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LES PETITS MESSIEURS DE NÈVRES

A Marcel Schwob.

De Mme la Duchesse de Nèores à Mme la Comtesse de Saint-Sabine Chanoinesse du Chapitre de Poulangis,

Ma bonne sœur, tout ce que vous me dites de M. Tabbé Bautour me laisse penser qu'il convient en tous points à l'usag-e qu'en veut faire M. le duc. Envoyez-le-nous aussitôt que vous pourrez.

Je me félicite encore de Tidée que j'ai eue de m'adresser à vous qui, mieux que personne, êtes capable de lire un caractère, d'en démêler les aptitudes, d'en

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avoir une vue nette et sag-e. Gomme je vous envie cette liberté d'esprit qui vous place au centre des choses en un parfait équilibre et en posture de les discerner clairement! J'ai toujours admiré votre profonde connaissance des hommes. Elle ne tient pas seulement à votre état qui vous fait libre d'eux tous, mais aussi à la qualité d'un jugement exquis que vous portez partout et qui vous g-arantit contre les surprises du monde. Je n'ai rien en moi à vous comparer. J'ai toujours été dupe de mon sentiment, quitte à en reconnaître ensuite les erreurs, et je n'aurais pas voulu, en la matière dont il s'agit, régler un choix si délicat sans le soumettre à votre autorité. La grande idée que je me fais de la Religion m'a com-i

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muniqué envers ses ministres un respect dont je ne me saurais départir jusqu'à décider en moi-même de leurs mérites.

Celui de M. Tabbé Baulour me paraît d'autant plus assuré qu'il se fonde sur votre approbation. Mon mari entre de moitié dans mes sentiments et me charge de vous témoigner sa gratitude; vous y mettriez le comble en venant passer quelque temps en notre province. Nous n'en quittons guère le séjour et votre présence y apporterait un agrément particulier.

Vous y trouveriez beaucoup de repos, un air salubre et bonne compagnie, et vous y pourriez aussi prendre les eaux, car il en coule de fort efficaces presque au bout du parc. Nous en avons aménagé la source qui filtre d'un rocher naturel et

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remplit la coupe que] lui tend une Hébé de marbre. Venez en goûter la vertu, et, assises aux pieds de la jeunesse éternelle, nous y deviserons de la nôtre et du temps heureux où naquit entre nous cette invariable tendresse qui est le plaisir de ma vie et le premier bien de mon coeur.

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De M, Bautour, prêtre^ docteur en Sorbonney à M, Le Tilleul^ médecin de la Faculté de Paris.

Vous me demandez, Monsieur, d'ajouter quelques détails à ceux qui vous sont parvenus ici du funeste accident qui est arrivé au fils de M. le duc. Vous avez plus droit que quiconque à être satisfait sur ce point, car, ayant vu naître M. le comte de Nèvres, il est juste que vous soyez instruit des circonstances malheu-

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reuses où il a trouvé la mort. Votre dévouement à rillustre maison que nous servons tous deux vous rendra pénible le récit d'un événement qui l'atteint en ses plus belles espérances et, sans les anéantir complètement, les reporte sur une tête bien jeune et sujette à plus d'un risque. Cette noble famille frappée en sa fleur ne survit que dans le rejeton qui lui reste. C'est à lui que revient la chargée d'en continuer le nom et d'en assurer la gloire. Il en est à présent l'unique support. Puisse le Seigneur nous rendre en M. le chevalier ce que nous avons perdu en M. le comte, le spectacle de toutes les perfections, la promesse des plus grandes destinées I

Lorsque M. le duc, sur l'avis de M™® la

chanoînesse de Saint-Sabin, m'appela à diriger 1 éducation de son fils aîné, et qu'après avoir imploré le secours des lumières divines j'en acceptai la tâche difficile sans en prévoir l'issue funeste, je partis sur l'heure pour la terre de Bellesfeuilles où résidait M. le duc de Nèvres. Il s y retirait avant l'été et n'en sortait qu'aux fins de l'hiver. L'intervalle se passait à la ville, où M . le duc expédiait alors les affaires de son g-ouvernement, présidait l'assemblée, pourvoyait aux cas en suspens. Ce court espace suffisait aux devoirs de sa charge qu'il remplissait avec beaucoup de soin et uneg-rande exactitude.

Nulle province mieux ordonnée que la sienne. Chacun, à vrai dire, tremblait devant lui et le subissait sans réplique.

Les impôts rentraient aux caisses avec rég-ularité. Les corvées s'accomplissaient comme d'elles-mêmes. La maréchaussée et le guet faisaient merveilles par les rues et les routes. Les vagabonds et les croquants se tenaient à bonne distance et n'avaient garde de se hasarder à une justice qui ne leur eût point marchandé les menottes ou la potence. Aussi les bourgs et les villages vivaient-ils en paix. Chacun se faisait petit devant un aussi grand caractère que celui de M. le duc. On saluait bas son carrosse et personne ne se fût avisé d'y mettre bâton à la roue.

M""® la chanoinesse de Saint-Sabin m'avait instruit de ces particularités et m'avait engagé à répondre par une prompte venue au choix qu'on faisait de

moi. Si mon habit me mettait hors d'atteinte des boutades de M. de Nèvres, mon emploi me soumettait à son désir et il valait mieux le prévenir qu'y tarder. La moindre hésitation à s'y rendre produisait en lui de brusques soubresauts dont les contrecoups se sentaient rudement.

L'aspect même de M. le duc, comme vous savez, avertit des dangers de sa nature. C'est toujours un assez gros homme, de forte carrure et de haute prestance.

Son visage osseux et sanguin ressort dans une ample perruque grise. Il a la jambe fine et la main belle, une grande aisance de manières et une exacte politesse, et ce noble équilibre ne se rompt que par des colères subites dont l'éclat retentit d'âpres jurements dont il poursuit, la canne levée,

ceux qui les ont provoqués. Si la qualité des coupables le force à modérer les mouvements de sa bile, Tirritation que lai cause cette retenue donne à son mécontentement une durée singulière ; de brutal il devient rancunier, et on n'y perd rien. Un grand luxe est répandu sur ses habits. Il rétend à son logis, à sa table, à ses équipages,qu'il veut fort magnijBques en tout. Aussi ses grandes dépenses à la cour avaient-elles dérangé sa fortune. Il en fait encore une fort considérable en sa province, où il s'est retiré avec l'assentiment du roi pour y restaurer son bien en en modérant l'emploi. Ainsi diminué, l'état de sa maison, tout en restant conforme à son rang, l'est moins à ses goûts, qui sont fastueux à l'excès.

