‹ Le trèfle blancChapitre 1 sur 4 · JOURS HEUREUX · texte numérisé non relu

JOURS HEUREUX

A Bernard Metman.

Diî^zgd byCoogle

J'ai toujours aimé et j'aime encore les promenades solitaires. Aucune ville, presque, qui n'ait ses rues silencieuses et peu fréquentées. Je les préfère aux autres.

L'herbe y croît entre les pavés et y verdoie au cailloutis des trottoirs que long-ent des façades discrètes ou que suivent des hauts murs de jardins. J'aime celte uniformité; sa monotonie rend les pensées plus diverses. Tous ces murs se ressemblent, murs du couvent, murs de l'évêché, mur de l'hôpital, mur du collège, mur du parc avec u,ne petite porte fermée au bas de laquelle poussent des orties, mur

du cimetière que dépassent les pointes inég-ales des cyprès.

Le cimetière de P. . . est situé non loin du faubourg, un peu à l'écart. On y monte par une route caillouteuse, et de là on domine le paysage de la ville et des campagnes. Elles sont agréablement vertes, herbeuses et cultivées. Champs et prairies y alternent. Un long canal les coupe; des peupliers bordent son eau lisse. Une rivière y sinue; des saules accompagnent son onde plus vive. Elle se sépare en deux bras qui se rejoignent après avoir, sur un double pont, traversé la petite cité tranquille. Quelquesunes de ses maisons sont assez anciennes pour dater de l'époque où fut construit le vaste bâtiment qui sert de collège

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et de presbytère et dont la façade montre ses hautes fenêtres à balcons de demeure jadis abbatiale et qui touche à l'église.

Alentour, la ville se groupe et se divise On distingue le lacet des rues, l'étendue des places, l'enclos vert d'un couvent, et les quinconces d'un mail. Notre maison s'entrouvait proche. Elle était très vieille et assez délabrée, couverte en tuiles. L'acquéreur aura dû les remplacer, rafraîchir les peintures, refaire les plafonds, rajuster les carrelages disjoints, mais j'en garde un souvenir exact et je la revois toujours telle qu'en ces mois de ma septième année où j'en habitai la provinciale désuétude.

Ce petit temps de ma vie est resté singulièrement présent à ma mémoire et je

le ressens encore d'une façon toute particulière. Il est comme en suspens en moi-même; il y forme un tout indissoluble. Je le repense sans y rien chang^er et je me borne à m'y expliquer certaines choses ou certains faits dont je n'ai compris le sens qu'ensuitc,mais dont j'ai conservé au fond de moi la sensation intime, vivante et définitive.

Notre maison avait deux issues. L'une sur la grande place, l'autre sur* un mail qu'on appelait le Cours. Une sorte de portail de pierre encadrait une porte cochère où une autre plus petite s'ouvrait.

C'est là que nous déposa l'omnibus.

L'aurore était venue pendant que le train roulait à travers la campagne pâle, aux arrêts à de petites gares de brique où Ton entendait, à l'auberge proche, chanter un coq matinal. Nous avions senti la fraîcheur humide sur nos faces poussiéreuses. Quoique de grand matin, on nous attendait. Ma grand'mère et mes tantes m'embrassèrent. Ma tante Marceline me prit par la main. Elle était jeune et me plut dès l'abord. Ma tante Julie me parut grande^ grande...

Nous entrâmes dans une cour sablée.

Quelques poules se levèrent qui se tenaient accouvées ; d'autres grattaient de l'ongle ou picoraient du bec. Il y en avait de tachetées de noir ou de blanc. Certaines luisaient lisses, certaines se boursou-

fiaient, maigres sur leurs pattes écailleuses, obèses sur leurs jambes guêtrées de plumes. Un grand coq paradait au milieu d'elles de la gorge et de l'ergot, pompeux et botté. Sa crête rouge oscillait; il était peinturluré et populaire, comme figuré naïvement au fond de quelque assiette de faïence vernissée. Trois pigeons s'envolèrent.

A droite se voyait la bâtisse du poulailler avec ses grillages où remuaient doucement des duvets accrochés; des écuelles de terre gardaient de l'eau trouble.

Le petit toit inclinait ses tuiles rougeâtres.

A gauche, un mur blanc. Des piliers de bois y soutenaient une sorte de galerie où montait une vigne qui s'enlaçait

à la rampe de fer et formait berceau au-dessus. Cette galerie venait jusqu'à la maison, en balcon devant les fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, la porte d une remise et celle de la cuisine.

Une odeur matinale de pain frais et de café l'emplissait. Les grosses solives du plafond s'entre-croisaient. Les casseroles de cuivre luisaient au-dessus d'un buffet bas en bois ciré. Deux grandes bassinoires, l'une rouge et l'autre jaune, brillaient à la muraille. Dans la haute cheminée fumait, à une crémaillère, un chaudron de fonte. C'était sombre et saur. Une vieille femme assise plumait un poulet.

En passant par le vestibule, je me haussai pour accrocher mon chapeau à

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un des champignons de bois gris où pendaient des pèlerines, un châle de laine et d'autres nippes et, n'ayant pu y réussir, j'en coifFai une des boules de cuivre qui ornaient le bas de la rampe d'escalier.

On se voyait dans sa rondeur polie avec une figure aplatie, déformée et comique.

Tout de suite je m'intéressai vivement à cette découverte qui me promettait plus d'une joie.

Les enfants ont une singulière entente des lieux. Dans une maison, rien n'est à leur usage et à leur taille, aussi s'y composent-ils une demeure particulière et à leur choix, faite des objets, des endroits et des êtres qui leur conviennent. Ils s'approprient certains coins, adoptent tel meuble, préfèrent telle personne dont ils

ont reconnu l'utilité et ragrément. Choix mystérieux que dicte un sens secret et contre lequel lutte d'ordinaire la sagesse familiale. De là vient peut-être en partie aux enfants le désir d'être seuls, hors delà contradiction que leur imposent les présences aînées.

Assis, les jambes pendantes, sur une des chaises de paille de la salle à manger, je regardais mes tantes me beurrer des tartines. Les bols fumaient douce^ ment. Une petite mouche marchait sur le beurre, elle s'envola et je la suivis des yeux au plafond où elle se posa, aux murs qu'elle frôlait de ses ailes légères.

Ils étaient peints de marbrures jaunes et vertes ; dans une niche, un poêle de faïence blanche dressait son tuyau sur-

monté d'un madrépore; un baromètre doré pendait entre les deux fenêtres; des demi-rideaux en mousseline voilaient les carreaux du bas ; au-dessus, à travers la transparence verdâtre des vitres, j'apercevais les maisons de la place, les toits, le ciel où des hirondelles se poursuivaient et je me sentais une grande envie de dormir. J'entendais des pas dans le vestibule, lourds pas, déchaussés et mats. On montait nos malles. Ma tante Marceline roulait des boulettes de mie de pain sur la nappe et je distinguais entre ma grand' mère et ma mère les mots de — crise inquiétante, — état grave, — le médecin dit — ahl c*est bien triste! — il dort encore — et il me semblait entrer dans quelque chose de mystérieux dont

on ne parlait qu'à voix basse et qui nécessitait des précautions, du chuchotement, des pas discrets et des portes doucement fermées .

Ce fut les yeux encore gros du sommeil de la sieste que j'entrai au salon où se tenait mon grand-père. Il était assis dans un fauteuil d'acajou garni d'un velours d'Utrecht jaune, en habit marron foncé à gros boutons de corne. Sa barbe grise couvrait ses joues osseuses, d'épais sourcils noirssurmontaientsesyeux. L'air dur et bon, il m'embrassa tendrement. On me plaça près de lui sur une petite chaise et je me mis à l'examiner avec curiosité;

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C'était donc pour venir voir ce vieux monsieur qu'on avait voyag-é si longtemps et que j'avais quitté mes plus beaux jouets, mes soldats de plomb et mon bateau à voiles 1 Qu'avait-il donc qui nécessitât de pareils sacrifices? Il me semblait un vieux monsieur comme les autres, mais que je savais malade, et je comprenais vaguement qu'il devait à cette qualité son importance exceptionnelle. Mais en quoi consistait cette maladie ? Je le voyais assis dans un fauteuil, vêtu, peigné. Si je l'avais trouvé au lit avec quelque trace plus apparente de sa souffrance, je me serais expliqué plus facilement l'intérêt qu'il excitait ; mais cette situation de malade qui ne se marquait par rien d'extérieur ni de trop visible me déconcertait

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sing^ulîèrement, et je ressentais pour elle une sorte de respect anxieux et de curiosité attentive.

Je continuais à le considérer sans rien dire. Ses mains surtout me préoccupaient vivement. De grosses veines bleuâtres les g-onflaient, des touffes de poils gris poussaient aux phalanges noueuses. L'infirmité qui ankylosait le corps entier les épargnait et je les suivais déployant le large mouchoir qu'elles cherchaient cache entre les coussins du fauteuil, ouvrant une tabatière, y puisant la prise, ou, fréquemment, se croisantau sommet d'une canne.

Cette canne me paraissait admirable. C'était un gros bâton sculpté, à sa poignée, d'un lézard. La bête semblait vivre ; sous la caresse des doigts elle paraissait ani-

mée,et je m'attendais à la voir s'échapper •et courir en frétillant sur le parquet.

