles savent à merveille que le chef d'industrie et le commerçant, qu'il soit patron à son compte, gérant d'une société de capitalistes ou simplement délégué d'une association ouvrière, loin d'être un parasite, est luimême, et dans toute la force du terme, un travailleur.
On peut même dire que, de tous ceux qui concourent au but de la société, il est celui qui a besoin de la plus grande" capacité, qui doit déployer la plus grande énergie et qui rend les plus grands services. En effet, le but de la société, c'^st d'obtenir une rémunération équitable du travail, et d'éviter les crises et les chômages; et le moyen d'y parvenir, c'est d'acheter et de vendre à bon prix et à propos. Or, c'est là, avec la direction des ateliers, qui n'est pas non plus une charge de -médiocre importance, l'office j^ro^^re, la besogne per-
sonnelle du gérant ou délégué. Cela ne semble rien, et cela est énorme. C'est à la fois un art pour lequel il faut être né, et une science qu'il faut acquérir, une science véritable et très-complexe. Nous parlons, bien entendu, du grand commuée, mais tout le monde sait que le petit commerce dépend du grand. Il faut d'abord connaître à fond l'économie politique, les lois et les usages commerciaux, la banque, la fabrication ou la culture, suivant le cas; connaître la place, c'est-à-dire le personnel, comprenant les clients, les correspondants et les concurrents; prévoir la création d'un nouveau marché, d'un canal, d'une compagnie maritime, d'un chemin de fer; en calculer exactement les conséquences pour changer au besoin la nature ou la direction de ses produits ; prévoir même les mouvements de la politique intérieure et extérieure; créer des méthodes de distribution, de transport, de vente et de crédit ; utiliser les retours et les déchets, apprécier le juste rapport entre le crédit qu'on obtient et celui qu'on donne, estimer la solidité des correspondants d'après leur fortune présumée, leur caractère personnel et la direction donnée à leurs affaires. Il faut aussi posséder soi-même un caractère assez ferme pour persévérer à subir des pertes qui doivent être largement compensées longtemps plus tard. Il faut enfin, dans le trafic comme dans la politique, appliquer chaque jour cette règle, si évidente en théorie et si difficile en pratique, de
changer de méthode quand les conditions extérieures changent. S'il n'était question, comme on le dit vulgairement, que d'acheter le meilleur marché possible et de vendre le plus cher, il n'y faudrait pas tant de mystère. Beaucoup d'hommes, honnêtes d'ailleurs, ou pensant qu'ils sont honnêtes, cachent sous cette difî^'ence entre le prix de revient et le prix de vente une latitude de conscience qui ressemble de bien près à l'escroquerie. C'est la gloire du grand commerce et la marque de sa véritable force intellectuelle et morale, de savoir résister à ces fraudes mesquines, capables de déshonorer une maison et une nation, et qui les ruinent plus sûrement que l'incapacité. M. de Metternich, qui ne passait pas en France pour un puritain, mais qui a été niôlé avec éclat à toutes les grandes affaires de ce siècle, et qui a longtemps gouverné l'Autriche , l'Allemagne et un peu toute l'Europe, disait, sur la fin de sa vie active, à un jeune diplomate français, admis dans son intimité : « Savez-vous, jeune homme, quel est le dernier mot de la politique ? quel est le secret, l'unique secret de la grande politique? Je vais vous le dire : c'est la morale. » C'est aussi le secret du grand commerce, qui est, dans sa sphère, fort analogue à la grande politique. Voilà ce qu'il faut dPB moralité, de science et d'habileté pour bien trafiquer. Toutes les fonctions sont difficiles et importantes dans l'atelier du monde. Le spectacle du commerce a un puissant