JVfme la duchesse, par contre, vit fort simplement. Sa beauté, qui a été étincelante, brille encore d*un doux reflet.

Elle use moins de sa figure et de son port pour éblouir que pour charmer. La première fleur de son visage est passée, mais il sort de sa personne un parfum de grâce qui ne passera pas, car le principe en est dans le bien d'une âme pure. L'ajustement de M™® de Nèvres témoigne d'un souci délicat de donner au siècle un exemple de réserve et de dignité. Sa conversation est mesurée, son maintien modeste et noble. On y sent Tusage du plus grand monde et la pratique des vertus.

Son mérite domestique est admirable.

Les orages de M. le duc la battent de leurs secousses. Elle les subit avec rési-

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gnalîon. Sa fidélité à ses devoirs d'épouse la soumet à son mari corps et âme. 11 use de tous deux, mettant l'un à l'épreuve de son humeur, l'autre au service de son instinct. L'âge n'y a rien changé.

Très porté au g'oût des femmes et les voulant toutes trouver en la sienne, il y est terriblement assidu. Il l'a beaucoup aimée et continue à l'aimer beaucoup pour la secrète mortification de la pauvre dame, confondue de la persévérance de cette ardeur que rien n'a lassée, pas môme un usage de quinze années, la nuit et souvent le jour, quand l'envie lui en prend et cela plus d'une fois presque au vu et su de tous et, je puis dire, presque sous mes yeux, si j'en juge par les fâcheuses postures où il m'arriva de les

surprendre, sans que M. le duc s*en embarrassât le moins du monde.

Quant à elle, elle gémit qu'il ne se faligue pas d'avoir plaisir à son corps et d'en tirer parti, non content d'en avoir produit les deux fils qu'il faut au maintien d'une maison, l'un pour en soutenir le nom, l'autre pour l'étayer au cas où laîné viendrait à manquer, soit par quelque infirmité naturelle, soit par quelque circonstance fortuite.

C'était pour aider M. le comte à porter dignement le fardeau d'un si beau devoir que j'étais mandé auprès de lui. J'avais fort à cœur cette entreprise où je comptais acquérir grand honneur au regard de Dieu et des hommes, et je brûlais d'être en présence de mon jeuae élève. Durant le

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voyage, je méditais mes devoirs envers lui et je tentais d'imaginer comment il pourrait bien être et quelles ressources je trouverais dans son esprit et dans son cœur, mais le hasard voulut que je fisse d'abord la connaissance de M.le chevalier, et d'une façon assez singulière et imprévue pour que je vous la rapporte en son détail.

Le chemin de Paris à Landal est assez long, mais l'heureuse saison d'un bel été, le bon état des routes, l'exactitude des relais nous le firent parcourir en cinq jours sans incident remarquable. La cuisine des auberges où nous passâmes eût valu qu'on s'y arrêtât. Tout le long de la route j'ai été vivement frappé de la mine de prospérité qu'offre le royaume ; j'y ai

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senti les bienfaits d'un grand règ^ne.

Puisse Dieu nous conserver longtemps un Roi dont la grandeur prend soin des petitesses du bonheur de chacun et de mêler à sa gloire les bénédictions de tout un peuple ! De Landal, où je pris quelque repos, je prévins M. le duc de mon arrivée à sa terre de Bellesfeuilles où je devais me présenter le lendemain dans l'après-midi, ayant disposé mon départ pour le matin.

Mon bagage chargé à Tarrière d'une charrette que conduisait un voiturier, nous partîmes au trot d'un vieux cheval.

Je lisais mes heures et le chemin passait quand, à une montée, je fus tiré de ma rêverie par la voix du conducteur qui me montrait du bout de son fouet les haute3

toitures de Bellesfeuilles qu'on apercevait au loin. J'en regardais l'aspect quand tout à coup, des bords de la route, tomba sur nous une grêle de pierres. L'attaque fut si brusque que j'y perdis mon bréviaire, à la grande joie d'une bande de vauriens qui criaient en gesticulant et sans cesser de nous lapider. C'étaient des petits fripons de huit ou dix ans, rougeauds et déguenillés, postés là au passage, et qui apportaient à leur jeu une adresse redoutable. L'un deux contrastait singulièrement avec ses camarades. Il était accoutré d'habits fort riches, mais en lambeaux, dont les galons d'or pendaient. Ses bas lui tombaient sur les talons ; la plume de son chapeau était cassée et il traînait derrière lui une lon-

gue épée. Sa figure riait, barbouillée de mûres, et, les jambes écartées, les bras en Tair, il semblait commander Téchauffourée. Un caillou pointu qu'il lança avec roideur atteignit le vieux cheval essoufflé qui, du coup, partit au galop, poursuivi par les huées des jeunes vauriens. La descente était rude et nous risquions de nous rompre le cou. Je me cramponnai de mon mieux et ce ne fut qu'au bas de la côte que je pus rajuster ma perruque et apprendre que ce jdune maraudeur n'était autre que M. le chevalier.

Cette rencontre me donna à réfléchir.

Ma tâche m'apparut fort délicate pour peu que je dusse retrouver en M. le comte cette ardeur belliqueuse dont je venais d'éprouver en son frère le précoce eff^et et

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qui; certes, indice d'un noble sang-, avait de quoi me causer plus d'un tracas.

M"»© la duchesse me reçut avec beaucoup de bienveillance et M. le duc, qui m'avait introduit auprès d'elle, me proposa de faire, sans plus attendre, connaissance de mon Télémaque.

M. le comte était au manège. M™® la duchesse s'excusa de ne nous y pas accompag"ner sur le trouble que lui causait la vue de ces exercices violents et dont elle ne supportait le spectacle qu'avec tremblement. Elle se retira dans son oratoire et nous sortîmes dans les jardins. Ils étaient vastes et bien tenus. L'odeur des fleurs plantées s'y mêlait à celle des forêts qui étaient proches. M. le duc était plus chasseur que jardinier. Il préférait.