Je ne comprenais guère ce que cette grossière sculpture avait de touchant en sa mélancolie entre les mains oisives du vieillard qui, amateur passionné de jardinage et de fruits, voulait, en son impotence, que la bête familière des vieux murs et des espaliers lui rappelât un peu ce que, de la nature, il avait le plus aimé, fût comme une allusion à un goût rustique, et fît de cette canne une sorte de sceptre de quelque humble royauté maraîchère. . .

La journée passait , chaude et lourde.

On ouvrit la fenêtre et on écarta les persiennes. Je m'ennuyais. J'entendais dans la rue, sur la place, crier des gamins et

parfois, au milieu d'un silence, grandpère frapper de l'ongle sur sa tabatière d'agate.

Le surlendemain était un dimanche.

On finissait de m'habiller pour la messe que les cloches annonçaient et dont la gonnerie entrait par la fenêtre ouverte. Mes tantes se tenaient debout dans la chambre déjà prêtes à partir, en robes claires, un gros livre à la main. En sortant, elles ouvrirent leurs ombrelles, Tune rose, l'autre verte. La double soie bombée craqua au soleil. On marchait doucement sur les pavés pointus de la rue. Il y avait au seuil des portes des petits gar-

çons avec des cols blancs et des petites filles avec de minces nattes. Les mères achevaient d'enfiler des gants defiloselle; puis les portes se refermaient et les groupes s'acheminaient vers l'église . Au portail stationnaient des paysans en longues blouses bleues roides d'empois.

Les chapeaux de feutre ombrageaient des joues rasées. Ils causaient bruyamment avant d'entrer à l'office. L'église déjà ronflait d'orgue et regorgeait de monde. Des gouttes d'eau bénite aspergeaient la dalle autour de la cuve du bénitier où des poissons sculptés en frise tournaient dans le granit bleuâtre. Un Christ de bois peint, à une croix taillée, mirait son torse sanguinolent et sa tête épineuse dans l'eau froide et claire. Le suisse, devant la

grille du chœur, se tenait debout. Avec son chapeau emplumé, sou baudrier rouge, ses mollets cambrés, il avait l'air goguenard et cérémonieux, moitié sacristain, moitié gendarme, et il me semblait que c'était sa hallebarde qui avait dû ensanglanter de sa plaie rosâtre le maig^re Christ de la porte.

La hallebarde, de sa hampe, frappa le pavé, et l'assistance se leva dans un bruit de chaises remuées, de robes froissées, de toux, et une odeur d'humidité tiède, de sueur et d'encens. Nous gagnâmes nos places. Elles se trouvaient dans une petite chapelle derrière le chœur. Entre les piliers blancs à chapiteaux de figures et de fruits, j'apercevais le prêtre et les servants,mais leurs génuflexions et leurs

cérémonies m'inléressaient certes moins que les enfants de Técole rangés devant nous sur deux bancs de bois. Leurs têtes tondues, blondes ou brunes, se tournaient fréquemment. Parfois une main terreuse et recroquevillée g-rattait énergiquement la courte toison où le rond de pelade luisait nu dans la chevelure drue.

Les jambes remuaient, dans une perpétuelle inquiétude. Les coudes se taquinaient. De Tun des bancs une face hilare me réjouit de la contorsion, par-dessus l'épaule, d'une afiFreuse g-rimace.

J'étais enchanté, et tout en faisant semblant de lire au gros livre que grand'mère m'avait mis entre les mains, je regardais en dessous si je ne reverrais pas la face bouffonne.

A rÉvangile, la voix du prêtre nasilla.

De petites flammes dansaient au bout des cierges. L'officiant ôta sa chasuble. La blanche tunique de Tanbe le faisait apparaître comme en chemise. Le suisse le précédait à travers la nef vers la chaire.

Pour entendre le sermon, les assistants des chapelles s'approchaient à portée du prédicateur. Je suivis ma grand'mère et mes tantes , chacune portant sa chaise.

La mienne était lourde, je m y attelai et la traînai derrière moi sur les dalles où elle sursautait bruyamment.

Nous nous trouvions en pleine foule.

Les coiffes tuyautées des paysannes ^e mêlaient aux chapeaux des dames. Ma mère et mes tantes se parlaient bas. Ma tante Marceline fil remarquer que la

perruque de M. Gaspard lui couvrait presque une oreille. — Ah ! voilà M°*® de Nérondeetses filles. Gomme M. de Néronde a vieilli I Voici les petits Vardoux . — Trois garçons dont laîné avait une longue figure jaune et les deux autres des faces rougeaudes. Leurs gros mollets nus s'écrasaient aux barreaux de leurs chaises. Ils portaient chaussettes rayées et cols marins. Les petites de Néronde souriaient. M. Gaspard somnolait. Une vieille paysanne, chapelet aux doigts, marmottait en regardant son panier caché sous sa jupe. La voix du prédicateur montait et descendait.

Brusquement, elle s'arrêta. Les chaises remuèrent de nouveau. Le prêtre en tunique blanche retraversa l'allée de la nef.

Le suisse se replanta devant la grille.

L'office reprit. Le Credo monta aux voûtes, soutenu par l'orgue. La Préface fut chantée. L'Elévation courba les têtes.

Je revis sournoise et furtive la grimace du gamin. Les sols tombèrent dans la bourse de quête et la cérémonie s'acheva.

On sortait. Une poussée engorgea la porte. Je me trouvai entre deux gaillards de la campagne. Leurs blouses empesées me frôlaient. Derrière nous l'orgue grondait encore.

Au dehors, c'était le grand soleil de midi, une chaleurforte sous un ciel clair. Des mendiants tendaient leurs chapeaux crasseux ; l'un deux montrait un moignon rose, un aveugle menait en laisse un caniche boueux dont le poil pendillait

comme des bouts de vieilles ficelles.

Les gros souliers martelaient le pavé lumineux. Ma grand' mère s'arrêta pour parler à son fermier qui Técoutait, court et trapu, tournant son feutre entre ses doigts, en sa blouse ballonnée. Auprès de lui se tenait un petit garçon blond avec des yeux bleus. Des gens passaient en saluant ou s'approchaient pour demander des nouvelles de grand-père. Les deux plus jeunes Vardoux bousculèrent une vieille dame qui sortait au bras de M. Gaspard et que mes tantes abordèrent dans sa voiture où elle était montée péniblement. Grand'mère m'écarta du marchepied ; les chevaux piafiFèrent et partirent. La rue redevenait silencieuse.

Le soleil chauffait le pavé; les maisons

ne faisaient presque pas d'ombre sur le trottoir. C'était midi.

Les jours qui suivirent notre arrivée furent marqués d'une amélioration dans l'état de santé de grand-père. Les douleurs qui le tourmentaient se calmèrent; ses membres retrouvèrent quelque souplesse ; l'appétit lui revint et il g-oûta avec plaisir les premiers fruits de son jardin, poires hâtives, raisins précoces.

Certaines vieilles bouteilles de sa cave lui versèrent, de leurs panses poussiéreuses, des vins d'anciennes vendanges.

La tabatière répandit moins son tabac aux >soubresauts des mains énervées.

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L'enflure des jambes diminuée lui permit même de se lever de son fauteuil.

Il s'appuyait longuement aux bras d'acajou et se mettait debout d'un lent effort pour faire quelques pas dans le salon. Sa main tremblait sur le lézard de la canne.

Les coussins jaunes gardaient sa place marquée, comme dans l'attente narquoise d'un retour qui en effet ne tardait guère.

On faisait silence autour de cette promenade hésitante. Les aiguilles à tricot de grand'mère s'arrêtaient, et tout le monde restait comme en suspens à regarder le vieillard, au bras d'une de ses filles, parcourir le salon. Il allait jusqu'à la fenêtre et retournait au fauteuil où il retombait lourdement; la canne glissait sur le parquet et jenemanquaispasde la ramasser^

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prompt à roccasion de toucher ainsi un instant le lézard ; et c'étaient, au malade, ces tendres compliments où Ton exagère d'une façon touchante ce qu*il vient d'accomplir comme pour y voir un sig^ne de mieux ou en tirer un aug-ure de guérison, compliments accueillis tantôt d'un sourire de fatigue, tantôt reçus avec un froncement de sourcil, et parfois rebutés d'un de ces mots secs que dictent l'ennui du mal, l'humeur de l'infirmité, la certitude de l'impotence. Cette sorte d'amertume acariâtre se montrait même dans le demi bien-être de cette semaine de répit.

L'accalmie pereistante avait pourtant permis de rouvrir la table de jeu.