intérêt historique et philosophique. Il y a des moments où un commerçant habile paie le travail et la matière première plus cher que ses concurrents, afin d'avoir le premier choix et d'assurer son personnel ; il y en a d'autres où il baisse volontairement son prix de vente, soit pour vendre davantage, soit pour écouler des mar^andises dont il prévoit l'avilissement. Il doit sans cesse être attentif aux opérations de ses rivaux, aux mouvements de la mode, aux besoins nouveaux et à- ceux qui disparaissent, aux variations de la politique, et à celles même de la température. Il se tient au courant de tous les perfectionnements dans la production, et de toutes les découvertes qui peuvent devenir une concurrence. Il sait quels sont les pays où un produit est abondant, et quels sont ceux où il manque. 11 connaît à fond la géographie, il sait la statistique des divers États, celle des places de commerce ; il étudie le cœur humain pour savoir comment le prendre. Quelquefois il suit le courant des opinions; quelquefois, voulant créer un produit, il crée un goût ou un besoin ; car, s'il est habile, il se rend maître du consommateur, il arrive à le diriger. Il y a tant d'imprévu dans les choses humaines, que le calcul même ne suffit pas; il faut une sorte d'instinct, un art de prévoir et de deviner, que l'étude et l'habitude augmentent, et que donne seule la nature. Cela même n'est qu'une partie de ce qui constitue le commerçant. S'il disparaît, la pro-
LES DIFFÉRENTES SORTES DEf TRAVAIL 49
duction se ralentit, la richesse totale diminue ; les produits analogues s'accumulent dans les lieux où ils ne sont pas demandés, ils manquent ailleurs, où ils seraient nécessaires. Le travail n'est pas mieux réparti que la richesse. L'humanité possède moins, et elle laisse perdre une partie de ce qu'elle possède.
Enfin, de travailleur e"n travailleur, nous arrivons jusqu'à l'ouvrier; et la première chose qui nous frappe, c'est la profonde erreur de ceux qui divisent la société en ouvriers et en oisifs. Ils croient que les ouvriers sont les seuls à travailler, parce qu'ils sont les seuls qui travaillent de leurs mains. Tout ce qu'on peut leur accorder, c'est que les ouvriers supportent plus de fatigue ; encore voit-on chaque jour éclore de nouvelles machines, dont le but est de remplacer la force humaine par la force mécanique. La vérité est qu'en faisant scrupuleusement la part de chacun, si Ton considère les masses et non pas les hommes, ce sont les ouvriers qui contriLiient le plus à la production totale de la richesse ; si, au contraire, on considère les hommes et non pas les masses, ce .sont eux qui y contribuent le moins. Celui qui chauffe la chaudière travaille moins en trente ans que Denis Papin n'a travaillé en cinq minutes. Tout homme qui traîne une brouette a un collaborateur qui fait le tiers de sa besogne ; et c'est Pascal, inventeur de la brouette. ^
Le mot de force est équivoque. Il y a la force morale et la force physiaue, q^ui n'ont rien de com-
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mun que d'être l'une et l'autre une cause au repos. La première est une cause presque incommensurable ; la seconde, au contraire , se mesure aussi aisément que le temps ou l'étendue. La vertu, la science, le génie sont de grandes forces; la force physique est une petite force. Parla vertu, la force morale et le génie, l'homme est le roi de la terre; parla force physique, il est très-inférieur à un grand nombre d'animaux. La force physique de l'homme ne devient grande que par l'association, parce qu'étant susceptible de discipline, il crée une grande force physique en réunissant un grand nombre de forces individuelles dans un effort commun. C'est grand pitié quand cette coalition de forces physiques écrase une force morale. C'est le triomphe de la matière sur l'esprit. On appelle cela les victoires ' de la force, parce que ce nom de force représente plus spécialement et plus ordinairement la force brute. Pour sentir combien la force brute est peu de chose , il n'y a qu'à se demander ce que pèse l'homme le plus vigoureux de la terre, comparé à Newton. Il y a toujours quelque mélange de force intellectuelle ou de force morale dans l'homme le plus grossier et dans l'action en apparence la plus irréfléchie ; c'est ce qui relève le moindre d'entre nous au-dessus de la bête. Mais il faut bien comprendre que, la force physique étant essentiellement commensurable , tout être créé qui n'est qu'une force physique, doit être placé au rang que lui assi-
gne la quantité de force qu'il possède, et que si un homme n'avait que sa force physique à faire valoir, il serait placé très au-dessous du cheval et du bœuf. Si donc on établit une hiérarchie entre les hommes, elle doit être fondée d'abord sur la vertu, qui est au-dessus de tout, et ensuite sur la capacité. Qaant à la force proprement dite, ce n'est rien, ou du moins ce n'est rien d'humain.