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si Ton peut dire, les boutoirs aux boutures, les ramures aux rameaux, et mettait au-dessus de tout le plaisir de forcer un cerf ou l'exploit de servir un sanglier.

Nous longeâmes Torangerie et la pièce d'eau et nous traversâmes le jeu de paume pour arriver au manège découvert où s'exerçait M. le comte. C'était un grand espace sablé entre des vertugadins de gazon. Au centre, un écuver, la chambrière à la main, dirigeait l'allure d'un gros cheval bai qui tournait autour de la piste tantôt au galop, tantôt au pas et que montait M. le comte à qui notre venue fit mettre pied à terre.

De loin, et avant de distinguer sa figure, je remarquai la petitesse de sa taille. Sa démarche était inégale, non

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qu'il boitât, mais ses jambes faibles semblaient avoir peine à le porter et sa hanche fléchissait léini-èrement; il était malingre de corps, une épaule plus haute que l'autre, mais d'un charmant visage, timide et doux et d'un teint de fille d'une délicate pâleur. Il tenait de ses longues mains maigres une cravache en tresse d'argent et paraissait si essoufflé qu'il avait peine à parler. Il bégayait, en outre. Je considérais sa chétive personne et je la comparais au puissant cheval d'où elle venait de descendre. On ramenait justement la bête aux écuries et elle passa près de nous. J'en admirai les proportions monumentales et la crinière divisée en petites nattes, mais j'imaginais mieux sur son dos un robuste sei-

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gneur de la sorte de M. de Nèvres qu'un mince adolescent de la tournure de son fils qui ne me paraissait nullement fait pour un pareil exercice et n'y avoir que peu de goût.

Son penchant, en effet, comme je l'appris assez vite, était plutôt indolent et pacifique. Il aimait les livres et montrait du lang-age un sens très fin et très naturel bien que sa difficulté à s'exprimer lui en rendît la pratique assez malaisée. Il joignait à une prompte vivacité d'intelligence une aimable douceur d'esprit, beaucoup de raison même, le désir de savoir et une curiosité sincère des choses de la religion et de l'histoire. Cette belle nature se parachevait d'une patiente docilité.

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Il lui en fallait pour supporter l'humeur de M. le duc. Elle se manifestait âpre et bougonne à le voir ainsi chétif et mal venu. Il détestait en ce corps débile une injure permanente à ses espérances, un obstacle à ses visées, et il enrageait de ce contre-temps qui narguait son orgueil.

Fier d'avoir mené haut sa maison, il en aurait voulu transmettre les titres à qui eût pu en augmenter l'éclat et poursuivre cette grande tdche héréditaire dont il avait été l'ouvrier le plus acharné. En homme d'expérience il savait l'avantage, pour une pareille besogne, d'un corps vigoureux. L'âme y CvSt plus à l'aise et y prend des moyens d*agir; sans compter que maintes fois l'aspect seul de la force dispense d'en faire usage. Rien, mieux

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qu'elle, non plus, ne nous préserve des méchants ; elle nous permet même de gag^ner sur eux, car la fortune, en les comblant d'ordinaire outre mesure, fait d'eux la juste pâture de nos légitimes reprises.

Ces considérations poussaient M. le duc à ne rien négliger pour faire de soû fils l'outil de ses ambitions paternelles.

Il allait jusqu'à forcer en lui la nature et cela, avec un entêtement aveugle, sans voir les dommages qu'il risquait de causer à ses espoirs et à ses projets.

Je ne doute pas qu'une pareille éducation, toute virile et énergique, eût porté de beaux fruits si elle ne se fût point attaquée à un tempérament si éloigné de tout ce qu'elle exigeait de lui. Elle n'avait

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pas OÙ se prendre. Le corps et Tâme n y étaient point et se dérobaient par une fuite continuelle. On gagnait peu à les vouloir contraindre ainsi. Ce qui n*était au début qu'éloignenient devint vite répugnance. Il ne fallait rien moins que Texigence de M. le duc pour plier une disposition si contraire. Tout en M. le comte était rebelle malgré lui. Sa naissance lai avait donné une âme timide dans un corps débile et M. le duc s'acharnait à vouloir fortifier Tune et l'autre. Par des exercices violents, il s'efforçait dé durcir cette chair délicate, de refaire ces os flexibles, d'enrichir ce sang 'pauvre, d aiguiser un appétit toujours médiocre. Nourri, à contre cœur, de fortes viandes, abreuvé de vins pétillants, sollicité d'épices, Testomac res-

tait inerte ou devenait capricieux, mais sans profit pour le bien général du corps qui s'obstinait malingre et déjeté, sans croissance et rachitique.

On poussait Thomme avant Tâge en M. le comte. Il demeurait froid et indifférent et, quoique en état d'éprouver des désirs, il n'en ressentait aucun. Les chambrières de M™« la duchesse y perdirent leur peine, quelque hardiesse qu'elles missent, assurées de "l'assentiment secret de M. le duc, à encourager toute privante qui eût pu être un indice en M. le comte de quelque penchant à la galanterie. Ni les gorges complaisamment découvertes, ni les jupes coquettement troussées, ni aucune des petites grâces par lesquelles les femmes ont coutume d'attirer

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Tattention sur leurs charmes, n*ému rent les regards de ce jeune Hippoljte.

Les fatigues du cheval et de la chasse Taccablaient ég-alement. On lui imposait le supplice delà forôtet du manège, mais, au lieu de lui en faciliter la pratique, on la lui rendait odieuse. On lui réservait les chevaux les plus fougueux, et c'est sans haleine, les membres rompus qu'il arrivait à Thallali du cerf ou au combat du sanglier.

Entre temps, il restait peu d'heures pour l'étude. M. le comte y montrait des dispositions surprenantes, mais des jours entiers se passaient sans qu'il eût le loisir d'y donner cours. Ma tâche se réduisait presque à rien, écourtée et intermittente, sans action fixe et sujette aux hasards

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des cavalcades et des laisser-courre. A peine le livre ouvert, on nous interrompait. Il fallait sauter en selle ou emboucher la trompe. A cela M. le duc ne voulait entendre aucune raison. J'essayai de lui représenter respectueusement le danger d aller ainsi à contre-sens. Les durs sourcils se fronçaient à mon discours, la bouche grimaçait un sourire dédaigneux, les bottes éperonnées frappaient la dalle du talon. A ces signes d'impatience, je me taisais pour continuer à part moi le raisonnement.