Le tapis vert brilla de la nacre des jetons et de la bigarrure des cartes. Le

goût de la partie y asseyait chaque jour vers quatre heures M. Gaspard de Berteuil, M. de Néronde et Tabbé de laTalais, whisteurs acharnés. M. de Berteuil était grand et mince; une épaisse perruque grisâtre couvrait sa tête ridée où s'allongeait au menton une barbiche blanche. Il portait des guêtres grises et des escarpins qu'on entendait craquer au moindre mouvement de leur vernis miroitant. Leur bruit d'insecte se mêlait au tintement des jetons et au souffle des cartes. M. de Berteuil, coquet et sénile, tenait à son pied, se cambrait, marchait droit, portait haut; ses breloques lui battaient la cuisse. Mon grand-père l'aimait et le plaisantait, mais avec une pointe de respect, non pour sa belle maison et ses

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bonnes fermes et son cabriolet attelé d'un cheval pommelé, mais plutôt parce que, légitimiste intraitable, M. de Berteuil avait fait plusieurs fois le pèlerinage de Goritz et de Frohsdorf et qu'il avait parlé au « Roj ». Ce voyage avait été le désir continuel de mon grand-père; les circonstances de sa santé l'en privèrent, mais il gardait précieusement, rapportée de là-bas par son ami, encadrée au mur, près de son fauteuil, une feuille de papier blanc, ornée d'un cachet rouge et de la signature du Prince.

Je me souviens de l'abbé de la Talais conmie d'un petit homme maigre, dont un long nez, marqué sur l'aile gauche d'un pois noir, était toute la figure. Son ventre rondelet bombait sous sa robe qui,

raccourcie par devant, laissait voir des souliers à boucles de cuivre. Il avait été ^rand vicaire quelque part, mais renonça à tout espoir d'épiscopat pour devenir et rester curé de P..., où il était né, de bonne race et apparenté aux meilleures familles du pays, de sorte que plusieurs de ses ouailles, par ancienne camaraderie, continuaient à le tutoyer. Berteuil, entre autres, l'interpellait d'un : — A toi, Tabbé ! — qui me surprenait. M. de Néronde, à la table de VN^hist, représentait assez bien le ce mort » par son silence, ses yeux caves, son visag-e osseux.

Ma grand'mère profitait d'ordinaire de la présence de ces messieurs pour s'esquiver furtivement. Elle aimait ^les messes, les saluts, les sermons, les visites aux

couvents ou à des amies. Non seulement elle tenait fort à ses habtiudes, mais elle désirait que ses filles accomplissent comme un devoir ce qui était pour elle un plaisir. Scrupuleuse en dévotion et ponctuelle en politesse, elle poussait ma mère à profiter du mieux survenu pour s'acquitter de son devoir mondain qu elle souffrait de sentir différé. Ma mère commença la tournée d'usage où souvent elle m'emmenait.

Nous allions de rue en rue ; tantôt on sonnaità uneporte,tantôtà une grille. Un chien aboyait. On entendait le pas d'une servante qui venait ouvrir en relevant d'une main le coin de son tablier, ou le tintement du chapelet de la tourière. Le parloir du couvent sentait la cire et l'en-

cens. Les chaises de paille s'adossaient au mur nu. Un grand crucifix assistait à la causerie. De vieilles dames m'embrassèrent en des salons à meubles cannelés. Les têtières de guipure blanche couvraient les dossiers des fauteuils, devant chacun desquels s'étalait un rond de sparterie. Parfois, dans un coin, pépiait une cage d'oiseaux avec un velouté bruit d'ailes et le craquement des graines becquetées. Des salles à manger sentant le pain et le linge s'ouvrirent pour moi et des confitures roses ou jaunes coulèrent sur des assiettes blanches. Des prunes s'éboulèrent des jattes.

Une fois, nous sonnâmes à une porte grise. Au bout d'un long corridor, nous entrâmes dans un salon à boiseries* De

hautes glaces en des cadres de rocaille montaient jusqu'au plafond, M"« de Serlette y mirait une tournure carabosse et une extraordinaire laideur. Ses yeux disparaissaient dans les rides de sa figure bouffie. Elle bredouillait ; un petit sac de soie noire pendait à son bras et des mitaines de fil lui couvraient les mains.

Chez M™e de Néry, on m'envoya promener au jardin. 11 y avait un kiosque vitré plein de toiles d'araignées; une (grosse mouche y bourdonnait dans l'odeur moisie. Plus loin je rencontrai une fontaine. Je pompai. L'eau vint drue, abondante, fraîche, cristalline, brisant son jet sur une pierre moussue creusée 6q rigole, et mouillant mes souliers dont

elle criblait la poussière de petits points noirs et qu'elle finit par tremper tout entiers. Le vent murmurait dans les arbres avec un tremblement lég-er de feuilles. L'eau s'égouttait lentement; une brouette grinçait au détour d'une allée.

Chez M""® de Néronde, on nous dit qu'elle n'y était pas et j'en eus quelque regret. La maison se trouvait tout au bout de la ville, au commencement d'une grande route bordée à cet endroit de magnifiques platanes et qu'un mur bas séparait du parc. On voyait par la grille une vaste pelouse autour de laquelle tournait une allée qui s'enfonçait sous des arbres. Les grands platanes arrondissaient leurs branches en voûte verte.

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L*ombre était tachetée de soleil; les troncs squameux s'écaillaient.

Nous venions nous promener là presque chaque jour, ma mère, mes tantes et moi. Je les quittais pour courir en avant et je les rejoig'naîs vite si quelque voiture approchait, si quelque chien me jappait aux jambes, et je marchais sagement auprès d'elles.

Après les platanes la route continuait, tournant le flanc d'un coteau de vignes et dominant la campagne. La rivière parcourait mollement les prés, se nouant de boucles lentes. Çà et là luisait une mare avec des saules ; les peupliers du canal s'alignaient ; la fumée horizontale d'un train se déroulait ; des fermes à toits rouges flambaient dans la verdure

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des prés et le bistre des labours. Souvent rhorizon se bornait là; mais parfois, à cause d'une certaine transparence de l'air, il s'agrandissait de pentes indécises au delà desquelles, certains jours, se dressaient, vaporeuses, bleuâtres, de longues collines harmonieuses.

La route continuait encore avec ses tas de pierres, ses arbres réguliers ; elle devenait toute droite et allait traverser le canal qu'elle passait sur un pont bombé.

De là partait le chemin de Terroine.

C'est à Terroine que se trouvait le château habité par la marquise de Verdeilhan, la vieille dame qui, l'autre dimanche, montait en voilure au sortir de la messe. Depuis lors elle était venue voir mon grand-père, qui avait été des amis

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de son mari. Son entrée au salon, avec un bruit de soie froissée, retentit des jappements de ses trois petits chiens bichons qui ne la quittaient pas, blottis dans ses jupes sous son fauteuil et qui, au départ, laissèrent sur le parquet trois minuscules flaques et une crotte crayeuse»

Il faisait un temps tiède et doux et je jouais sans chapeau dans la cour. Mes poches bourrées de cailloux, un rond à la craie tracé sur la porte de la remise, je m'exerçais à cette cible avec le regret, au fond, de ne pouvoir employer mon adresse contre un but plus agréable :

les poules qui picoraient autour de moi.

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Elles piétaient tranquillement. Une, parfois, qui s'était trop approchée, sursautait au bruit de ma pierre contre le van tail et s'enfuyait en gloussant. J'aurais aimé la poursuivre. J'avais un jour essayé d'en prendre une à la course, mais sans résultat par l'apparition simultanée de ma mère et de la vieille Justine.

C'était elle qui soignait le poulailler.

Elle restait assise au seuil de la cuisine à tricoter ou bien jetait du grain aux poulesj'redressant les écuelles renversées, cherchant les œufs quand la pondeuse avait chanté. Elle allait aussi au jardin ramasser de l'herbe pour les lapins. Au retour, elle la portait dans son tablier gonflé. Les herbes pressées en tombaient, formant une boule verte, déjà flétries

comme d'avoir été touchées par de si vieilles mains. Longtemps elle triait le paquet, mettant à part les meilleures. Il y en avait de roches, un peu piquantes, de molles avec de petites houppes jaunes, du pissenlit et du séneçon, que se partageaient les lapins aux longues oreilles et les lapines au ventre doux.

Certains jours elle entï'ait dans le poulailler. Je voyais sa coiffe blanche, ses besicles, et elle ressortait tenant deux poulets liés par les pattes qu'elle emportait dans une petite maisonnette située au fond de la cour. Puis on entendait des g-loussements lamentables et elle reparaissait, avec à chaque main une des bêtes, du bec de qui coulait un filet de sang. Elle les jetait frémissantes sur

le seuil de pierre de la cuisine, leur petit œil voilé d'une taie bleuâtre et, assise dans son fauteuil de paille, commençait à les plumer. Ses long-s doigts fouillaient le poitrail ; le duvet arraché laissait apparaître le bréchet bleuâtre; les cuisses se dénudaient; la tête pendait au bout de son cou flexible. J'avais g-rand'peur de la vieille ménagère. Elle me représentait assez bien les sorcières des Contes de Perrault, et aujourd'hui, elle me surveillait du coin de Tœil, par-dessus ses lunettes, guettant mes cailloux.

Mes poches commençaient à se dégonfler, lorsque ma tante Julie entra dans la cour et me dit de mettre mon chapeau pour aller au jardin. — Grand-père y va, ajouta-t-elle . Nous irons devant,

pour lui ouvrir. — Je courus au vestibule décrocher mon chapeau de la boule de cuivre qu'il coiffait. Sur l'escali^ je vis grand-père que deux hommes descendaient dans un fauteuil. Il voulait revoir ses légumes et ses espaliers.