Tous les hommes comprennent cela d'instinct. Si des ouvriers fondent une association, qui prennentils pour gérant ? Le plus intelligent et le plus instruit, jamais le plus fort. Si une armée choisissait son général, elle prendrait le plus habile, fût-il un pygmée. L'équipage d'un vaisseau, abandonné de son capitaine et menacé d'une tempête, obéit surle-champ à un marin expérimenté, sans même demander s'il est capable de tenir une rame. Donc la force n'est rien, et tout le monde le sait. Il serait plaisant que les rameurs voulussent s'égaler au pilote, parce qu'ils fendent vigoureusement les flots de leurs avirons, tandis qu'il n'a besoin que d'un bras pour manier la barre. Dans ce grand atelier du monde, où les oisifs seuls n'ont pas de place, c'est la capacité, et elle seule, qui donne les rangs.
Il ne s'agit ici, bien entendu, que du travailleur, non pas de l'homme ou du citoyen, qui peut toujours être supérieur à sa fonction. Dans une société bien organisée, la culture intellectuelle, au moins élémentaire, est universelle; et les connaissances
plus élevées étant accessibles à tous, il peut arriver et il arrive que les fonctions les moins difficiles, et par conséquent les moins lucratives et les moins élevées, soient remplies par des hommes de mérite. Cela n'ôte rien à la subordination, mais cela détruit l'inégalité sociale. Que l'occasion se présente, et la capacité prendra son niveau. Lincoln avait été fendeur d'échalas.
D'après ces principes, on peut distinguer quatre catégories dans le travail manuel , suivant qu'il exige de l'éducation, de l'habileté professionnelle, du courage, ou simplement de la force.
Ainsi un bon ouvrier typographe doit connaître parfaitement la langue française ; il doit avoir des notions étendues d'histoire et de géographie ; il est important qu'il connaisse au moins la nomenclature des sciences usuelles. C'est donc une instruction d'un caractère général qui fait son mérite dans sa profession ; et, par là, il appartient presque autant à la classe des lettrés qu'à celle des ouvriers. Un verrier ou un tailleur de cristal n'a pas même besoin de savoir lire pour exceller dans son art; mais il lui faut une finesse de coup d'œil, une habileté de main qu'on n'acquiert pas sans un long apprentissage, et auxquelles un- ouvrier mal doué n'atteindra i fumais. Ce n'est pas de la science, ce n'est que du goût et de l'adresse. Enfin, dans les professions qui n'exigent ni éducation générale , ni aptitude spéciale, il y a encore lieu de distinguer
le travail qui exige du courage et de la force, et celui qui n'exige que de la force seulement. Le courage, quand il est réfléchi, est une vertu; il y a en lui quelque chose d'humain. C'est une grandeur véritable. Le travail humain n'est jamais absolu- ) ment réduit à n'être que le développement pur et simple de la force, ce qui mettrait l'homme au niveau de la brute ; il comporte toujours une combinaison, c'est-à-dire une simplification.
Voilà toutes les branches du travail enchaînées l'une à l'autre, et tous les ouvriers occupés, sous des formes diverses, à une tâche commune, depuis le philosophe jusqu'au manœuvre. C'est une solidarité i réelle, mais sans égalité ; car l'inégalité du travail, du mérite et de la répartition subsistent. Si le monde de la liberté pouvait être réglé comme celui de la nature, les parts seraient toujours proportionnelles au travail et au mérite ; il est manifeste que cela ne peut être, parce qu'il faut du jeu et de l'espace à la liberté. Qui dit liberté , dit possibilité d'erreur. Mais, en même temps, comme Dieu n'abandonne pas le monde moral, les lois, obscurcies dans le détail, se retrouvent dans la masse; l'ensemble est bon et régulier, en dépit des exceptions douloureuses. L'inégalité des parts, c'est-à-dire la disproportion ? entre la part et le mérite, car il n'y a pas d'autre inégalité que celle-là, est rare dans l'histoire, quoiqu'elle paraisse fréquente dans la vie. Elle a plus souvent pour cause une loi violée qu'une loi injuste.
