‹ Le travail obligatoire dans les Colonies africainesChapitre 33 sur 45 · TES · texte numérisé non relu

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obtention de main-d'œuvre et contrainte sont souvent inséparables.

Mais, en même temps que nous aggravions le travail obligatoire « quantitativement », nous l’aggravions aussi « qualitafivement ». Nous sommes loin des simples travaux de village, des courtes corvées effectuées aux abords immédiats des cases ou, tout au moins, sur le territoire de la tribu. Les chantiers de travaux publics entraînent désormais les travailleurs à des centaines, à des milliers de kilomètres de chez eux ; la réquisition arrache l’indigène à sa famille, à son milieu et le retient au loin, pendant de longs mois, sous un ciel inhospitalier ou différent du sien. La transplantation ébranle sa santé, jette la démoralisation dans les rangs des travail-

leurs et trouble la vie sociale des collectivités indigènes.

Le climat, les maladies, le surmenage, la nostalgie ont facilement raison de la fragilité de l’indigène. Les effectifs fondent désespérément et, pour combler les vides, les appels se succèdent, de nouveaux contingents font route vers les chantiers.

Une autre aggravation du travail obligatoire réside aussi dans le fait que les hommes qui s'affrontent, ceux qui commandent et ceux qui obéissent, appartiennent à deux races différentes. L’'Européen est facilement porté à manifester maladroitement sa supériorité à l’égard du Noir et sinon à le maltraiter du moins à le traiter sans ménagement : c’est la crise des rapports quotidiens.

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Au total, il ne faut pas craindre de répéter que le travail obligatoire a donné lieu à des abus, que la réquisition de main-d'œuvre ne fut pas toujours maniée avec la prudence désirable et le souci de sauvegarder l’indigène. Trop souvent, mise en valeur fut confondue avec mise au pillage. Trop souvent, induit en erreur par des recensements fantaisistes, ne prenant pas garde à la réparti-

tion défectueuse de cette partie de la population qu’avaient épargnée la traite et les guerres intestines, ni aux vides creusés périodiquement par les famines et les épidémies, ni aux conséquences meurtrières des transplantations et des appels répétés de main-d'œuvre, on a recruté sans méthode, on a déraciné sans merci. La mortalité s’est accrue dans des proportions énormes.

De ces abus, les indigènes sont naturellement les victimes ; et nos sentiments se révoltent à la pensée de ces milliers d’existences humaines sacrifiées avec pareille désinvolture. Les nations colonisatrices ne tardent pas à ressentir les conséquences de leur négligence : elles courent à l'épuisement des ressources humaines, la première et la plus précieuse de leurs richesses coloniales ; elles compromettent irrémédiablement leur œuvre. La crise de main-d'œuvre est proche, qui paralyse tout effort, qui ruine toute perspective d’avenir. C’est alors qu'on pourrait parler de faillitte de la colonisation.

Et voilà pourquoi, à l'heure où s’amorce l’industrialisation de ces territoires restés longtemps en sommeil et auxquels certains prétendent communiquer du jour au lendemain, comme par un coup de baguette magique, notre fièvre de production et de rendement, après que le Parlement vient d'autoriser les emprunts coloniaux, alors. que, sous l'empire des nécessités économiques, on désire mettre à profit le réservoir de matières premières et les débouchés immenses que représentent les colonies et que, par conséquent, l’on se prépare à demander un nouvel effort aux populations intéressées, il est utile de rappeler l'importance et la primordialité du facteur humain. « H n’est de richesse que d'hommes ». Sans hommes, à quoi serviraient, en effet, la merveilleuse ordonnance des. programmes de mise en valeur et des plans d'outillage, l’abondance des capitaux ! Que deviendraient sans consommaleurs ces débouchés que nous espérons ! Sans. hommes, pas de colonisation. |

Aussi, une idée dominante, qu'à défaut de simple humanité le seul sens pratique suffit à suggérer, doit animer toute la politique coloniale : la volonté de ne pas règler la vitesse de la mise en valeur uniquement sur les exigences matérielles du moment, mais sur les possibilités humaines de chaque territoire, de compter avec l'indice démographique, de proportionner l'exécution des plans d'outillage et, à plus forte raison, l'octroi des concessions aux forces de travail disponibles, et par làmême de maintenir le travail obligatoire dans les limites les plus étroites.

Ceci étant, pourra-t-on utiliser le travail obligatoire à n'importe quelles fins ? La réponse s'inspire de l'intérêt même de l’indigène : le travail obligatoire ne doit pas devenir un système d'exploitation méthodique ; son emploi ne se justifie que pour des besognes d'intérêt public nécessaires et urgentes, vitales (pour l'avenir de la colonisation, en un mot, « lorsqu'il s’agit de tolérer un mal temporaire pour obtenir un bien permanent ».

Ainsi, en est-il, pour les cultures, si elles sont destinées à rompre ce cercle vicieux dans lequel se débattent depuis toujours les races de l'Afrique Noire, « peu capables d'effort parce que mal alimentées et mal elimentées parce que peu capables d'effort », ou si elles sont un moyen d'enrichir le pays, d'augmenter le bienêtre des habitants et de faire l’apprentissage du paysan indigène.