M"»® la duchesse entrait dans mes vues et les soutenait, mais son appui restait inefficace à rompre l'entêtement de son mari, qui demeurait intraitable.

Le mal empirait de jour en jour par

(les sijçnes auxquels M . le duc restait aveugle. Le funeste régime où M. le comte était soumis eiit averti le moins avisé qu'il était temps d y mettre un terme, mais M. de Nèvres redoublait les nourritures substantielles, les chevaux rétifs, les courses plus longues. A Téquitation on ajouta la voltige, et c'était ^tié de voir M. le comte y risquer ses faibles os. Il en revenait couvert de sueur et de poussière, hébété et à demi-mort. Sa timidité augmentait à mesure qu'on exigeait d'elle ce que la hardiesse la plus déterminée eût eu peine à fournir. Il marchait l'échiné courbée et la tôte furtive. Le moindre bruit le faisait sursauter. Il vivait en une sorte d'appréhension maladive et en une grande mélancolie.

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Je songeais tristement à tout cela dans les allées du jardin où j'avais coutume de me promener. Elles étaient peu sûres.

M. le chevalier les infestait de sa présence. Toujours accompagné d'une bande de polissons de son âge, il n'était de vilains tours dont ils ne fussent capables .

Ils pillaient les vergers et troublaient les basses-cours, remplissaient le village où ils ^'échappaient de cris et de coups. Les jours de chasse, en l'absence de M. le duc, ils envahissaient le parc et se répandaient dans les jardins.. M™*^ la duchesse, épouvantée, regardait de sa fenêtre les petits bandits qui se bousculaient, jetaient des pierres, poursuivaient les paons, faisaient mille tapages d'où M. le chevalier ne rentrait guère sans écor-

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chures et sans horions, les cheveux en broussaille, la figure saignante, les mains terreuses, sentant Técurie et le haillon.

M. le duc fermait les yeux sur ces désordres, trouvant sans doute qu'ils servaient ses desseins, et, Tâge venu, trouveraient leur emploi aux aventures périlleuses qui sont le lot naturel des cadets de famille dont tout le devoir est de contribuer à l'illustration indirecte de leur maison et à qui n'incombe pas le soin d'en assurer la descendance et d'en perpétuer la suite. M. le chevalier sévissait donc en paix, M. le duc complaisant, M™® la duchesse terrifiée.

Quand il dormait, elle prenait à son repos le courage d'aller le contempler.

Elle écartait les rideaux et se penchait

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sur son lit. L'enfant couchait nu sur les draps, musclé déjà comme un petit Hercule et ronflant comme un homme. On eût dit que tout le mouvement du jour animait encore son sommeil. II dormait les poings fermés.

M. le comte reposait d'un sommeil trouble et inquiet, agité de rêves. Parfois môme il se levait la nuit et venait jusqu'à ma chambre comme un fantôme, dont il avait la maigreur. Il semblait fuir des pensées douloureuses. Je le reconduisais doucement à sa couche sans le réveiller.

Nous le fûmes tous un matin par un brusque concert de cors qui nous mit debout à Taube. C'était l'ouverture des grandes chasses d'automne. M. le duc en fêtait le retour chaque année par de nom-

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breuses assemblées. Le château, plusieurs jours à Tavance, se remplissait d'hôtes de marque. On se préparait à découpler les chiens à la suite des sang-liers et des cerfs. Leurs fumées soigneusement relevées avertissaient de^ leur présence.

Les meutes aboyaient au chenil, les chevaux piaffaient aux écuries.

Le matin attendu était arrivé. Les cors sonnaient dans la cour d'honneur et les chasseurs ne tardèrent pas à paraître au perron. M. le duc sortit le premier. Il portait un g-rand habit rouge brodé d'argent, avec la trompe en sautoir, un large tricorne à ganse d'or sur sa perruque grise. M. le comte l'accompagnait, et le reste de la compagnie vint ensuite . Les dames en cornettes de nuit se penchaient

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aux fenêtres pour voir partir l'équipage.

Quelques-unes suivaient lâchasse. Elles furent en selle les premières. C'était un fort beau spectacle, galant et pompeux.

Une dernière fanfare sonna le départ, si forte etsi âpre que le genêt de M. le comte prit peur et se cabra. Je le crus à bas ; il n'en fut rien, mais il perdit les étriers et ce fut retenu des deux mains à la crinière et presque désarçonné qu'il prit le galop et passa la grille avec les autres.

Un grand silence suivit ce tumulte.

Les croisées se refermèrent une à une et on n'entendit plus que les cris séditieux de M. le chevalier qu'il avait fallu retirer d'entre les pieds des chevaux et qui se débattait aux mains de deux valets chargés de le maintenir et contre qui il por-

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tait de grands coups de tête, exaspéré de Ja violence qu'on lui faisait et écumant en sa petite rage.

Hors cela, la journée se passa assez tranquille. Les dames se réunirent aux jardins et s'y divertirent, tant aux jeux des bagues qu'aux plaisirs de la conversation. J'eus l'honneur, m'étanl mêlé à elles, d'en entretenir quelques-unes et particulièrement M"® la duchesse qui voulait bien goûter mes propos et avoir mes avis en maintes choses, dont quelquesunes fort délicates où parfois elle réclamait le secours de mes conseils. Souvent l'entretien prenait un tour tout à fait intime. Elle me soumettait ses scrupules au sujet de M. le duc dont l'importunité amoureuse ne souffrait pas de refus. Je

tâchai de la rassurer et d'étendre le plus possible la limite de ses devoirs ; je calmai ses soucis d'épouse et ses transes de mère.

Elles étaient grandes. La santé deM. le comte en était la cause et elle ne se lassait pas d*y revenir. Elle m'en entretenait justement encore quand, le jour baissant, rheure arriva que ces dames rentrassent ajuster leur parure pour le repas du soir qui devait avoir lieu au retour du vautrait. M. le duc déployait à ces festins une grande magnificence. Les fatigues de la chasse n'avaient prise sur ses membres^ pas plus que celles de la table sur son estomac et son cerveau. Beaucoup résistaient moins bien à l'une et à l'autre, mais il tirait de ce spectacle un secret

plaisir. Son appétit vigoureux et subtil n'estimait pas moins la quantité que la finesse. Il aimait ce divertissement de bouche. Il se réjouissait pour goûter l'arôme des vins, la succulence des mets, la saveur des épices, de la présence de femmes richement parées. La vue de leurs atours complétait la joie matérielle qu'il prenait à vivre et M™® la duchesse eu terminait l'ébat à ses dépens.

