‹ Le travail. Son influence sur la santéChapitre 38 sur 41 · DU TRAVAIL DES ENFANTS · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL DES ENFANTS

Le travail des enfants â été limité par la loi du 22 mars 1841; cette loi a reçu quelques modifications en 185 (î, et plus récemment encore par la loi des contrats d’apprentis sage du 22 février 1851. Nous empruntons au Dictionnaire

d'hygiène publique et de salubrité de M, le professeur Tardieu une note publiée par M. Audiganne, dans laquelle on trouvera un aperçu de la situation actuelle des enfants employés dans les manufactures et des effets produits par la loi de 1850, qui remonte déjà à plus de douze ans,

fc Les faits consignés dans cette note ont été recueillis dans les ateliers mêmes de nos diverses régions industrielles. Comme il n’y a guère dé district manufacturier en France que je n’aie visité depuis deux ans, en vue d’y étudier la situation morale et intellectuelle des ouvriers, j’ai pu voir de près le rôle attribué aux enfants dans des établissements des'genres les plus divers. Il me paraît utile d’exposer quelques-unes des remarques que j’ai eu lieu de faire, soit dans les fabriques situées au milieu des campagnes, soit dans celles qui sont agglomérées au sein des cités populeuses. Un vif intérêt s’attache, en effet, à la jeune population qui commence dans les manufactures l’apprentissage de la vie laborieuse, et la connaissance du véritable état des choses est indispensable pour apprécier la loi qui protège ses premiers travaux. Cette loi, dont l’action s’est toujours exercée d’une manière utile, aurait, au besoin, repris une vigueur nouvelle dans ces derniers temps où nous avons vu toutes les mesures propres à améliorer le sort des classes ouvrières recevoir une si haute impulsion. Qu’on fasse, si l’on veut, une large part à des irrégularités qu’expliquent, en une matière aussi délicate, les difficultés inhérentes à un premier essai, il reste encore des résultats et des améliorations incontestables destinés à marquer dans l’économie industrielle de la France.

» En contrôlant les unes par les autres les données puisées

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à des sources diverses, je crois pouvoir évaluer au chiffre de 100 000 le nombre des enfants âgés de moins de seize ans travaillant dans des ateliers assujettis à la loi de 1841, c’est-à-dire dans les manufactures et usines à moteur mécanique ou à feu continu, et dans les fabriques réunissant plus de vingt ouvriers. J’estime, en outre, que ces ateliers, envisagés en bloc, emploient un enfant sur dix ouvriers, ce qui suppose une population totale d’à peu près 1 100 000 individus. Les enfants sont très inégalement répartis entre les différentes industries. Les filatures mécaniques du coton, de la laine et du lin sont de tous les établissements ceux qui en renferment le plus. On doit noter ensuite les fdatures de soie, naguère simples ateliers de famille, mais qui forment aujourd’hui, dans plusieurs de nos départements méridionaux, des usines importantes utilisant les bras d’un assez grand nombre de jeunes filles.

» Les enfants sont infiniment moins nombreux dans les tissages mécaniques, qui n’existent, du moins sur une grande échelle, que pour le colon et le lin. Le tissage mécanique de la laine, quoiqu’il donne en ce moment, après des essais d’abord infructueux, des résultats qui ne permettent pas de mettre en doute son prochain développement, en est toujours à ses débuts. Destinées à transformer également lé tissage de la soie, au moins pour les étoffes unies, les machines ne sont encore installées que dans de très rares ateliers du Rhône, de l’Isère, de l’Ain et de la Loire. La très grande masse du travail s’effectue sur des métiere à bras, au domicile même des ouvriers. En dehors de nos fabrications textiles, je ne crois pas que les autres établissements de tout genre

contiennent à eux tous un dixième du nombre total des enfants enrôlés au service de l’industrie manufacturière. On peut donc affirmer que, sauf certaines spécialités où les enfants sont assujettis, comme pour la fabrication du papier peint, à des conditions particulières, le véritable intérêt de la question se concentre dans le domaine de la filature et du tissage mécaniques et des travaux accessoires.

» On sait que, d’après la loi existante, les enfants ne peu? vent être admis dans les fabriques avant l’age de huit ans; la durée du travail est fixée à huit heures au plus sur vingt? quatre Jusqu’à douze ans, et à douze heures de douze à seize. Le travail de nuit est interdit, sauf quelques exceptions, qui s’appliquent seulement aux enfants de treize ans. Le travail doit être interrompu les dimanches et jours de fête, Les enfants doivent fréquenter une école jusqu’à douze ans, et même après cet âge, s’ils ne justifient pas qu’ils ont reçu l’instruction primaire élémentaire.

3) Je n’ai rencontré nulle part d’enfants occupés avant huit ans. Des enquêtes antérieures à la loi avaient démontré que, dans certaines localités et certains genres d’industries, on les recevait jadis à sept ans et même à six. Ce travail prématuré était un abus évident dont la disparition constitue un premier bienfait.

