DE LA DIVISION DU TRAVAIL
« Quelle est la condition première la plus indispensable de la production industrielle? L’économie politique répond que c’est la division du travail, et elle est ici parfaitement d’ac^ cord avec les faits. C’est par la division du travail que l’on obtient la production la plus abondante, la moins coûteuse, et la plus grande perfection dans les produits. Plus le travail est divisé, plus il est parfait, La division du travail est donc en soi un bien et un progrès, Toute opinion contraire serait assurément une sottise ou une hérésie.
>1 Désolante contradiction ! Ce principe, si favorable à la production, si fécond en bons résultats, devient dans l’ap'
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plicaiion une cause directe de misère et d’abruiissement pour le travailleur. La division du travail, telle que nous la voyons opérée dans la grande industrie, a pour conséquence immédiate de réduire Faction de l’ouvrier à celle d’une machine, et de déprécier, de matérialiser le travail. Dans un atelier où les fonctions sont très divisées, l’ouvrier ne vaut guère que par la force physique qu’il produit, ou tout au plus par l’adresse de l’habitude, qui consiste, comme nous l’avons dit déjà, à faire le plus de mouvements possible dans un temps donné. A mesure que le travail devient plus mécanique, qu’il exige moins d’apprentissage, moins d’intelligence, il est à la fois moins rétribué et plus précaire. C’est alors que commence entre les travailleurs cette désastreuse concurrence dont nous avons exposé les effets, pour des fonctions que tous peuvent exécuter également; c’est alors que les êtres faibles, les travailleurs imparfaits, comme les enfants et les femmes, remplissent à moindres frais les fonctions de l’industrie. L’industrie du coton, la plus perfectionnée et en même temps la plus pauvre, nous a fourni une multitude de faits qui confirment les vérités générales que nous expo ons en ce moment. L’histoire des progrès de l’industrie du coton est l’histoire des progrès de la misère | à chacune des miraculeuses découvertes appliquées à la filature ou au tissage, les classes laborieuses ont descendu d’un degré l’échelle de la misère. L’extrême division du travail dispute à la fois à l’ouvrier son iutelligence et sou pain : les recherclïes de John Marshall constatent que clans les manufactures de coton le prix de la main-d’œuvre a baissé depuis 181 ù dans la proportion de 12 à 1-
» Avec l’exlrême division des fonctions, le travail devient une corvée de manœuvre ; ce n’est plus une occupation ; il n’y a plus de métiers, mais seulement un labeur physique plus digne d’une bête que d’un homme. Le travailleur ne peut plus se complaire à son œuvre, il ne la voit pas naître sous ses doigts ; il fatigue sans cesse, il ne crée rien. Je me rappelle avoir vu à Birmingham une fabrique de lustres et de cristaux où la division du travail était poussée à la plus grande perfection. Les mille pièces dont se composent les objets de la fabrique ne faisaient que passer dans la main des ouvriers, presque tous femmes ou enfants : une série d’ouvriers ne faisait autre chose que frotter des morceaux de cristal contre des meules de grès, de bois ou d’acier, et, pendant toute l’année, ils n’étaient pas occupés à autre chose. Que l’on se figure ce que doivent devenir l’intelligence et le sentiment d’êtres humains qui, pendant des séances de quatorze et seize heures par jour, frottent de petits morceaux de verre contre une meule! Nous avons appelé l’attention plus haut sur ces milliers d’enfants que des fabriques occupent jusqu’à douze ou quinze ans à rattacher des fils ou à quelque emploi de ce genre ; qui n’est pas la millième partie d’un métier, et nous avons fait voir que c’était ainsi que se formait cette nombreuse population de travailleurs inhabiles, énervés, qui se disputent à outrance les plus misérables fonctions. N’est-ce pas là le résultat direct de l’extrême division du travail ? »
[De la misère des classes laborieuses par Eugène Buret,
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