Ma sobriété naturelle et mon habit m'éloignaient de ces fêtes ; M. le duc m'en dispensait, disant qu'une ode d'Horace suffisait à ma gourmandise et que je préférais le Falerne du poète en son amphore d'argile aux crus de sa cave en leurs bouteilles de verre.

Je continuais donc à me promener par

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les jardins, qui étaient délicieux au crépuscule. J'agitais des pensées diverses.

L'eau des bassins était belle et sombre et je m'égarai assez loin, si bien que la nuit était venue quand je pris le parti de revenir vers le château.

Les grandes fenêtres brillaient illuminées et je pensais au plaisir de goûter, loin des grandeurs du monde, le petit repas de viandes, de fruits et de friandises que M"® la duchesse faisait monter dans mon appartement les jours de gala.

Je gravis le perron et j'ouvris la porte du vestibule. Un spectacle inusité frappa ma vue. La vaste galerie était pleine de monde et il en sortait un bourdonnement de voix basses. Une sorte d'agitation muette mêlait des groupes singuliers.

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Des valets de chasse à bottes boueuses coudoyaient des seigneurs galonnés.

Quelques paysans se tenaient debout, les bras ballants ou joignant leurs mains rugueuses avec des gestes d'épouvante.

On se pressait, il faisait chaud* Un vieil homme qui avait retiré sa perruque essuyait son crâne chauve. Tous se poussaient vers la porte de la salle à manger grand ouverte et qu'ils obstruaient de leur masse. Deux marmitons, montés des cuisines, se haussaient sur un escabeau pour mieux voir. Le long de Tescalier des femmes se penchaient sur la rampe, à demi ajustées, le corsage ouvert, laissant pendre ses lacets de soie ; quelques-unes en linge, d'autres les épaulesnues, celle-ci en jupon, celle-là, décoif-

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fée, qui tenait à la main son petit soulier doré, toutes en désordre, précipitées là, au point de leur toilette interrompue.

Parfois il se faisait un ^rand silence. Tous les signes d'un grand malheur étaient épars sur les visages.

Je profitai d*un écart causé par la sortie d'un valet portant un linge sanglant pour pénétrer dans la salle à manger. Le couvert était dressé sur la table étincelante. Les hauts candélabres répandaient une vive lumière sur les cristaux et les argenteries. On y respirait une odeur confondue de cires brûlantes, de viandes servies, de fruits, de cuir échaufiFé, de sueur de cheval.

A un bout de la table, sur la nappe et parmi le service renversé, M. le comte

était étendu înanimé. Le médecin du château penché sur sa petite fig-ure pâle avait mis à nu son corps maigre. Sa poitrine osseuse et étroite bombait et, au flanc, près des côtes, une plaie saignait.

Le sang", de la nappe rougie, tombait en gouttes sur les dalles.

Devant ce lamentable spectacle, M. le duc était debout, nu-tête, et M*"» la duchesse à genoux. Ses beaux cheveux inondaient sa gorge. L'accident l'avait surprise à demi nue et elle était accourue telle quelle en chemise et elle ne cessait de pleurer.

Je compris à un geste du médecin toute l'étendue du malheur. Son oreille penchée sur la poitrine moribonde se releva. La plaie cessa de saigner. Un fris-

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son parcourut la chair décolorée. Les paupières baissées s'ouvrirent toutes grandes et les yeux vitreux regardèrent sans voir. La main étendue au hasard rencontra un fruit qui avait roulé jusqu'à elle d'une jatte renversée et y crispa ses doigts. Les ong-les firent jaillir le jus.

M. le comte venait de trépasser.

Chacun se taisait et je regardais au mur un grand tableau qui y était pendu et où était peint, dans un paysage, un sanglier bourru décousant de son boutoir un Adonis adolescent.

Telle fut la fin tragique de ce jeune homme et ainsi tomba l'espoir d'une illustre maison. M. le duc n'a rien laissé paraître en ses paroles de sa douleur, mais le changement de son visage la dit

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mieux que les plus vives lamentations. Il est impossible qu'il ne s'impute point une part de ce terrible malheur. S'il avait laissé M. le comte suivre son gré qaî était pacifique et méditatif comme Fordonnaient les dispositions de son corps qui, encore que délicat et chétif, eût suffi à une existence mesurée, nous n'aurions pas à déplorer cette perte irréparable dont M"® la duchesse a ressenti Tamertume avec toutes les marques du plus grand désespoir. M. le chevalier lui-même s*est montré comme stupéfait de cette mort, mais bientôt il a repris ses divertissements accoutumés dont l'un même causa une vive alerte, car, ayant voulu chevaucher un des sphinx de bronze qui sont au bord de la pièce

(i*eau, il en glissa et y tomba, au grand danger de s'y noyer si on ne Teût tiré à temps de. ce mauvais pas. Cet avertissement semble avoir beaucoup afiFecté M. le duc. Le séjour des champs et les libertés qu'il comporte facilitent en M. le chevalier cette dangereuse pente où le précipité le torrent de sa nature qui est tempétueuse, brusque et furieuse. M . de Nèvres a senti qu'il importait de surveiller étroitement cette difficile croissance 1er il a pensé que le séjour de Paris serait plus favorable à ses projets. Aussi vientil de traiter pour son gouvernement de la province et se prépare-t-il à reparaître à la Cour, si le Roi lui veut bien continuer ses bontés ou retourner vivre privément dans son hôtel de la rue Beautreillis,

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dont la clôture bornera les ébats de M. le chevalier à la jouissance d'un quinconce et à Tusage d'un boulingrin.

