‹ Le trèfle blancChapitre 3 sur 4 · LA CÔTE VERTE · texte numérisé non relu

LA CÔTE VERTE

A Paul Fort.

Il y avait deux chemiaspour monter k la Côte Verte. Le plus long s'élevait insensiblement entre de beaux arbres; l'autre grimpait à l'arrière de la colline. J'en préférais la brusquerie abrupte et môme, l'été, la chaleur pierreuse entre les ronces qui le bordaient de buissons poussiéreux. Il s'en exhalait une odeur de terre sèche et de feuilles chaudes. Nous montions. Je me retournais vers le vieux François qui me suivait en soufflant. Sa courte pipe expirait des fumées bleuâtres.

Il avait une face usée, comme verdie du reflet des eaux maritimes, comme ridée

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aux brises du large. Deux annelets d'or scintillaient à ses oreilles poilues. Le chemin roidissait sa pente où déroulaient des cailloux et on se trouvait sur le plateau.

Un vent léger, pur et continuel, parcourait Tespace et soufflait en plein visage. Après la fatigue d*une montée au grand soleil, cette fraîcheur semblait délicieuse à la poitrine et bienfaisante aux paupières ; elle séchait mes cheveux à mes tempes mouillées. François s*essuyait le front de sa main calleuse. Nos pieds marchaient dans une herbe haute.

La prairie élevait son ondulation verdoyante jusqu'à une ligne de grands arbres où elle se terminait. C'est là que je retrouvais d'ordinaire mon petit ami

Anselme. La vieille Virginie l'y menait par Tautre route et nous passions là notre journée à jouer ensemble. François et Virginie s'étaient connus en des îles lointaines avant de passer au service de mon père et du père d'Anselme. De la plantation où elle récoltait les cannes, elle avait vu s'ancrer le navire où naviguait le beau François. Ils avaient dansé ensemble dans les chaudes nuits de musique et de rhum et, plus tard, le hasard s'amusa à les réunir sur ce coin de terre pour qu'ils nous conduisissent à la Côte Verte.

Nous les voyions tout le jour assis l'un près de l'autre ; le madras perroquet et la cotonnade à pois de la quarteronne voisinaient avec le chapeau ciré et le caban de l'ancien gabier. La pipe de

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François fumait bleuâtre comme un feu d'herbe au seuil d'une case.

Ces g^rands arbres qui les abritaient, poussés au bout de la prairie sur une sorte de tertre, étaient magnifiques, difformes et estropiés. Leurs racines noueuses portaient des troncs bizarres, fendus de crevasses, curieusement bifurques.

Leurs feuillag-es frémissaient continuellement d*un bruit léger où se mêlait parfois la plainte fatiguée d'une branche.

Le craquement du bois et le frisson des feuilles s'unissaient en un seul murmure où Ton sentait comme Tétirement d'un corps et l'éparpillement d'une chevelure, je ne sais quoi de musculaire et de soyeux.

Au delà de ces arbres commençait un terrain dur et sec, couvert de mousses

fauves et, par places, dorées. La falaise tombait à pic dans le flot. En s'approchant on l'entendait gronder sourdement en bas.

Notre grand plaisir était de nous faire conduire jusqu'à un bois de pins situé à quelque distance.

Ce lieu nous charmait d'un attrait par^ ticulier et nous y passions des journées délicieuses. On voyait la mer bleue à travers les troncs roug-es. Nous ramassions des aiguilles, des résines et des pommes écailleuses ; nous tournions autour d'une petite chapelle de pierre grise qui s'élevait là. Un clocheton, pointu et à jour, abritait une cloche immobile et moussue dont le bronze verdâtre était de la couleur de la mer. A l'intérieur, les murs et

la voilte reflétaient leur blancheur de sel dans la coquille du bénitier et seniblaîent à la longue en avoir donné à Teau sainte Tamertume qui la conservait claire et incorruptible.

De la voûte, par des câbles goudronnés, pendaient en ex-votos de minuscules navires, frégates, vaisseaux, lougres et gabarres, barques de pèche, chass&-marèes et brigan tins, tous figurés avec une exactitude minutieuse qui nous ravissait et si nombreux que leurs vergues et leurs beauprés se touchaient presque.