Ainsi, en est-il, lorsqu'il s’agit de doter le pays d'un outillage collectif. La route, la voie ferrée, c'est non seulement l'organe nécessaire au développement des échanges, à l’écoulement des produits, à une plus judicieuse répartition des récoltes, mais c’est encore l’indispensable instrument de gouvernement et de civilisation, grâce auquel médecins, missionnaires, maîtres d'école, administrateurs feront pénétrer leur influence jusqu’au plus profond des terres. Sans un minimum d’équipe-

ment, impossible de mettre un terme à l'odieux portage, de faire régner l’ordre et la justice, d'exporter les ressources de la colonie, de l’enrichir, de lutter efficacement contre les maladies meurtrières et anémiantes, contre la sous-alimentation débilitante.

Limiter les cas d'emploi de la cointrainte ne suffit pas. Une organisation minutieuse du travail obligatoire est nécessaire pour éviter les abus et remédier aux conséquences redoutables de la réquisition. La tâche de l’administrateur se résume : connaître l’indigène, vouloir son bien et, par conséquent, n’entreprendre aucun travail, n'ouvrir aucun chantier avant une évaluation sérieuse des effectifs sur lesquels on peut raisonnablement compter, sans contrarier le fonctionnement de la vie locale, et avant que toutes les dispositions préalables aient été prises, du point de vue sanitaire comme du point de vue technique, tant pour ménager les forces des travailleurs que pour augmenter leur rendement.

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Comment réaliser cette politique du travail obligatoire ? Les récentes discussions de Genève nous ont montré combien il était prématuré de porter ces questions sur le plan international ; de fait, dans le cadre actuel de la procédure suivie pour l'élaboration des conventions internationales du travail, il semble impossible de faire œuvre directement utile et profitable en matière de travail indigène. Par contre, il serait souhaitable de voir se développer un (plus large esprit de collaboration entre les puissances coloniales que le sentiment des dangers communs, la menace des mêmes ennemis, le souci des mêmes responsabilités devrait rapprocher dans une étroite solidarité ; de cette collaboration, sur des points limités convenablement choisis, pourraient sortir des réalisations fécondes, en particulier dans l’ordre sanitaire. Bref, « il est temps que cessant d’être des rivaux, les colonisateurs deviennent des collaborateurs ».

Dans la situation actuelle, la politique du travail obligatoire ne peut être efficacement poursuivie que nationalement. Encore faut-il se garder d'insérer dans une réglementation du travail obligatoire des prescriptions de détail concernant l'organisation et le fonctionnement de la réquisition de main-d'œuvre. Ces détails, il appartient, selon nous, aux autorités locales supérieures de les préciser, eu égard aux contingences de l’endroit, mais dans le cadre, cela va sans dire, des principes généraux lposés par la métropole. « Toute politique sociale, aux colonies, écrit quelque part M. René Pinon, est une œuvre d'adaptation de principes permanents, mais très généraux, à l'infinie variété des conditions locales ».

Le gouvernement français l'a compris ainsi et le décret du 21 août 1930 nous est un exemple de cette politique du travail obligatoire telle que nous la concevons: D'après ce texte, la ligne de la politique française peut s'exprimer ainsi : volonté formelle d'une . suppression progressive de ce mode de travail ; maintien temporaire des réquisitions pour les seuls travaux publics ; respect des traditions locales et observation des conditions démographiques et sociales. Pour le surplus, les gouverneurs sont considérés comme mieux à même de déterminer les incidences locales du travail obligatoire et d'arrêter, en connaissance de cause, les modalités d’application pratique du décret. Leur devoir est de veiller à ce que les appels de main-d'œuvre ne constituent pas un fardeau trop lourd pour les assujettis.

Cette liberté d'action laissée aux fonctionnaires coloniaux souligne avec évidence la nécessité pour la métropole d’être représentée auprès des indigènes par une élite. Et, en effet, quels que soient le bien fondé et l’harmonie des remèdes [proposés au problème du travail obligatoire, rien ne saurait suppléer à l’insuffisance technique, intellectuelle et surtout morale des fonctionnaires chargés de les appliquer. Notre politique du travail obligatoire vaudra surtout par les hommes qui la mettront en pratique et qui en auront pénétré l'esprit.

Etes-vous partisan du travail obligatoire ? En êtesvous adversaire ? Telles sont les questions qu’on est peutêtre tenté de nous poser au terme de cette étude. Ni partisan, ni adversaire, répondrons-nous, la question est mal posée. Le véritable problème n'est pas tant de résoudre une question de principe et de savoir si, oui ou non, il est loisible au colonisateur de contraindre l’indigène au travail, mais bien de se demander comment manier, au mieux des intérêts de l’indigène, la formule redoutable de la réquisition. C’est, avant tout, une question de mesure : le bien commun de l’indigène et de la colonie nous. en dessine les limites à chaque pas.

Combien de temps encore sera-t-il nécessaire de recourir à la contrainte ? Pour l'heure, il n’est pas possible de songer à une suppression désirable, encore moins de prévoir à quel moment le travail obligatoire disparaîtra de l'horizon colonial. Il faut compter sur le temps et sur les progrès de la colonisation et redire avec M. M. Olivier, que « la liberté du travail n'entre dans les lois d’un pays qu'après que l'obligation du travail est entrée dans. les mœurs ».

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