Si Ton cherche la cause des pertes que rhumanité éprouve, elles viennent moins de la violation de la loi, c'est-à-dire des crimes individuels, et des lois injustes, c'est-à-dire des crimes politiques, que de l'oisiveté et du travail mal dirigé, qui sont des crimes sociaux. Non que les mauvais ouvriers soient pires que les hommes violents ; mais ils sont plus nombreux.
La critique est un travail à part. Il y a trois grandes divisions : l'étude et la recherche des principes, l'application, le contrôle. La critique est le contrôle.
Elle n'enseigne pas à faire, ou du moins elle n'enseigne pas directement; elle ne fait pas : elle discerne parmi les choses faites.
Toute critique contient une part considérable d'enseignement; mais cet enseignement se dégage de la critique sans en faire partie. Les préceptes de la science ou de l'art, mêlés à la critique, retrouvés et démontrés par elle, n'en appartiennent pas moins au travail organisateur. Ils font partie de la méthode philosophique. .
Notre siècle est par le fait un siècle critique. Il a l'érudition, la pénétration : il manque d'originalité et de foi. Il est très-grand dans les sciences physiques et très-petit dans les sciences philosophiques et dans l'art. C'est parce qu'il a poussé très-loin la spécialité. La spécialité fortifie les arts d'application, et énerve les sciences philosophiques et les
arts généraux, Jiumaniores. Si les aspirations vers la création et la Synthèse qui se manifestent, et qui sont jusqu'ici plutôt un besoin qu'un pressentiment, arrivent à un résultat, ce sera après qu'on aura renoncé à la spécialité dans les sciences générales, ou, ce qui revient au mêm^, après- qu'on aura compris l'unité du travail humain.
Cette chaîne que nous venons de parcourir, et qui commence à la science pour aboutir au travail manuel, n'embrasse que le vrai, et l'utile, qui est l'appropriation du vrai à nos besoins. Le beau n'y a pas sa place, ni par conséquent les travaux d'art. Ce sont des travaux à part, dans lesquels il entre beaucoup de fantaisie, ce qui les rapproche du travail frivole, et beaucoup de création, ce qui les élève au-dessus même de la science. Il est constant que l'artiste augmente de deux façons la richesse totale : en produisant une chose belle, et en s'améliorant, lui, et tous ceux qui sont mis en communication avec son œuvre. Quand l'art ne produit rien, ou ne produit que des résultats médiocres, il équivaut encore à une culture intellectuelle et morale d'un ordre élevé ; il accroît donc, même alors, la richesse totale, puisqu'il perfectionne un instrument de travail. Mais l'artiste entre-t-il dans ces pensées? Le calcul ne peut s'attacher à l'art sans l'avilir. On ne parle pas ici des calculs vulgaires; les calculs même d'un ordre élevé, ceux qui supposent une grande. âme, l'amour de la gloire, l'amour de la patrie, l'amour
de rhumanité, ne doivent être qu'au second rang dans la pensée de l'artiste quand le démon de la création le tourmente. De même que la science qui fait son tout d'elle-même, et qui tout entière à Tàpre désir de connaître, ne trouve les applications ' que chemin faisant et comme par hasard, est la science la plus scientifique et celle qui nourrit le plus l'esprit; de même il n'y a d'art vrai, puissant, créateur, il n'y a d'art divin que l'art pour l'art. Il est étrange, mais il est consolant que la philosophie, qui est analj^se, et la poésie, qui est inspiration, aient cela de commun, de vivre de leur propre vie, et d'être à elles-mêmes leur fin dernière. La philosophie, à certains moments, et surtout quand elle pose sa conclusion suprême, semble s'identifier avec la poésie. Le savant qui, à force d'étudier, d'analyser, de creuser, à force d'entasser péniblement preuve sur preuve, de créer des hypothèses et d'élever des systèmes, arrive enfin à posséder la vérité, et l'artiste qui du premier bond et par la grâce du génie, voit la beauté devant ses yeux, sereine, éclatante, resplendissante, éprouvent une extase qui a précisément dans les deux cas les mêmes caractères psychologiques, malgré la différence d'origine et la différence plus fondamentale encore de nature, puisque c'est un rêve pour le poëte, et une démonstration pour le philosophe. Il n'est personne qui ne sente l'identité finale de la poésie et de la philosophie, en lisant le XIP livre de la Métaj^hysig^uQ
d'Aristote, et particulièrement le 7^ chapitre : « Veiller, sentir, penser, est pour nous le plus grand bonheur. Nous ne le possédons que par éclairs; mais Dieu le possède continûment. Jouir, pour lui, c'est agir *. >» Dans Platon, la poésie côtoie en quelque sorte la philosophie, tandis qu Aristote, attentif à diriger sa pensée vers le vrai sans se permettre de s'écarter une seule fois de la ligne droite, nous émeut et nous étonne à la fois, quand il ouvre tout à coup ces perspectives éblouissantes sur la nature et le bonheur de Dieu. Au reste, le christianisme est une preuve plus décisive encore; car il n'y a jamais eu de théologie plus aride, ni de poésie plus sublime.