II y en avait de très anciens, poudreux et vermoulus, d'autres peints de couleurs vives. Vus à*en bas, ils ressemblaient à des insectes par leurs coques rebondies, leurs luisants de scarabées, leurs antennes

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délicates, et cette flotille aérienne vivait d'une vie bizarre et fantastique. Certains viraient aux câbles qui les soutenaient.

Combien durait leur imperceptible manœuvre, leur orientation mystérieuse en cet air parfumé de goudron, de cire, d'encens, liturg-ique et salin, où se glissait par la porte disjointe l'odeur insinuante des résines ?

Anselme et moi, nous avions, chacun, pendue au plafond de notre chambre d'enfant une grande mouette empaillée, les ailes ouvertes. Elle marquait, disaiton, le sens du vent. Nous étions trop jeunes pour y voir un emblème des destinées. Sa présence n'entendait qu'amuser nos yeux et ne prétendait certes point à avertir nos pensées. C'était un vieil

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usag-e d'ici. Les coutumes maritimes y g-ouvernaient les maisons.

Cette petite ville où nous sommes nés, à Testuaire d'un fleuve, n'ouvrait guère son bassin qu'à quelques barques qui servaient pour passer d'une rive à l'autre.

Entre elles l'espace d'eau était considérable. La mer salait l'onde douce que le fleuve lui apportait. Les rives étaient des rivages.L'herbeetl'algue se mélangeaient.

Parfois la clarté de l'air semblait rapprocher les deux bords et nous distinguions en face de notre petite ville une grande cité qui apparaissait dans le lointain et disparaissait bientôt.

Quelquefois on nous y menait, et c'était avec joie que nous la voyions grandir à notre approche, étager ses

maisons de pierre, allonger ses jetées et ses estacades, ouvrir son port à notre barque, parmi les grands vaisseaux à l'ancre. Nous admirions leur structure flottante comme nous nous étonnions du mouvement des quais et des rues. Une vie intense les animait. Les hangars regorgeaient ainsi que les boutiques plantureuses. Les cris se croisaient. Il y avait des singes en cages et des oiseaux sur des perchoirs. Les poissonneries luisantes valaient les entrepôts poudreux.

Les écailles d'argent ruisselaient sur les pavés. On apercevait, dans une poussière d*or, travailler des hommes nus. Le poids des coffres et des sacs soulevés gonflait leurs muscles mouvants.

C'était un de ces lieux puissants où se

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concentre l'énergie humaine et d'où elle se répand en grandes entreprises. Ceux qui les dirigeaient habitaient de vastes maisons aux portes battantes d'an va et vient continuel. Ils vivaient là, dans le calcul des hasards et l'attente des conjonctures, l'étude minutieuse des denrées et la supputation des chances ; leur activité patiente et hardie les faisait soucieux et pensifs ; la perte et le gain oscillaient aux plateaux des balances qui, debout sur les comptoirs, disaient l'échec ou la réussite à l'anxiété qui consultait leurs réponses. Par les fenêtres des vastes bureaux, ouvertes sur le port, on surveillait l'entrée ou la sortie des grands navires. Nous assistâmes parfois, Anselme et moi, à ces départs et à ces

retours. L*ancre montait ou descendait, les porte-voix enflaient les ordres de la manœuvre, les signaux g'esticulaient, les pilotes obéissaient aux vigies.

La richesse du monde aboutissait là ; mais, fluide et orageuse comme la mer même d'où elle était née, elle restait sujette aux sautes et aux bourrasques. Nulle part la Fortune ne se montrait plus instable. Les Sirènes dorées qui se cambraient aux proues en semblaient Temblème périlleux. Elle avait des caprices et des perfidies, des facilités et des revirements. On eût dit que, marine^ sa chevelure d'algues en ' glissait mieux entre les doigts. Quelques-uns la saisissaient d'une étreinte si rude qu'ils la croyaient liée à leurs poings, mais une secousse

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imprévue déjouait leur prise. Et la vie se passait à ces mortelles alternatives.