Quant à moi, la paix des champs m'a donné des idées de retraite. L'oraison funèbre que je fis de M. le comte de Nèvres dans l'église de Landal a attiré sur moi l'attention de notre Évêque qui, pour m'attacher à lui, m'a offert un canonicat. J'y trouverai de grands loisirs et des occupations réglées. Ma vie s'y bornera, et il ne me reste qu'à louer Dieu du tour qu'elle a prise. Les vêpres sonnent. Ma journée aussi va sur son déclin. Le soleil est oblique sur la campagne. J'en fréquente les chemins. Ils conduisent mes pas; tout en marchant, je réfléchis et j'herborise. J'y satisfais ce

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goût commun des simples qui jadis nous lia d'amitié ; mais je n'en connais que les noms et les couleurs, tandis que vous savez en appliquer aux corps les efiFcts bienfaisants et les vertus curatives.

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JII

De M, le Tilleul, médecin de la Faculté de Paris, à M. B autour, Chanoine de V église collégiale de LandaL

J*ai tardé à vous remercier de votre lettre, monsieur le Chanoine, et je suis heureux d'avoir difiFéré d*y répondie, car j'y puis joindre le compliment qu'il y a à vous faire du canonicat dont vous a pourvu M. de Landal. La nouvelle m'en parvient juste comme je vous écris. Ce n poste se devait à votre science et à votre

vertu. Je les connaissais de longtemps, mais, si persuadé quej 'en fusse, je prends plaisir à les entendre célébrer. L'occasion ne m'en manque point, car M™« la duchesse de Nèvres ne tarit pas d'élog^es à votre endroit. J'ai été appelé auprès d'elle peu après son arrivée à Paris, car les fâcheux événements dont vous m'avez fait le récit, s'ils ont atteint l'âme, n'ont pas non plus ménagé le corps.

J'y ai trouvé une extrême faiblesse que je tâche de combattre par des remèdes suivis, et je ne désespère pas qu'ils ne dissipent à la longue cette noire langueur où M"* la duchesse s'est laissé tomber et que ne contribue pas à distraire l'humeur hypocondriaque de M; le duc. La perte cruelle qu'il a faite en la personne

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de son fils aîné en est le principe douloureux. Il la ressent âprement et s'en est ouvert à moi en toute franchise. Il souffre fort de voir sa lignée réduite à une seule tige aussi r^igueuse et renflée de nœuds que la première était mince et fragile.

M. le chevalier est encore un enfant et son âge est loin de sa maturité. Il bouillonne en lui une sève étrange. Cette particularité n'a point échappé à M. le duc qui m'a confié le soin de cette santé précieuse et la charge d'en surveiller la poussée et d'en régler la culture.

Il fallait au plus tôt aviser aux moyens de tempérer cette ardeur de sang où M. le duc voit un risque perpétuel. Certes, vous m'avez dépeint M. le chevalier

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comme un assez rude garnement, mais sa conduite a dépassé ce que votre lettre avait pu m'en laisser prévoir.

Avant d'agir efficacement sur cette nature, n'ètait-il pas raisonnable d'examiner à fond la constitution de notre sujet, afin de déterminer la route à suivre et d'établir le régime où il serait utile de le soumettre ? Ainsi fis-je, et, le jour pris, je demandai à M . le duc de m'adjoindre, à son gré, quelques-uns de mes confrères, dont les lumières pussent renforcer ou combattre les miennes, afin qu'il trouvât dans nos débats mômes la raison de sa confiance, et qu'une fois le choix fait de l'un de nous il s'y tînt fermement. M. le duc acquiesça à ma demande et sans me rien dire, au con-

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traire de ce que j*attendais, sur qui il comptait appeler, fixa notre congrès au lendemain.

A l'heure dite, comme avant de franchir la porte de Thôtel de Nèvres, je tournais la tête à un bruit de roues, je vis s'avancer le carrosse de M. Lobau.

M. Lobau n'est pas homme de mon acabit ni médecin de ma confrérie. Ses doctrines ne me vont guère ; il est fort épris de nouveautés et les plus scabreuses ne lui répugnent pas. En outre, il afifecte des airs à la mode, semble craindre d'être pris pour un de notre profession. On le dirait aussi bien maître à danser que maître à guérir, et la pochette lui siérait mieux que la trousse. Ilpoite manchettes de dentelles; Son habit gris à boutons de

brillants me déplut dès l'abord et je lui eusse volontiers tourné le dos quand il descendit de son bon carrosse. Nous en étions là quand M. Dubon sortit de sa chaise que les porteurs rang-eaient le long* du trottoir. Il serait difficile de ne pas estimer l'art de M. Dubon et la rapidité de sa main, mais sa chirurg-ie fait tort à sa médecine et je préfère son adresse à son diagnostic. La recherche patiente, l'investigation minutieuse l'intéressent peu. C'est un héros. Il ne pratique guère les sages lenteurs du siège, les travaux d'approche par lesquels on circonvient le mal. Il est homme de surprises et de coups de mains. Il donne tout de suite l'assaut.

Aussi ses réussites sont-elles brusques et ses échecs éclatants. Toute sa personne

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présente je ne sais quoi de prompt et de niilitaire. On s'attendrait à le voir pratiquer en cuirasse. Quand il parle il a lair de coraniander. Je me sentais déjà d'avance tout rétif contre ce que ces messieurs pourraient dire et je pensais que la partie serait dure entre M. Lobau, lui et moi, quand je vis, avec une allégresse intérieure que rien ne saurait rendre, venir au bout de la rue mon illustre maître lui-m^me, l'auguste et vénérable M. Verduret. Il est la médecine en personne. Vous connaissez son respect des saines traditions, son antique savoir, son inébranlable constance aux principes de la Faculté. Sa vieillesse verte encore a gardé en tout la pratique des vieux usages. A l'ancienne mode il parcourt la

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ville, monté sur sa mule et revêtu de sa robe. On le connaît partout où il passe et il salue de son bonnet carré. Ainsi fit-il pour chacun de nous, et ce fut à sa suite que nous pénétrâmes dans Thôtel de Nèvres, accompagnés de deux apothicaires que j'avais mandés pour renforcer notre docte cortèg-e.

On nous mena droit à une grande salle où nous prîmes place autour (^'une table, assis en de larges fauteuils, M. Verduret posa devant lui son bonnet carré et se coiffa d'un petit serre-tête de soie noire.