Le jardin était séparé de la maison par le Cours où un quinconce de tilleuls ombrageait des bancs de pierre, et par le champ de foire où poussait une herbe râpée. Chaque dernier dimanche du mois s y tenait l'assemblée des bestiaux. Les bœufs et les vaches dominaient de leurs cornes et de leurs croupes la cohue des moutons. Les blouses et les paniers, les fichus et les fouets se mêlaient. Dès boutiques installées sur le Cours déballaient leurs cotonnades et leurs coutelleries. Les

paysannes piétinaient. Des enfants sifflaient en des musiques d'un sou. Puis, dans Taprès-midi, la foule rustique se dissipait et, jusqu'au soir, sur les routes, s'éparpillait un passage de bestiaux et de carrioles, depuis Téleveur qui mène son troupeau jusqu'au bouvier qui aiguillonne son attelage, la vieille femme qui conduit sa chèvre, le vieil homme qui, une branche boueuse à la main, pousse devant lui un goret gras.

J'avais vu une de ces foires, celle de la fin de juin. Le champ que nous traversâmes était encore couvert de bouses et de crottin. Notre jardin Je bordait de sou mur hérissé de tessons et que dépassaient quelques cimes d'arbres. C'était un vaste enclos rectangulaire. Des fruits de toutes

sortes y mûrissaient en espaliers ou en plein vent. A un angle se dressait un petit pavillon rempli d'outils, de graines et d*lierbes sèches. Non loin d*un banc vert qu'abritait un noisetier se trouvait le réservoir.

On y descendait par un escalier herbu dont la dernière marche ébréchée trempait dans Teau. Les trois autres côtés élevaient à picleur maçonnerie. Un tuyau montait le long d'une des parois. La pompe se déversait en haut dans une cuve de pierre, mais elle ne fonctionnait , plus, et la cuve restait à demi pleine d'eau que le jardinier remontait du réservoir. J'aimais le regarder tout au fond, accroupi sous son chapeau de paille. Il ôtait ses sabots avant de descendre, et

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tandis qu'il les remettait l'arrosoir s'égouttait sur le gravier. Le crible de la pomme épanouissait un bouquet d'eau vermiculée.

Celle de la cuve était trouble ; je m'y penchais pendant des heures entières à y barboter, manches retroussées ; des têtards y frétillaient en petites boules noires; j'épiais leurs agitations molles et vives.

Souvent ma mère et mes tantes, lasses de coudre sur le banc vert, à l'ombre du noisetier d'où j'entendais leurs voix, me laissaient à la garde du jardinier.

Elles parties, il se faisait un grand silence. Les mouches bourdonnaient; une fleur, surchargée d'un frelon, fléchissait doucement; les guêpes passaient dans

l'air chaud avec un bruît tiède ; des lézards couraient sur la pierre brûlante ou s'arrêtaient immobiles en leur fine attitude attentive, et j'entendais un bruit de sabots sur une bêche ou le grincement d'un sécateur.

Ce fut le jardinier, aidé du domestique de M. de Berteuil, qui porta grand-père au jardin. Je ne l'avais jamais vu en plein jour et je le trouvai extrêmement vieux quand il s'assit sur le banc. Nous l'entourions tous. Sa figure jaune souriait. Il était heureux de cette promenade. Tante Marceline lui offrit des œillets du parterre. Il faisait des. raies sur le sable avec sa canne . Le lézard semblait remuer. Je cueillis une grappe de raisins verts.

L'année s'annonçait bien aux treilles

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chargées. Des poires dures et vertes isoulevaient le feuillage métallique de l'espalier. Les pêches veloutées et rebondies se teignaient en nuances de pastel velu. On allait à pas lents. Grand-père donnait le bras au jardinier et s'y appuyait lourdement.

Parfois il s'arrêtait devant un fruit, et j'entendais sa respiration oppressée. Un vent léger irritait le plumage des asperges; un papillon jaune volait autour d'un chou et s'y posait, les ailes frémissantes.

La bêche du jardinier se tenait plantée droite dans la terre fraîche. Je la revois encore., avec son manche poli par les paumes rugueuses, debout dans l'entaille où elle semblait marquer la place d'une fosse commencée, car, à mesure que l'on

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vit, les choses d'autrefois prennent un sens nouveau et leur signe secret nous apparaît plus tard, et ce n'est que maintenant que je comprends la mélancolie de cette promenade de jadis, à petits pas, au soleil couchant, dans ce vieux jardin tranquille.

Quand le jardinier et le domestique remportèrent grand-père dans son fauteuil, j'eus grand regret de les suivre. Je pensais aux têtards dans l'eau trouble, aux papillons jaunes, aux lézards dans les fentes des murs. Ma grand'mère et ma mère marchaient côte à côte. Tante Julie me tenait par une main et de l'autre j'effeuillais méchamment les œillets quêtante Marceline, qui les avait cueillis, laissait pendre entre ses doigts, à son

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côté, dans les plis de sa jupe de toile bise.

Quelques jours après, à mon réveil, je trouvai la chambre vide. Le lit de ma mère dans l'alcôvé laissait pendre ses draps défaits. J'eus l'impression de quelque chose d'insolite. Le soleil perçait par les persiennes mal jointes. Je restai assez long-temps immobile, indécis ; à la fin je me levai en chemise, j'entr'ouvris la porte et je me mis à appeler, d'abord doucement, puis de plus en plus fort, jusqu'à ce que la bonne accourût en me faisant signe de me taire : — Madame va venir, elle est occupée. Elle m'a dit de vous

habiller en attendant. — J'étais fort g^âté et je commençai par pleurer. Mariette m'offrit d'aller chercher Claudia. C'était la cuisinière, que j'aimais beaucoup. Elle ine donnait des rog-nures de pâtisserie, des pattes de canard qu'elle m'avait appris à faire s'écarter en éventail au moyen d'un nerf qu'on y tirait. Elle me prêtait aussi un vieux couteau à bout rond. Je me laissai pourtant habiller par Mariette.

Elle était paysanne et fraîche. D'ordinaire elle cousait dans la lingerie d'où elle me renvoyait impitoyablement quand elle repassait, ce que je ne lui pardonnais guère, car cela m'amusait de la voir asperg-er de gouttes bleues le linge blanc et approcher de sa joue le fer chaud.

Je lavais mes mains dans la cuvette en

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faisant mousser le savon quand ma mère entra. Elle n'était pas pei/^ç-née. On avait dû la réveiller au milieu de la nuit, car elle semblait fatiguée. Sa tristesse m'intimida. En m'embrassant, mon nœud de cravate refait, elle me dit que grand-père était plus malade, d'être sage, de ne pas faire de bruit, d'aller jouer au salon.

La table était au milieu, chargée de sacs à ouvrage, d'étuis à aiguilles, de ciseaux. Sur le parquet traînaient des bouts de fils et de chiffons. Les chaises restaient rapprochées telles qu'on s'en était levé hier soir. Je commençai par faire le tour de la pièce. Puis je m'assis et demeurai assez longtemps indécis.

Tout à coup je me dressai. Sur une console dorée à pieds cannelés et que sur-

montait un marbre gris se trouvait un vase de vieille faïence. On me défendait d j toucher. Je le pris avec terreur et délices; il était vide" et poussiéreux à l'intérieur. Je le remis à sa place et je reg-ag'nai ma chaise. Si je jouais du piano on m'entendrait et je risquais de me pincer les doigts en refermant l'instrument, mieux valait ouvrir la boîte à jetons.

Elle en contenait de toutes les sortes en de petites corbeilles ,'de paille bordées d'une chenille verte ou rouge; il y en avait de nacre et d'ivoire, des ronds et des carrés et quelques-uns plus longs, jaunes, liserés de blanc. Je les versai, les mélang-eai, les brouillai, puis je laissai tout et je me mis à pleurer. Je revojjais le visage triste de m^ mère et je ressentais

tout à coup une grande peine que mon grand-père fût malade, car j'étais un bon petit garçon avec les sentiments vifs et courts de l'enfance f 'aussi mes larmes séchèrent-elles assez vite et il me semblait que grand-père prenait pour moi un peu de Téloignement d'un vieux por* trait, une apparence déjà de souvenir, et devant le vide du fauteuil d'Utrecht jaune où il s'asseyait d'habitude, j'éprouvais un double sentiment à la fois de regret et d'oubli.

Les enfants ont un singulier besoin de toucher, de fouiller, de soupeser, ç^fin de se rendre compte de l'exacte na-

ture des objets. Il faut qu'ils en apprennent Taspect, les nuances Tusag-e, car ils les retrouveront à chaque instant de leur vie et ridée (qu'ils ,en auront dépend de ces expériences enfantines qu'au lieu de faciliter on contrecarre d'ordinaire. Les surveillances, les précautions les écartent de cette intimité matérielle si nécessaire. J'en avais été comme les autres tenu à distance et je me trouvais, pour la première fois, libre à peu près d'ag-ir à ma guise, d'aller et de venir. La vieille Justine, en plumant ses poulets, regardait, de temps en temps, mes jeux pardessus ses besicles. Mariette aussi me surveillait parfois. Au jardin le vieux jardinier s'interrompait de bêcher pour crier: — Monsieur François, ôtes-vous

là? — Tante Julie ou tante Marceline venaient à l'heure du goûter me couper des tartines ou me donner des confitures.

Ma mère descendait un instant, me recommandait d'être sage et remontait dans la chambre de grand-père.