Beaucoup, au lieu de l'attendre derrière leurs comptoirs, la poursuivaient sur les mers mêmes. Les uns montaient des voiliers rapides, les autres des barques pansues qui ne quittaient guère la vue des côtes ; certains partaient sur de g-rands navires qui s'enfonçaient à l'horizon dans la blancheur de leurs voiles et Targ-ent de leur sillage. Vieillis de soleils et d'années, ils revenaient pour repartir encore.

Errante ou sédentaire, la mort fermait le compas ou le livre, interrompait le voyage ou la spéculation, ouvrait une tombe marine ou terrestre que recouvrait l'herbe ou le flot. Il y avait parfois un comptoir désert de celui qui s'y était assis 4urant

des années. Un peu de cendre et un peu d*or équilibraient les hautes balances immobiles' en leurs contrepoids égaux.

Alors le port se pavoisait. Les pavillons en berne et les vergues en pantennc saluaient le disparu, et chacun reprenait son travail, son souci ou son destin.

Quelques-uns, pourtant, l'interrompaient, fermaient leurs registres et leurs guichets, quittaient le porte-voix et le sextant pour chercher le repos et la paix.

Ils les trouvaient de Tautre côté de Testuaire, dans la petile ville qui, en face de la graiide cité, groupait ses maisons tranquilles où ils venaient attendre la vieillesse. De là, ils voyaient les vaisseaux monter vers la haute mer. La Côte Verte abritait ces demeures des vents

du large. Un air plus doux favorisait les jardins et les fleurs. Les vies fatiguées y achevaient leurs forces et y épuisaient doucement leurs déclins.

Avant d'habiter à Tombre de la Côte Verte, nos pères aussi avaient parcouru bien des contrées et toutes les mers. Le père d'Anselme était un homme de haute taille, moins vieux que vieilli. Ses longs travaux, les soins de l'orientation et de Tarrimage, le souci des traversées, tous les détails d'un métier minutieux ne Pavaient jamais empêché de rester attentif aux pays qu'il visitait et d'être sensible à leurs aspects. Des villes inconnues, des animaux singuliers, des plantes bizarres dessinaient dans sa mémoire de nettes images et il avait rapporté

de ses courses maint objet curieux. Ses goûts le préservèrent de la routine du métier. Il garda une activité d'esprit qui le distinguait de ses compagnons de retraite. La plupart, en efiFet, s'étaient bornés à ce qu'exigeait d'eux le strict soin de leurs affaires' et vivaient maintenant de l'heure présente sans mêler à leur repos autre chose que les pensées quotidiennes d'une existence uniforme. Sa mémoire au contraire était riche de couleurs, de formes, de sons. Des idiomes étranges vibraient encore à ses oreilles, des parfums invisibles montaient encore à ses narines. Aux fleurs ordinaires de son jardin s'en mêlaient d'autres, nées de graines étrangères qu'il y avait semées.

C'est sur ce jardin que donnaient.

dans la maison d'Anselme, les fenêtres presque toujours closes d'un grand salon qui occupait une partie du rez-dechaussée. Quand on les ouvrait, des stores bigarrés empêchaient de voir à l'intérieur. Ce lieu était rempli d'objets bizarres. Le père d'Anselme y gardait des coquillages, des magots et des fétiches, des instruments de guerre et de musique, des herbiers filamenteux. Sous des vitrines, des papillons étalaient leurs ailes coloriées. On y sentait une odeur indéfinissable qui se mélangeait à du silence. A certains jours, la vieille Virginie entrait là. Par la porte entr'ouverte on l'apercevait, noire et brillante, aller et venir comme un démon familier, s'arrêtant parfois d'épousseter, pour effleurer

de son doigt les cordes d'une sorte de guitare baroque, ou pour approcher de son oreille une conque nacrée. Sa figure exprimait une joie mystérieuse. Un esprit lui parlait sans doute avec la voix des mers natales.