M. le duc entrant, nous nous levâmes.

Je crus remarquer que mon maintien décent et l'aspect vénérable de M. Verduret l'impressionnaient plus favorablement que les grâces mondaines de M. Lobau

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et le port militaire de M. Dubon. Ces messieurs représentaient assez mal à ses yeux l'idée qu'il s'était faite des princes de la science de ce temps et notre mise et nos façons semblaient mieux répondre à son attente. Quand il nous eut mis au courant de ses craintes et qu'il nous eut exposé le secours qu'il réclamait de nos lumières, répété combien la vie et la santé de M. le chevalier étaient désormais précieuses et combien il importait de leur donner une sag^e direction, qu'il se fut appesanti sur sa qualité d'héritier unique d'où dépendait l'avenir d'une grande maison, qu'il se fut plaint de cette circonstance à laquelle M™® la duchesse pourrait encore remédier en lui donnant un puînée ce à quoi il tâchait, mais qu'en

attendant il importait d'assurer en M. le chevalier ce que sa nature lui avait fourni de bonnes dispositions à vivre, après tout cela^ dont l'exposé nous tint longtemps à l'écouter, il ordonna qu'on introduisît.

Depuis quelques instants déjà un gros murmure s'entendait derrière la porte comme si Ton s'y querellait, et M. le chevalier parut. Il avait alors onze ans environ, mais on lui en eût compté davantag^e, tant il était formé, de taille avantageuse et de complexion robuste.

Ce que nous vîmes mieux encore en le déshabillant pour l'examiner, car nous lui trouvâmes les membres bien attachés et tout le corps de bonne habitude. M. le chevalier se prêta d'assez bonne grâce à

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ce que nous voulûmes de lui. D'ailleurs, le costume de M. Verduret, son aspect vénérable, sa figure jaunie, semblaient lui causer un grand étonnement que j'attribuais au respect involontaire que l'appareil de la science impose aux plus ignorants. Il ne cessait de regarder la longue robe, les manclies pendantes, le rabat de linge, les besicles de corne et surtout le serre-tête de soie noire. Du bout du doigt il touchait le bonnet carré.

Je profilais de sa patience pour écouter, l'oreille à sou dos et à sa poitrine, le mouvement de ses organes intérieurs.

Gela fait, nous le fîmes monter sur la table pour mieux reconnaître sa stature et Tarchitecture de son corps.

Sur un signe de M. Verduret, un des

apothicaires s'approcha. Il tenait à la mai a une cornue de verre transparent où M. Verduret sollicita M. le chevalier de vouloir bien uriner. A cela rien ne le put résoudre, ni le commandement de M. le duc, ni aucune de nos instances.

11 se tenait immobile, muet et irrité. Tout à coup il se ravisa et déclara fort poliment qu'il ne pisserait point qu'on ne le coiffât du bonnet carré de M. Verduret et qu'on ne lui en chaussât les besicles.

Force fut d'en passer par où il voulait et il nous rendit notre complaisance. L'ampoule de verre commençait à s'emplir de belle urine, quand, d'un mouvement brusque, il se dég-agea et d'un jet vig"oureux, lancé en plein visage de M. Verduret, lui obscurcit la vue au point qu'il

laissa tomber le vaisseau qui se rompit, et en même temps avec un grand rire, le polisson sautait d'un bond sur le plancher et, évitant les apothicaires qui gardaient la porte,il s'échappait, tout nu, les besicles au nez, et bonnet en tête.

Quand nous eûmes séohé les éclaboussures de celte politesse et que nous nous fûmes rassis autour de la table, M. Lobau se leva pour dire son avis : a Monsieur le duc, commença-t-il, l'examen que nous venons de faire de M. le chevalier me réjouit infiniment et vous avez tout lieu d'en tirer une grande satisfaction.

Nul enfant ne me semble plus sain et plus dispos et môme plus gaillard, si j'en juge parle trait sur lequel il nous a faussé compagnie. Ce sont d'excellentes et bel-

les dispositions qu'il faut laisser à la nature le soin de mener à bien au moyen de Tâg-e qui apportera son tribut de croissance et de force à une si heureuse complexion. Les promesses de M. le chevalier passent l'ordinaire et mon avis est de s'en remettre à son tempérament sans prétendre en gouverner les caprices.

J'estime qu'il a plu au ciel de destiner votre fils à une belle vie, en prodiguant à son enfance des ressources peu communes qui suffiront à en faire un homme de bonne prestance et de notable santé. »

Pendant le discours de M. Lobau, le vénérable M. Verduret ne cessait de me regarder. Je lisais dans son regard la joie goguenarde que lui causaient ces fadaises prétentieuses. La brusquerie de

M. Dubon mit le comble à .notre muet divertissement quand il déclara de sa grosse voix qu'il n'avait rien à faire là, que M. le chevalier se portait le mieux du monde, qu'au lieu de le garder dans une étroite surveillance de tous les instants, il fallait le rendre à ses jeux dont il venait de nous donner un si bel échantillon, le laisser s'ébattre au grand air, ajoutant que si, dans ces exercices, il lui survenait de se rompre quelque membre ou de se blesser de quelque horion, il aiderait volontiers de son art à réparer les accrocs dus aux écarts d'un si beau naturel, que son métier n'était point de prévenir les événements du corps^ mais d'en réparer les dégâts. « Donnez-moi,' disait-il, une bonne entorse que je la réduise, une bonne

plaie que je la ferme, quelque abcès bien gonflé queje l'ouvre.Mon secours est efficace. Je guéris les blessures du champ de bataille non moins que les infirmités de cabinet. Pas une esquille n*échappe à ma pince et, à travers les conduits les plus délicats, j^atteins la pierre qui les obstrue. Hors cela, Monsieur le duc, j*espère bien ne revoir M. le chevalier que lorsqu'il reviendra des camps avec quelque grosse balle de mousquet ou quelque éclat de grenade et je me porte fort en cette occasion de le remettre debout et en mesure de ne se point ménager pour l'honneur de sa maison et pour le service du Roi. jo

M. Verduret, riant encore sous cape de ces balivernes, se leva à son tour. J'at-

tendais ses paroles avec impatience, assuré que leur bon sens et leur autorité ne sauraient manquer d'effacer de l'esprit de M. le 4uc la fâcheuse impression qu'il avait ressentie à écouter MM. Lobau et Dubon. Mon attente ne fut pas déçue. Le discours de M. Verduret fut la revanche de la saine doctrine. Je jubilais d'entendre cette bouche vénérable. « Je ne suis pas, Monsieur le duc, disait M. Verduret de sa voix chevrotante, de l'avis de ces messieurs qui veulent qu'en les corps la nature agisse selon ses caprices, quitte à corriger par Tongnent ou le fer ses excès et ses bévues. J'estime une pareille réserve ou une pareille entremise fort périlleuse et qu'elle enlève à la médecine son plus bel attribut qui est de défendre le corps