Cette chambre était au premier étage. Je rimaginais comme un lieu mystérieux, car je n'y pénétrais jamais. Parfois, en passant, je voyais Mariette en sortir, portant sur un plateau une tasse ou des fioles. Quelquefois, sur l'escalier, que je jouais à descendre ou à grimper une ou plusieurs marches à la fois, je rencontrais le médecin, un gros homme à redingote noire et à cravate blanche* Un panama coifiFait sa figure rouge qu'il épdngeait en montant. L'abbé de la Ta»

lais veQâît souvent aussi ; il me tapotait la joue au passage et, assis sur une marche, je reg-ardais ses souliers à boucles soulever le bas de sa robe usée.

Quand je m*étais assez vu dans la boule en cuivre de la rampe, je rôdais à travers la maison. Au dehors, juillet luisait de ses g'rçs soleils. Au dedans, il faisait frais. Dans le carrelag^e dérougi du ves tibule un carreau remis à neuf brillait d'un rouge vif. Peu à peu, je connus les moindres détails de la vieille demeure :

récaillure des murailles, tel gondolement de la toile d'un ancien portrait, les cassures de la console, telle feuille de parquet qui fléchissait sôus le pied, d'imperceptibles riens que je n'ai jamais oubliés, tous les bruits de la vie et

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du silence auxquels j'étais attentif.

Mes tantes habitaient deux chambres au second. Celle de ma tante Marceline était tendue de cretonne claire à bouquets, avec des sièges capitonnés de même étoffe.

La cretonne dégageait son odeur particulière mêlée à des restes de parfums dont les flacons s'alignaient sur la toilette. De l'eau savonneuse moussait encore dans la cuvette. Une jupe s'étalait sur un fauteuil. D'autres étaient accrochées dans un petit cabinet noir. En ouvrant sa porte, le vent les faisait vaciller. Il y en avait de lourdes qui pendaient comme mortes, d'autres légères et qui semblaient vivantes. Au chevet du lit une montre d'op crépitait à un clou. J'approchais mon oreille pour l'écouter. L'armoire à glace,

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au fond de la pièce, reflétait la pente du tapis.

La chambre de tante Julie était plus vaste. Au mur, des dessins encadrés ; je montais sur une chaise pour les mieux voir. La table portait une boîte d aquarelle, des fusains et des estompes ; quelques fleurs modèles trempaient en des vases de faïence. Ces deux chambres me paraissaient des lieux singuliers. J'y passais des heures. J'ai connu là de grands plaisirs.

Un dimanche, après vêpres, je jouais sur le Cours avec Mariette. Cet endroit, que ses arbres alignés, ses bancs de

pierre désig'naient comme devant servir de promenade, restait invariablement désert, excepté les jours de foire, où les boutiques s'y installaient. Autrement, presque personne n y passait, sauf peutêtre, vers midi, M. de Berteuil revenant de quelque visite matinale à ses fermes.

Le dimanche môme,les gens de la ville ne s'y montraient pas. On préférait les platanes. Les bonnes sœurs y promenaient leurs orphelines. Elles allaient deux par deux, en bonnets de lingerie, les mains croisées sous leurs camails gris à ganse noire. Les gros souliers piétinaient bruyamment. Les deux plus petites marchaient en avant et les couples se suivaient par rang de taille jusqu'aux aînées qui portaient le ruban bleu des enfants

de Marie. Derrière venaient les religieuses en cornettes et en guimpes blanches sur un corsage de bure. Le chapelet nouait les tailles épaisses et tintait aux plis des jupes. Les jeunes gens de la ville, le cigare aux dents, rencontraient là les filles endimanchées.

Sur le Cours, c'était la solitude et le silence. Les tilleuls embaumaient. Mariette se tenait sur un banc en face du portail de la maison. Parfois, parla porte entr'ouverte, une poule tendait sa tôte anxieuse et s'aventurait de quelques pas au dehors. Mariette frappais des mains et la volaille rentrait précipitamment. La porte s'ouvrit tout à fait et ma mère avec Tabbé de la Talais parut sur le Cours.

L'abbé vint s'asseoir sur le banc et me

prit entre ses jambes. Je ne Ta vais pas encore vu de si près. Son rabat était bordé de petites perles. Le pois noir de son nez luisait. — Tu viendras tous les matins à la cure prendre une leçon. Voyons qu'apprendrons-nous? le latin, l'histoire sainte, — disait Tabbé. — Il est bien g^entil, répondait ma mère, mais il est bien seul. Nous ne pouvons guère nous occuper de lui. On ne peut quitter mon père. Ce sont des soins de toutes les minutes. Son état est si triste ! — Allons, courage, ma fille, ce sont de grandes épreuves que Dieu vous envoie... mais envoyez -moi ce garçon, j'en prendrai soin.

— Il chassa de son rabat quelques grains de tabac. Sa robe se tendit sur son ventre; les boucles des souliers luirent. Il pi-

rouelta sur ses talons. Le sable cria sous ses pas. Les tilleuls se balançaient ; quelques g^raines tombèrent en papillonnant.

Ces leçons, dont l'annonce me troubla fort, restent un de mes plus ag^réables souvenirs. J*y allais seul et, la ville traversée, j'arrivais à Téglise. Elle était à peu près déserte. Les messes matinales une fois dites, aucun doig-t ne troublait plus Peau du bénitier. Les chaises bien rangées s'alignaient dans la nef. Les hauts piliers peints à la chaux soutenaient la voûte laiteuse ; toute cette blancheur s'irisait, çà et là, d'un feu de vi-

trail. Les grandes dalles sonores répercutaient mon pas aux échos divers des chapelles. C'était un lieu de lumière douce et de silence pacifique, d'architecture solide et élégante en sa vieillesse rafraîchie. La lampe du chœur se balançait imperceptiblement devant l'autel. Je passais vite et je poussais une porte rembourrée dont la molesquine usée laissait voir le crin qui la matelassait. Elle donnait sur un cloître qui servait de préau aux enfantsdu collège et de passageenti*e la cure et Téglise. Ce cloître tout blanc, carrelé de rouge, enserrait de son quadruple promenoir un carré d'herbe. A Tun des angles, je sonnais au presbytère.

L*abbé venait m'ouvrir lui-même. 11 portait sur sa tonsure une petite calotte

noire ; son menton rasé grattait son col sans rabat. Il me recevait dans une grande salle voûtée et claire où deux chaises de paille nous attablaient devant des paperasses. Le bon abbé se renversait sur le dossier, il aimait à se balancer, le nez en l'air, pendant que j'ânonnais de vag-ues déclinaisons. Un écho bizarre bourdonnait, mêlant les voix, les confondant. La leçon durait d'autant moins que Tabbé, sauf au whist, avait peine à tenir en place. Il détestait le confessionnal. Tout en me reprenant, il allait et venait de son pas agile.

A travers la haute porte-fenêtre ouverte sur le jardin on voyait la verdure des arbres, le bleu du ciel. C'est dehors que s'achevait la leçon. La vieille bâtisse

abbatiale abritait cet enclos qui était soleil et lumière. Les espaliers s'étiraient le long de la pierre recuite avec une paresse délicieuse. Tout poussait là hâtivement et abondamment. Les choux pommaient. J'y ai vu les plus beaux fruits, les plus belles fleurs et les plus riches papillons. Leurs diaprures colorées m'éblouissaient ; ils semblaient avoir passé à travers la transparence lumineuse des vitraux de Tég-lise et avoir emprunté leurs couleurs aux verrières chatoyantes. Il y en avait de superbes au vol rapide et palpitant et de plus humbles que j'aimais aussi, aux ailes légères, qui montaient en zigzag" le long du mur, faiblement, avec peine, et finissaient par disparaître.

En rentrant du jardin dans la salle

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voûtée on sentait une grande fraîcheur aux paupières. Quelquefois nous montions Tescalier sonore. La chambre de Tabbé se composait d'un lit et d'un prie- Diéu. Dans un coin reposait une sorte de long^ue tige d'acier qu'une crosse adaptée transformait en fusil. L'abbé avait aimé la chasse et cette arme dissimulée lui semblait mieux en accord avec son habit.

Jeune vicaire de campag*ne en tournée, au coin d'une haie, il avait maintes fois abattu un perdreau ou boulé un lièvre, et pour m'amuser il me faisait brûler des amorces qui remplissaient la chambre d'une petite odeur de poudre que le grand nez à pois noir, comme marqué d'un grain de plomb, reniflait avec un plaisir braconnier.

Certains jours nous allions visiter l'orgue. Le rôve de l'abbé avait été d'en construire un. Les matériaux en remplissaient un coin du vaste grenier qui, avec son toit élevé, ressemblait assez à une église rustique. Il revenait parfois travailler à l'instrument inachevé qu'il ne termina jamais. Le sacerdoce et la charité lui prenaient son temps. J'ai su de lui, ensuite, des traits admirables. Né avec quelque fortune, elle était allée à toutes mains, répandue, émiettée comme le pain môme qu'elle devenait. Il vécut pauvre et dénué. Il avait pendant Cinquante ans dit la messe, visité les pauvres, bêché son jardin, travaillé à son orgue.