Enfin, il y a un travail qui n'a pour but ni l'art, ni la science, ni l'intérêt; c'est celui que nous accomplissons sur nous-mêmes pour nous rendre dignes de Celui qui nous a faits et qui nous attend. C'est une sorte de travail qui ne trouve pas sa place dans les traités d'économie politique. Cependant, c'est un fait ; comment la science des faits pourrait-elle le dédaigner? N'y a-t-il pas, en grand nombre, des hommes et des femmes qui se livrent dans ce seul but à une série d'efforts réguliers, et n'est-ce pas
' 'Ex TOiaùrriç àpa àp^viç î^pTy,Tai à oOpavo; xaî ii çûaiç. Ataytoyi^
8é èçtv, oïa te -^ àpiçy), [xtxpôv xpôvov '/i[xïv. Outo) yàp àel éxeivo èçiv.
Hjxïv [xèv yàç àûûva7ov • èTret zcd -fico^ii ii èvepys'.a toutou • xai Ôtà
ToÛTO lypinYopciç, aiffOriCTt;, voriatç, YÎStçov. 'EXTriSe; Se xaî |xvfi(xai 6io[
Taùta. Métaph. liv, XII, o. 7,
dès lors un travail ? Si le but qu'ils se proposent est chimérique, ce n'en est pas moins un travail, quoique ce soit un travail perdu. Si au contraire, comme nous en avons la foi, c'est le but le plus noble et le •plus nécessaire, notre devoir et notre intérêt à tous est d'y travailler constamment. Ce travail ne demande ni une science profonde , comme celui du philosophe, ni les dons les plus précieux du génie, comme celui de l'artiste. Il est à la portée des plus humbles intelligences, et il suffit pour y exceller d'un cœur pur et d'une conscience droite. C'est ce qui mieux que tout le reste rétablit l'égalité entre les hommes, s'il est vrai qu'une bonne action vaut mieux qu'une belle œuvre, et cela ne peut pas ne pas être vrai. Le secret et délicieux épanouissement de l'âme qui accompagne le sentiment du devoir accompli n'a pas les mouvements impétueux de l'extase, et pourtant il y a une parenté entre l'ivresse des intuitions mystiques, et la joie douce et profonde qu'inspire une bonne conscience. Nous touchons là au côté divin de l'âme humaine. On est quelquefois émerveillé des lueurs que le génie d'un poëte jette sur les sciences les plus étrangères à |es études ; et on le serait bien davantage de la perspicacité et de la noblesse, et de la délicatesse que donnent à des esprits, d'ailleurs médiocres et sans culture, l'habitude de se vaincre et le sentiment du sacrifice. Une bonne conscience a sa poésie; elle a aussi sa vertu de découverte, si comme l'a dit J.-J. Rousseau, un cœur droit est le
premier organe de la vérité. C'est que le vrai, le beau et le bien sont une même essence, et que tout exercice normal et complet de nos facultés nous ramené â Dieu.