DL TRAVAIL CORPOREL CHEZ LES NATIONS MODERNES
« Ce n’est pas à dire que le travail du corps soit indigne de l’homme et du citoyen, ainsi que le pensait l’antiquité, dans son mépris pour toute œuvre servile. Pris dans une, certaine mesure, il est un exercice bienfaisant et même nécessaire. Ensuite, quand ce travail est conçu, dirigé, animé par l’intelligence, i! en contracte en quelque façon le noble caractère; il devient œuvre d’esprit. Enfin il est des œuvres où la rude et puissante main de la Nature ne pourrait jamais remplacer l’habile et intelligente main de l’homme ; telles sont les œuvres d’art. Or rien de tout cela n’est une servitude ou un abrutissement pour l’esprit, ni le travail modéré, ni le travail intelligent, ni le travail d’artiste. I.’homme, le citoyen, l’esprit le plus libre et le plus élevé peut s’y livrer, sans courir le risque d’y perdre ses meilleures facultés et ses plus nobles sentiments. Quelque besoin qu’elle ait d’esprits cultivés et d’âmes généreuses, la démocratie n’est pas nécessairement une société de beaux esprits, de citoyens oisifs, d’artistes ou de philosophes, telle que la rêvait, dans ses plans de république, l’antiquité, si dédaigneuse de tout travail qui n’était point une œuvre d’art. Pour être un peuple d’ouvriers, la démocratie n’en serait ni moins noble ni moins libérale, du moment que ses ou^ vriers auraient l’éducation, l’indépendance, le loisir, privi^ iéges jusqu’ici réservés aux classes aristocratiques. L’idéal
NOTES ET DOCUMENTS
démocratique des temps modernes n’(st aucune de ces républiques anciennes, dont les citoyens ne connaissaient d’autres œuvres que la politique, la science, la poésie ou les arts. La démocratie athénienne, par exemple, la plus brillante qui ait paru dans le monde antique, est une de ces fleurs charmantes et fragiles dont il ne faut pas reg^arder la ra.cipe. A ne voir que la cité avec ses arts, ses sciences, ses vertus, c’est le règne de l’esprit, c’est le ciel de l’humanité qu’une société pareille. Mais l’enfer est au-dessous, qui travaille sans relâche, qui souffre sans espoir, pour permettre à çes bienheureux esprits de s’épanouir dans la lumière de leur splendide cité. L’idéal de la démocratie moderne est une société où l’esclavage soit en horreur et le travail en honneur, que l’objet en soit le beau ou l’utile ; où les classes proprement dites aient fait place à une simple diversité d’œuvres et de fonctions ; où l’inégalité d’intelligence, de talent, de vertu, de richesse, n’altère point l’égalité morale et sociale fondée sur la généralisation de l’éducation et de la propriété. Le travail est chose sainte pour la démocratie; ce qui lui répugne, c’est cette espèce de' labeur qui ravale l’homme à la condition de l’esclave ou de la brute, »
[La Démocratie, par E. Vacherot, 1860.)
LE TRAVATL.