J'en ai vu les pièces poussiéreuses et je pe comprenais pas que ces bois épars

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pussent, un jour, chanter harmonieusement, pas plus que je ne devinais alors qae ce bonhomme à long nez, avec sa soutane jaunie et son rabat de travers, était une sorte de héros secret, humble, touchant et vénérable.

Sûrement que grand- père voulait faire son testament, car grand'mère me mena avec elle chez M. Vardoux, le notaire. Il habitait place du Marché. Son panonceau y faisait pendant à la savonnette du barbier. Il fallait que le cas pressât pour qu'une des rares sorties de la pauvre femme ne fût pas pour l'église. Elle n'allait guère plus que là, brusquant ses

messes et écourtant ses sermons. Je ne la voyais plus, de la fenêtre, causant dans la rue avec de vieilles dames.

M. Vardoux la reçut dans son étude et charg-ea son clerc de me conduire près de ses fils. Ils étaient trois. L'aîné avec une grande tête jaune, intelligent, né physicien et chimiste. Tout enfant il se plut aux petites expériences, à ce qu'on appelle les jeux scientifiques ; maintenant il montrait une véritable aptitude pour les sciences. Toutes ses journées de vacances, il les passait presque dans une sorte de grenier laboratoire, plein de cornues, d'cprouvettes, de bocaux et de fioles. Il y jouait aussi de la flûte pendant des heures.

J'entendais cette flûte, elle se rcpan-

dait par toute la maison. On distinguait les reprises; plusieurs fois elle recommençait la même mesure où Tair achoppait, puis, la difficulté surmontée, elle continuait douce et aiguë.

Les deux autres Vardoux entrèrent dans la pièce où je les attendais. C'étaient de gros garçons un peu plus âgés que moi. Ils me considérèrent avec curiosité, puis m'offrirent de venir voir leurs jouets.

J'acceptai. Grand'mère, qui en avait fini avec le notaire, me laissa. Maître Vardoux me conduirait plus tard en allant voir son client.

Ce fut une mauvaise journée.

Les jeunes Vardoux avaient hérité des jeux scientifiques de leur aîné. Ils possédaient une machine électrique, savaient

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charger une bouteille de Leyde, vous placer sur un tabouret à pieds de cristal et vous tirer des étincelles du nez et des cheveux. Je fus vite épouvanté de leur sournoiserie et ahuri de leur turbulence.

Les deux gamins se pincèrent, puis se battirent, se colletèrent et finirent par me mêler à leur bousculade.

Leur tapage fit intervenir M. Vardoux, et on descendit au jardin. Je montai sur l'escarpolette où les jeunes Vardoux ine balancèrent bientôt à tour de bras et si rudement que, les mains meurtries de me retenir aux cordes, je me mis à pleurer. Les Vardoux, de crainte d'être punis, disparurent. L'escarpolette se ralentit peu à peu. J'étais seul et, les oreilles rouges, le nez gif os, j'écoulais, en séchant mes

larmes, à travers les persieunes vertes du laboratoire, doucement et aigrement, geindre et roucouler tour à tour les sons inégaux de la flûte. Je refusai désormais de retourner chez les Vardoux. J'aurais assez aimé à m'asseoir auprès de l'aîné entre les bocaux et les cornues, dans le laboratoire aux persiennes vertes et l'entendre jouer de sa flûte traversière en balançant sa grosse tête jaune aux joues gonflées, mais les bourrades de ses frères m'effarouchaient et je préférai rester seul dans ma rancune.

Si je détestais les deux polissons, j'aimais vraiment le petit Claude, le fils du fermier. Le vieux jardinier me conduisait souvent passer la journée à la ferme.

Pour y aller on prenait la route des

platanes en passant devant la grille et le mur bas de la maison des Néronde. On partait vers une heure. Les arbres immobiles mêlaient leurs feuillag-es. Jamais je ne long^eais le beau jardin au perron fleuri sans un sentiment d'admiration et de regret. Une fois, j'avais vu un paon qui rouait ; souvent j'apercevais les deux petites filles, natte au dos, jouant aux grâces ou sautant à la corde. Je savais qu'elles s'appelaient Thérèse et Sophie.

Gela me semblait un lieu inabordable et délicieux. Je passais et je le perdais de vue. Arrivé au pont du canal, on le traversait et on suivait la levée.

L'eau filait indéfiniment droite, entre les berges de gazon dont l'herbe se reflétait, brin par brinj avec les arbres en

bordure. De gros chalands à proues goudronnées remplissaient presque le passage de leur forme corpulente. Des haleurs les tiraient par de longs câbles qu'un baudrier de cuir liait à leurs reins.

Ils s'avançaient penchés en avant. Le câble se tendait ou se détendait, égralignant l'eau plate. Derrière les barques une double ride semblait faucher les reflets.

J'aimais beaucoup suivre ce canal. A une écluse, on prenait un petit chemin entre deux haies et on arrivait à la ferme.

Deux bâtisses, Tune d'habitation, l'autre de granges et d'écuries. Un grand funiier s'amoncelait entre elles. L'odeur du lieu était d'abord indéfinissable, mais peu à peu on en distinguait l'origine

78 LE TRÙFLE BLANC

composite. La maison fournissait le parfum de lait aigre, de pommes de terre, de pain de seig'le qui se mêlait à la senteur des écuries et du poulailler. L'étable fleurait tiède, la bergerie rance, la porcherie acre. Tout cela mijotait au soleil de la vaste cour. Sur la terre piétinée des brins de paille luisaient. Un soc de charrue étincelait d'un éclair tranchant". Les oies, jars en tête, boitaient ; leur bec jaune dardait un sifflement méchant.

On me servait, à goûter, du lait versé d'une cruche de grès à fleurs bleues dans un large bol blanc, sur une table de bois poli. Au-dessus de la cheminée se croisaient deux vieux fusils. Du plafond pendaient des vessies de porc gonfls^nt leurs

outres ballonnées et transparentes et, d'une poutre, une sorte de lustre en papier découpé pour attirer les mouches .

Elles se posaient sur les taches de lait.

Le lit, sous des rideaux de* cotonnade rougfe, s'enflait de la molle bouffissure d'un édredon vert.

La fermière montrait un visage terreux, l'air souflFreteux et fourbe. Je courais les champs avec le petit Claude. 11 n'avait plus son toquet à pompon des dimanches. Il portait un vieux chapeau de paille, une culotte rapiécée, avec deux bretelles croisées dans le dos où bouffait sa chemise bise. Il avait ce même visage terreux, mais d'une argile plus fine, avec de ras cheveux blonds et des yeux clairs. Leste et agile, sa paire de

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sabots à la main, il courait sur la poussière, rherbe ou les cailloux, de ses pieds nus, durcis et calleux. J'aimais beaucoup sa compagnie, il. était doux, silencieux, adroit à une infinité de choses. Il trouvait dans les haies les plus touffues des trous invisibles pour s'y glisser ; il connaissait les fossés où, dans la glaise, Teau séjourne; il savait escalader les échaliers, ouvrir les barrières que ferment des verrous de bois et qui tournent sur des gonds d'osier tordu ; il savait les coins de prairies où Tlierbe est haute, les fourmilières et leurs monticules vivants, les nids de guêpes au creux des vieux saules, les mares à grenouilles, toutes vertes de conferves, où leur saut creuse des trous noirs qui sereferment sur elles.

LE TRÈFLE BLANC 8l

Nous allions à Tétanç. Profond à ses bondes y il finissait en pointe basse par une sorte de marécage hérissé de joncs.

Nous pataugions dans le sol spongieux.

Les pas suintaient. Claude entrait dans Teau et en ressortait les jambes vaseuses.

Elles séchaient en écailles de boue. Sa petite main brune et vive capturait les g-renouilles, comme au vol, en leur saut élastique, ou les tâtait dans la touffe d'herbe où elles se réfugiaient. 11 y en avait de jaune clair, d'autres couleur de cuir mouillé, de verdâtres, de vertes ; toutes dilataient un petit œil rond cerclé d'or, et il liait leurs pattes souples d'un jonc flexible.

Avec Claude je connus l'odeur des prés, la senteur de l'eau et de la vase, le

parfum vigoureux des labours^ les grands ciels de soleil, Tombre des haies, les lumières horizontales des couchants. Parfois nous rencontrions le fermier menant son attelag-e de bœufs, assis sur le timon de la charrette, et piquant ses bêtes d'un aiguillon. Des plaques de mouches grouillaient sur leurs poils.

L'ètable chaude alignait les croupes raboteuses des vaches. Les porcs se pressaient en grognant autour de l'auge. Les granges embaumaient d'une poussière parfumée. Nous glissâmes du haut des meules.

J'ai beaucoup aimé le petit Claude. Il était très bête et très doux, furtif et patient; mais, le soir, en rentrant de la ferme, sous les platanes, je regardais si

les petites filles jouaient encore dans le jardin de leur belle maison d'où venait dans Tair pur Todeur des roses du perron.

Je revenais de chez Fabbé qui m'avait donné une fort bonne toupie. Nous lavions- fait ronfler sur Jes grandes dalles fraîches delà salle basse où ses arabesques imitaient les méandres de Tarrosag-e.

La boule de buis gonflait ma poche d'où pendait un bout de ficelle. En entendant mon pas sur l'escalier, ma mère sortit de la chambre de grand-père : — Viens lui dire bonjour; il veut te voir.