» La limitation du travail à huit heures pour les enfants de huit à douze ans impliquait l’organisation des relais^ qui, dans la pratique, ont suscité des objections plus ou moins fondées. Ce système a été cependant essayé, mais seulement dans de rares établissements, par exemple dans quelques-unes de ees vastes manufactures du Haut-Rhin qui forment de

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véritables clans industriels, et où le désir d’améliorer la situation des ouvriers a donné naissance aux plus ingénieuses combinaisons. Ici se présente, il faut l’avouer, le nœud gordien de la loi. Peut-on concilier les relais avec les exigences industrielles? Peut-on, d’un autre côté, concilier le travail uniforme dé douze heures avec la fréquentation des écoles? Si, pour échapper à cette alternative, on retarde l’âge d’admission, ne risque-t on pas, en diminuant la masse des salaires, d’appesantir au delà de toute mesure le fardeau qui grève les familles nombreuses? L’indication de ces questions, que je ne crois pas insolubles, mais dont l’examen ne serait pas ici à sa place, explique du moins Cju’on ait repconh’é sur ce point de sérieux obstacles,

» On devait entrer bien plus aisément dans la pensée de la loi pour les enfants de dou^ à seize ans qui peuvent travailler douze heures. Cette fixation a même perdu de son importance depuis qu’une loi générale, dont le gouvernement a plus d’une fois recommandé la stricte exécution, est venue déterminer ce terme comme un maximum pour tous le.s ouvriers dans les manufactures et les usines. Grâce à ce nouvel acte, combiné avec des efforts antérieurs, de notables améliorations se sont opérées sous le rapport de la durée du travail, et les abus, quand il s’en est produit, n’ont plus été poussés aussi loin qu’autrefojs.

» Que se passe-t-il au sujet du travail de nuit, qui ne peut être toléré de la part des enfants au-dessus de treize ans que dans certains cas exceptionnels, ou dans les établissements à feu continu, et à la condition de compter deux heures pour trois? Dans les usines à feu continu, où le travail de nuit est

indispensable et où l’ouvrier doit apprendre de bonne heure à y plier ses habitudes, celte condition de compter deux heures pour trois a toujours paru de nature à entraîner une gêne inutile, et, par suite, d’une exécution peu désirable. Quant aux industries qui ne sont pas en droit d’invoquer les exceptions prévues, l’interdiction du travail de nuit pour les enfants a été posée en principe pour tous les manufacturiers. Il y a tel établissement se rattachant au faisceau de nos industries textiles, où certains ateliers marchent nuit et jour, mais les relais de nuit ne comptent pas d’enfants. Les dérogations à la règle générale sont fort exceptionnelles, et elles ne nous ont pas empêché de reconnaître qu’on doit encore ici à l’exécution de la loi d’avantageuses modifications.

» L’idée qui a fait interdire le travail les dimanches et jours de fête, cette idée que recommandent en même temps la religion, la morale, l’hygiène, l’économie industrielle, était respectée dans plusieui's de nos pays de fabrique, même avant la loi relative aux enfants. Au sein de l’industrie alsacienne, par exemple, la fermeture des ateliers durant les jours fériés a toujours été à peu près générale. A une autre extrémité de la France, dans les cités manufacturières du Midi, à Nîmes, Lodève, Bédarieux, Wazamet, Castres, etc., l’observation du dimanche est enracinée comme un fait traditionnel dans les mœurs populaires. C’est dans le nord de la France, c’est dans certains districts de la haute Normandie et de la Champagne, c’est à Paris et dans le vaste rayon de la capitale, qu’on s’était le plus écarté de l’ancienne coutume. Les exemples donnés par le gouvernement, les conquêtes réalisées par la pensée religieuse, ont largement développé, dans ces

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derniers temps, l’application du principe salutaire déposé dans l’acte de 1841.

» Des progrès d’une autre nature, c|ui appartiennent aussi à l’ordre moral, ne sont pas moins incontestables : je veux parler du développement de l’instruction primaire parmi la jeune population des fabriques. Ici j’ai trouvé des écoles nouvellement fondées, là on avait élargi celles qui existaient déjà ; ailleurs on avait ouvert des classes du soir. Il me serait facile de citer des chefs d’établissement qui ont institué à leurs frais, dans leurs usines mêmes, de petites classes, afin de mieux concilier les exigences de la loi avec celles de l’atelier. J’ai rencontré ces créations dans des usines de différentes espèces : dans les tissages de Marquette, près de Lille; dans les filatures des Venteaux, près de Reims ; dans les forges de Terre-Noire, près de Saint-Étienne; dans les établissements de la Compagnie des mines de la Loire, etc. Les écoles dépendant du vaste établissement du Creuset sont citées pour leur excellente direction. C’est en Alsace pourtant, c’est dans le département du Haut-Rhin que ces institutions familières m’ont paru fondéessur le plus large plan. Dans lesgrands établissements de filature, de tissage et d’impression, situés dans les vallées de la chaîne des Vosges, à Munster, à Gueswiller, à Wesserling et à Dornach , près de Mulhouse, etc., les classes ont lieu le plus souvent durant les heures de travail ; des enfants de supplément, appelés surnuméraires, payés par les patrons, remplacent alors ceux de leurs camarades qui sont à l’école. Les livres, le papier, les plumes, sont délivrés aux frais de chaque maison. »

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