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contre le corps môme. La médecine n'est point seulement curative, elle est préventive. Loin de se laisser intimider par les intentions de la nature, elle doit, au besoin, s'y opposer et, loin de la suivre docilement en ses erreurs, y tenir la bride et les deviner par avance. Lamédecine n'est point une voisine complaisante qu'on appelle, si la maison brûle, en criant au feu. Elle doit s'asseoir à l'âtre même d'où l'étincelle peut sauter et communiquer l'incendie. Elle doit moins survenir que prévenir et pour cela être toujours présente. Son secours est d'autant plus utile qu'elle est déjà dans la place et en connaît tout le secret. Certes la nature s'est préparé en M. le chevalier une fort belle demeure et je la crois volon-

tiers bien conditionnée, mais il faudrait, pour rendre l'habitation parfaite, y réformer certains usages, en mieux régler le mobilier et le service. Il y a en M. le chevalier un certain tumulte de corps.

Telle salle regorge, tel couloir est obstrué, tel recoin méphitique. J'y voudraisétablir beaucoup de propreté et de convenance.

Il faudrait là un intendant habile et je n'en vois pas qui convienne mieux que l'honorable M. Le Tilleul, car ni M. Lobau, ni M. Dubon ne paraissent se prêter à ce que nous souhaitons d'eux. Quant à moi, mon édifice particulier chancelle trop sous les coups du temps et mon grand âge s'oppose à ce que je puisse compter sur assez de vie pour suivre celle de M. le chevalier jusqu'où il la faudrait mener.»

Ce discours plut visiblement à M. le duc; il en complimenta fort M.Verduret, congédia assez froidement MM. Lobau et Dubon et me retint auprès de lui.

Il était temps que j'intervinsse dans la santé de M. le chevalier et je puis dire en vérité que, s'il atteint Tâge d'homme, il le devra à la façon vigoureuse et raisonnable dont je l'aurai médicamenté.

Je me trouvai en présence d'un corps précocement encombré d'humeurs contraires qui s'y livraient combat en tous sens et dont il était urgent de reprendre la fonction. Une intempérie naturelle y entretenait une dangereuse chaleur de sang dont il fallait à tout prix tempérer la surabondance, car il en résultait un dangereux excès de force, une nature

fumante qui prédisposait M. le chevalier, pour Tavenir, aux plus grands embarras. J'en tirais Taugure des dispositions fougueuses de son caractère, de son besoin de mouvement et de cris, de son penchant à la colère. Il fallait, tout d'abord, éteindre et mortifier ce tempérament afin de g-agner quelques chances de le diriger à mon gré. Je lui appliquai un régime suivi. Les apothicaires le visitèrent régulièrement et j'obtins par là que le ventre s'ouvrît de selles bouillonnantes et d'excréments assez mal figurés.

Gela fait, je le rafraîchis de tisanes et de boissons émoUientes et le fis dormir, au lit, très couvert. Il me donna des sueurs abondantes. Tout autre s'en fut trouvé considérablement affaibli, mais M. le

chevalier resta indomptable. Je réitérai :

je m'obstinai. Il résista. Gela durait assez pour que je commençasse, sinon à désespérer, du moins à m'irriter d'un corps si ingrat, et j'en arrivais à penser que quelque maladie infantile serait la bienvenue qui viendrait à mon aide et me remettrait M. le chevalier, si Ton peut dire, pieds et poing- liés, qui abattrait d'elle même en lui ce qui tardait trop à me céder, qui réduirait cette nature si prématurément coriace et si intraitablement récalcitrante.

Par bonheur, la saison fut molle et pluvieuse et il s'y développa beaucoup de contagions auxquelles l'âge de M . le chevalier le rend sujet, et sans espérer une petite vérole qui eût été àsouhaitj je

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pris quelque espoir au moins d'une rougeole qui pourrait à la rigueur nous en tenir lieu.

Mon souhait ne fut pas trompé et il se réalise en plein. M. le chevalier ressentit, il y a quelques jours, une violente douleur du cou et de la partie inférieure de l'épine du dos. La fièvre se montra et on lui tira du sang. La nuit fut inquiète et fâcheuse. Enfin les pustules viennent de paraître. Je tiens la maladie qu'il nous faut. Vous savez tout ce que j'en attends.

Je n'ai pas résisté au plaisir de vous en faire part, heureux d'y trouver l'occasion de me dire, monsieur le Chanoine, votre très humble et obéissant serviteur.

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De Mme la Duchesse de Nèvres à Mme la Comtesse de Saint-Sabin, Chanoinesse du Chapitre de Poulangis.

Je voudrais, ma bonne sœur, entrer dans vos doléances et certes je vous plains grandement. Vous me dites que votre santé est médiocre et que la solitude en augmente les maux. Je voudrais être auprès de vous, comme votre amitié me fait Thonneur de le désirer, mais je

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doute que vous tiriez de moi las consolations que vous en imaginez. Ma tristesse ne vous serait que de peu de secours.

Cherchez le vôtre plus haut. Dieu vous aidera à surmonter vos épreuves, qui m'a donné le courage de survivre aux miennes. Vous accusez de votre solitude Tétat que vous avez choisi. Hélas I je vous envie. Votre abandon me semble enviable, il ne pleure personne et ce n'est que vous-même que vous regrettez. Moi je déplore une double perte et^ depuis le funeste accident de M. le comte et la petite vérole de M. le chevalier, qui l'emporta si brusquement, je traîne une vie misérable. J'aurais désiré remployer à votre gré, mais M. le duc verrait mon départ avec chagrin. 11 ne s y prêterait

pas. Je lui dois mes derniers jours d'épouse. Bientôt Tâg-e fera de moi une compagne inutile à son espoir et je ne peux le priver d'aucune des chances que nous ayons encore de remplacer les deux fils que le ciel nous a enlevés et dont il peut nous rendre encore, sinon le regret moins amer, peut-être le dommage moins grand, par une naissance que j'appelle de tous mes vœux et à laquelle M le duc travaille de toutes ses forces.

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