Instinctivement je tirai de ma poche

ma toupie que je posai avec mon livre sur la dernière marche de l'escalier.

J'ôtai mon chapeau. Je me sentais fort troublé.

Dès l'entrée j aperçus grand-père dans son lit. Des oreillers le souteuaient assis.

Ses mains noueuses sur le drap blanc paraissaient presque noires. Un madras rouge et jaune roulé autour de sa tête lui faisait deux cornes sur le front. Il parlait avec peine. J'entendais sa poitrine se soulever irrégulièrement. Tante Julie me prit sur ses genoux. La chambre sentait la pharmacie. Mariette entra, portant le déjeuner de grand-père qui le repoussa et mangea un fruit. Je commençais à m'ennuyer. Je pensais aux espaliers du jardin, le long du mur où couraient les

lézards; celui sculpté au pommeau de la canne, posée dans un coin de la chambre, semblait narquois et attentif.

Nous descendîmes déjeuner. Grandpère restait seul. On 'approcha à portée de sa main le cordon d'une sonnette.

Dans la salle à manger, nous nous assîmes. Grand*mère mangeait vite et remonta la première. Ma mère et mes tantes restaient à table. La nappe blanche était semée de miettes de pain. Les carafes fraîches suintaient à gouttes glacées. L'ombre prismatiquedu cristal arlequinait le linge. Le café noir séjournait dans les tasses ; une petite écume rousse flottait à la surface en îlots minuscules, se désagrégeait. Tante Julie trempa un morceau de sucre et me le donna jaune

et fondant. Marceline un autre. Il faisait chaud.

J étais couché à plat ventre sur les dalles tièdes delà g-alerie. Une chaleur orag-euse et accablante pesait d*un ciel monlueux de gros nuages avec des intermittences du soleil et d'ombre. En bas, je voyais les poules aller et venir sur le sable chauffé, levant haut les pattes et marchant avec précautions. Audessus de moi la vigne arrondissait en berceau ses feuilles vertes et veinées, tordait ses vrilles, gonflait ses grappes alourdies. Quelques-unes, mai exposées, restaient encore dures avec leurs graines

ratatinées, les autres mûrissaient, à certaines manquaient les raisins que j'y avais g-oûtés. Elles commençaient à attirer les guêpes qui seules troublaient ma quiétude et mon soin à compter, à recompter et à disposer en combinaisons symétriques des cailloux de silex que m'avait donnés le petit Claude. Ainsi allongé, je regardais le dallage et sa perspective et le mouvement des feuilles par leur ombre. Les guêpes bourdonnaient, acharnées, bruyantes.

Peu à peu je distinguai un autre bourdonnement, celui-là lointain, à la fois imperceptible et formidable. Le ciel à travers les feuilles restait bleu, mais le soleil avait disparu ; je ne sais quoi de sombre et de grave se répandait sournoise-

88 LK TKÈFLE BLANC

ment dans Tatmosphère, d'inusité et de magnétique.

Une feuille frémit, puis une autre, puis toutes en une oscillation multipliée.

Puis il se fit de nouveau un silence immobile, où une poule gloussa, et un grand tourbillon secoua la vigne avec violence. L'orage approchait.

Je passai la tête entre les barreaux. Le sable de la cour tournoyait ; des duvets épars voltigeaient; le vent avait vidé la corbeille où la vieille Justine plumait ses volailles. Une porte refermée claqua et une large goutte d'eau tomba juste sur un de mes cailloux qu'elle brillanta, en même temps qu'une autre m'étoilait la main.

Elles tombèrent d'abord presque une

à une, lentes, soupesées, définitives. On aurai pu les compter. Une là, une autre, une autre encore; puis elles se rapprochèrent. Je les entendais fr^imir sur les feuilles de la vigne qui tremblaient à leur poids; je les écoutais plaquer sur la pierre. Elles augmentaient; elles s'unirent, se soudèrent, se tissèrent et, le temps de fuir le long du balcon et de regagner la chambre par la porte-fenêtre, je me sentis les mains ruisselantes.

Un brusque éclair traversa le ciel et le lacéra; d'autres lui succédèrent comme dardés vers un but invisible qu'ils manquaient et recommençaient à viser. Le tonnerre éclata. Il pleuvait éperdument.

' Les gouttières dégorgeaient. Je vis Glaudie, un torchon sur la tète, sa jupe

go LE THEFLE BLANC

retroussée, sortir dans la cour et placer sous le jet du toit des terrinçs vernies qui débordaient aussitôt. Les poules s'étaient rassemblées dans le poulailler ; les canards barbotaient joyeusement sous Taverse.

Elle fouettait le sable, y creusait des rigoles, s'y épandait en flaques ocellées, et, ravi, j'écoutais le bruit du tonnerre qui s'éloignait et, dans les intervalles, la grande rumeur mate de la pluie où se mêlaient les hoquets des gouttières, le clapotement des baquets; puis, l'orage fini, j'écoutai encore, longuement, minutieusement, l'égouttement des toitures, des arbres, des feuilles dans l'odeur fraîche de la terre humide et des verdures mouillées.

Les jours qui suivirent cet après-midi d'orale, et qui furent tièdes et pluvieux, nuisirent à la santé de grand-père. Son mal empira ; les inquiétudes revinrent.

La chambre close en devint plus mystérieuse. On n'en sortait plus que par la porte juste assez entre-bâillée pour donner passage, comme si la vie y rôdait, toujours prête à s'en échapper avec son frisson d*ailes maladives. Je restais seul presque tout le jour. Jamais je ne possédai la maison plus intimement que par ces journées de pluie. Personne ne s'occupait plus de moi . Il me semblait que tout me devînt particulièrement familier.

Ifi vido du vestibule, certains coins, t^l

tournant de Tescalier, prirent pour moi un aspect qu'ils gardèrent désormais.

! Je montais aux chambres de mes tantes. Je voyais delà pleuvoir dans la cour et pleuvoir de plus haut, d'une pluie qui me paraissait autre que celle d'en bas.

La montre, à son clou, marquait une heure immobile. La fenêtre restant fermée, la senteur des parfums se concentrait. Une robe rose pendit trois jours à une patère des rideaux.

Sur la table à dessin de tante Julie, les mies de pain séché durcissaient et des vieux fauteuils du salon sortait parfois une mite dorée. Elle voletait de ses petites ailes poudreuses et son flocon poussiéreux errait à travers le silence dans une odeur indéfinissable de camphre et

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de lampe éteinte. Chaque pièce avait son odeur particulière.

Celle de la remise en bas me revient encore. Cette remise donnait sur la cour par une g-rande porte disjointe, d'ordinaire entr 'ou verte. Un demi -jour y éclairait des meubles hors d'usage, des armoires à grosse clé, des piles de bûches et, pendu à une poutre par une corde à poulie, une sorte de garde-manger en forme de cage métallique où l'on distinguait, à travers le treillis, la rougeur d'une viande ou la plume d'un gibier. Cela sentait la boucherie, et le faisandage, le bois et le chiffon et, au milieu, une vieille calèche y mêlait son relent de cuir humide, de vernis et de drap poudreux.

Cette ancienne voiture ne servait plus

depuis dix années, sinon à la mise bas des chattes. Des toiles d'araignées trenablaient aux vitres brisées des portières.

A rintérieur, des hirondelles nichaient et fientaient sur les coussins troués. Je m'y asseyais de longues heures; au moindre mouvement l'antique g-uimbarde geignait sur ses ressorts. Elle me menait en pensée sur cette route de Terroine où nous n'allions plus, tandis que les perdreaux que M"® de Verdeilhan envoyait à grand-père, de ses réserves où ses gardes les abattaient, se balançaient doucement dans la cage métallique qui oscillait au moindre souffle.

On avait déjeuné tristement. Mariette revenait du télégraphe où ma mère l'avait envoyée porter dçux dépêches.

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Grand* mère était remontée dans la chambre. Debout à la fenêtre, tante Marceline reg"ardait la rue. Je vis qu'elle pleurait.

La journée fut anxieuse, Mariette descendit plusieurs fois l'escalier. En rôdant, je la vis qui g-uettait dans le vestibule sur le seuil de la porte.

Dans la salle manger, le repas n'avait pas encore été desservi. Je m'établis sur l'escalier. Mariette remonta précipitamment. L'abbé de la Talais entrait. Il portait un surplis blanc; un enfant de chœur le suivait. Je me levai, il passa auprès de moi, et lui, si amical d'habitude, passa comme sans me voir, les mains jointes sur sa poitrine, les lèvres murmurantes.

Je me sauvai dans la cour; il ne pleu-

vait plus. Vers le soir, ma mère parut au balcon et me fit signe de monter; dans Tescalier déjà obscur, je croisai ma tante Marceline qui m'embrassa. Je me sentis mouillé de ses larmes. La porte de la chambre de grand-père était ouverte, il y avait de la lumière. Tante Julie allumait un cierg-e à une boug-ie posée sur la table. Grand-père était mort.

Mon oncle Jules et mon père arrivèrent le lendemain. On n'avait pu les prévenir à temps. La maison semblait se réveiller d'un sommeil. Le vieux Gaspard de Berteuil vint. Il entra dans la chambre de son ami d'un pas craquant et en ressor-

tit, le dos courbé, la perruque sur Toreille. M™^ de Néronde s'entretint longtemps avec ma mère. Je compris qu'elle parlait de moi . Je m'esquivai.

Mon père et mon oncle se promenaient au jardin. La vieille Justine m'y conduisit en allant chercher de l'herbe pour les lapins. Elle marchait plus cassée que de coutume, sa faucille de Parque à la main.

Il faisait une admirable fin de jour d'été. Les derniers lézards couraient encore sur les murs tièdes. L'ombre oblique des arbres traversait les allées. Mon père et mon oncle se promenaient vêtus de noir et coiffés de chapeaux de haute forme. L'abbé de la Talais sautillait entre eux. Au milieu du parterre, le g-rand

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prunier étalait ses feuilles luisantes. Audessous, le sol était jonché de prunes que Torag-e avait fait choir.

11 y en avait d'encore vertes, de dures et comme agatisées, d'autres mûres et veinées en leur or mat. On les ramassait râpeuses d'un peu de terre sèche; une goutte de gomme suintait de leur peau tendue. Parfois, par la fente de l'une d'elles, s'échappait une guêpe occupée à la ronger, et c'étaient celles-là les plus juteuses, les meilleures, avec la mouche d'or qui s'envolait de leur blessure et de la succulence de leur chair entamée.

Ce matin-là, on m'habilla tout de noir et j'allai jouer sur la galerie. Les gens

commençaient à entrer dans la cour. Un groupe de vieilles femmes à coiffes blanches conversaient avec la plumeuse de volailles qui donnait la pâtée à ses poules enfermées. On arrivait de la campagne pour les obsèques et on eût dit presque un jour de marché. Quelques paysans se mêlaient déjà aux femmes. Je reconnus le fermier. Sa blouse bleue fermait au col par une chaînette. Il était coiffé d'un énorme chapeau haut à longs poils et tenait le petit Claude par la main. Je vis aussi Pierre le jardinier en redingote et pantalon noirs. Il avait remplacé ses sabots de travail boueux et équarris par des sabots vernis et qui luisaient.

Ma mère m'appela et, en m'embrassant, son voile de crêpe me râpa le visage. Elle

me dit qu'on allait me coaduire déjeuner chez M"*® de Né ronde, avec Sophie et Thérèse, que Pierre allait me descendre par une échelle, d'être sage et qu'il ne fallait pas pleurer. Je n'en ressentais aucune envie, quoique la mort de ,g-randpère m'eût beaucoup impressionné, car j'étais nerveux et sensible assez pour qu'on voulût m'éviter Témotion de la cérémonie et surtoutla vue du catafalque, dressé dans le vestibule parmi les cierg-es et les fleurs; mais l'idée d'entrer dans la grande maison des platanes, de monter le perron fleuri, me transportait de joie.

Le vieux Pierre appliquait son échelle à la balustrade du balcon et ôtait ses sabots. Je le vis grimper les échelons, sa

tôte grise apparut. Il me prit dans ses bras et me descendit.

Il faisait bon sur le Cours. Nous traversâmes la ville. II y avait du monde dans les rues, des dames en voiles noirs et des messieurs g-antés. Je rencontrai M. Gaspard de Berteuil qui ne m'aperçut pas. Il caressait du bout de son gant la frisure de sa perruque de deuil, une perruque lustrée qui semblait peinte sur sa tôte.

Nous approchions de la maison de Mme ^Q I^éronde. Elle semblait toute rose de soleil, au fond de son jardin en fleurs, parmi les beaux arbres.

Je voulus sonner moi-même à la grille.

Un domestique vint. De la bavette blanche de son tablier sortaient des manches

de lustrine. — C'est notre jeune monsieur, dit Pierre. — Je vais le conduire et prévenir ces demoiselles. —

Les marches du perron étaient larges et basses. On m'introduisit au salon où l'on me laissa seul.

Des rideaux rouges tombaient le longdès hautes fenêtres. Une rangée de grand s fauteuils dorés s'adossaient au mur du fond. Dans un angle, une table ronde.

Une massive pendule de marbre jaune reposait sur la cheminée, dont le foyer était garni d'une niousse de laine piquée de roses artificielles. Tout le milieu du salon restait vide . Au centre, sur le parquet, une vaste étoile géométrique de bois noir dont les rayons irradiaient en s'amincissant. Juste au-dessus de l'étoile,

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un lustre de cristal étincelait à travers une gaze verdie qui Tenveloppait. C'était spacieux, désert et nu.

. Je restais assis tout au bord d'un des larges fauteuils. J'attendis. Je me levai et je fis le tour de la pièce en ayant grand soin d'enjamber les rayons de l'étoile noire, puis, comme personne ne venait, j'y entrai résolument. Du milieu, je marchais jusqu'à la pointe de l'un des rayons et, à reculons, revenu au centre, je pivotais pour repartir dans un autre sens.

La porte s'ouvrit, et Sophie et Thérèse entrèrent, suivies de leur gouvernante.

Nous nous regardâmes un instant, indécis. Elles me considéraient avec l'attention due à l'importance d'un petit garçon qui vient de perdre son grand-père. Je

m'ayançai vers elles. Noas noas embrassâmes.

En sortant du salon, elles prirent leurs chapeaux accrochés dans le vestibule. Ils étaient de paille tressée et pareils. Toutes deux portaient les cheveux nattés, Tune châtaine, l'autre brune, Sophie neuf ans, Thérèse sept. Elles avaient le teint clair et les yeux rieurs. Toutes deux en tabliers blancs, Tune avec une tache d'encre, Tautre avec une tache de confitures. Sophie marchait à ma droite, Thérèse à ma g-auche.

Nous fîmes d'abord le tour de la pelouse, puis nous prîmes une allée qui entrait sous les arbres. Il y faisait sombre et frais, un hamac y était tendu.

La gouvernante trottinait derrière nous

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grasse et somnambulique. Oa rentra déjeuner.

J'étais placé entre les deux petites filles qui me souriaient. Le domçstique servait.

M. et M°*® de Néronde assistaient aux obsèques de grand-père. La cérémonie s'annonçait, car par les fenêtres ouvertes on entendait sonneries cloches de Téglise.

Ce fut d'abord un glas espacé, puis le branle s'accentua. Sur la table, les cristaux sensibles frémirent et. tintèrent. La gouvernante fit signe de fermer la croisée. Le bruit s'assourdit. — C'est pour grand-père qu'on sonne, — dis-je fièrement à Thérèse et à Sophie.

Elles buvaient en des gobelets d'argent ; on m'avait donné un verre à pied.

Quand on eut fini, elles plièrent leurs

serviettes et les passèrent, roulées, en des cercles d*ivoire. J'aurais voulu faire comme elles, rester là, ne plus les quitter.

Nous étions devenus amis, d'une de ces brusques amitiés d'enfant qui ont tout de lamour, même l'oubli qui les suit.

Le jardin rayonnait au soleil de midi.

Sur la pelouse, un jet d'arrosag^e tournait; un arc-en-ciel tremblait dans sa pluie étincelante qui retombait en pierreries fluides. Les paons dormaient au soleil ; l'un d'eux se leva, étira son col chatoyant et fit la roue. Je battis des mains et ils s'enfuirent tous.

Nous cherchâmes l'ombre des arbres.

Des pins qui s'y trouvaient mêlés feutraient l'allée d'aiguilles lisses. Les troncs rougeâtres semblaient brûler sourdç-

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ment. Des rayons glissaient à travers les branches. Les moucherons s'y doraient en passant. Il faisait là une torpeur exquise.

La gouvernante s'assit, tassée et somnolente. Nous rôdâmes d'abord çà et là.

Thérèse ramassait des pommes de pin.

La résine collait à son tablier. Mes doigts se poissèrent aux écailles . Sophie monta dans le hamac. Ses petits pieds effleuraient la terre. Je sautai auprès d*elle et Thérèse nous rejoignit. Une corde attachée aidait à se balancer. Je la tirai lentement. Le hamac oscilla; j'accélérai; un peu d'air nous toucha au visage, délicatement. Nous étions serrés les uns aux autres. Nous allâmes plus haut, puis je laissai ralentir. C'était comme

une descente en quelque chose de tiède et de tendre. La natte ébouriffée de Sophie me caressait l'oreille. Je repris la corde et je la tirai de toutes mes forces.

Le hamac g-eig-nait sur ses anneaux de fer et tressaillait de soubresauts. Thérèse cacha sa tête dans mon cou.

Subitement, une à une, les cloches se remirent à sonner. C'était Theure où le cortèg-e sortait de l'église. Le branle nous arrivait, comme tinté lourdement par un bronze chaud, avec des éclats subits, des assourdissements longs. Un vent plus vif nous touchait au visage; parfois, nous atteignions la hauteur d'un rayon d'or oblique qui faisait blonds les cheveux châtains de Sophie et mordorait la brune chevelure de Thérèse, puis nous

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redescendions pour remonter encore, et instinctivement nous suivions Télan aérien du rythme sonore et, dans une odeur de résine, de feuilles, de chanvre et de ling-e frais, parmi nos rires balancés que dominait parfois le rauquecri du paon invisible rouant au soleil, en une joyeuse ascension^ au son des cloches lointaines, nous montions ainsi, mollement, indéfiniment, côte à côte, et joues contre joues.

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