C'est dans ce salon que nos pères se réunissaient souvent. L'été ils y passaient Taprès-midi, On les entendait causer à travers les stores baissés. C'est là aussi que nous voyions entrer le vieux M. de Fonteclause, boitant sa goutte et s appuyant sur sa canne. Il habitait un fort beau château des environs. Son large carrosse à ressorts traversait avec peine les rues étroites de la petite ville au pas de ses chevaux pommelés. L'intérieur était parfumé à l'ambre et tendu de satin

roug-e, et il fallait aider M. de Fonteclause à y remonter, car ses grosses jambes faibles escaladaient avec peine le marche-pied. Il les étalait devant lui, g-onflées et à Taise sur un coussin cramoisi. Ce sing-ulier visiteur nous intéressait vivement. Le père d'Anselme Taimait beaucoup. Hors cette amitié il vivait fort solitaire. Presque chaque jour il se promenait sur la Côte Verte. Nous le reg-ardions passer sur la falaise et dans la prairie, sans qu'il prît garde à nous, qui évitions de troubler sa promenade.

Je n'allais pas tous les jours rejoindre seul Anselme sur la Côte Verte et quelquefois mes sœurs m'y accompagnaient.

Je les revois, petites et blondes, grimpant la rude pente ensoleillée, avec le

vieux François, qui les prenait chacune sur un bras et les montait toutes deux.

Mais Lucie grandit la première. Nous courions en avant et nous nous retournions pour voir Juliette assise sur la large épaule du matelot et tirant Tannelet d'or qu'il portait à l'oreille. Lucie et Juliette emmenaient souvent avec elles une de leurs petites amies qui s'appelait Goryse.

C'était une enfant brune du môme âge que mes sœurs. Elle venait chaque année passer l'été au bord de la mer. Elle arrivait toute maigrie et toute pâle de l'hiver; son visage fin et sérieux songeait. L'air fluvial aiguisé d'une fraîcheur marine la transformait. Ses gestes

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devenaient plus vifs ; ses yeux s'anîmaîent.

Le lait des fermes, les fruits des verg'ers la fortifiaient. La mer la flattait de sa caresse saline, et, chaque automne, elle repartait grandie et vivifiée. On n'entendait plus parler d'elle.

Nous attendions avec impatience la saison de son retour. Anselme aimait beaucoup Goryse et la préférait à Juliette et à Lucie . Elle revenait pour l'époque des fruits, du soleil et des bains.

11 fallait suivrç assez loin la falaise pour arriver à l'endroit où elle faisait face à la mer. La marée basse découvrait une petite grève de sable doux où Ton descendait par un sentier en lacet. La plage craquait de coquilles luisantes. Un angle de rocher y dessinait une ombre aiguë.

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La roche était excavée de grottes. L'eau en les abandonnant les laisait humides et fraîches, De temps à autre une g-outtelette tombait du haut de la voûte. Nous tendions la main pour la recevoir, juste au milieu de la paume, où elle se brisait en une petite étoile d*un cristal scintillant. Pendant que nous la g-uettions ainsi, il en filtrait d'imprévues qui nous atteignaient à la joue ou nous g-lissaient dans le cou. Virg*inie déshabillait les filles. François nous revotait do nos maillots.

Nous nous retrouvions sur la plage et nous courions vers la mer. Elle se retirait assez loin. L'empreinte de nos pas nus suintait au sable mouillé. Le flot venait à nous. La vague cerclait nos che-

villes de son bracelet fluide. Une autre lame nous inondait. Elles se succédaient lentement en leur ondulation puissante et douce qui finissait par nous submerger. Nos lèvres salées riaient d*aise; des poussées subites et sournoises nous roulaient mollement. Comme nous avons cueilli de beaux bouquets d'écumes !

Nous avons dansé dans la mer. Nous formions en nous tenant par les mains une ronde qui tournait en riant. Lucie et Juliette chantaient, Coryse, silencieuse et les yeux mi-clos, un sourire vag^ue aux lèvres, se laissait aller à notre joie. Au froid de l'eau, sa petite figure enfantine se ciselait plus finement et une singulière beauté visitait son visage frileux, puis le bain fini, au soleil où elle séchait ses

cheveux trempés, sa figure reprenait son charme indécis où je ne sais quoi était apparu, un instant, d'étrang-e, de profond et de furtîf.

Nous grandîmes. Lucie et JuHelte devenaient charmantes, Anselme n'était presque plus un enfant. Un penchant à la solitude et à la rêverie naissait en lui.

Souvent, quand j'allais le voir, je ne le trouvais ni au jardin, ni dans sa chambre. Je montais alors aux combles de la maison. Une sorte de lanterne vitrée s'y élevait. De là on voyait loin. Il se tenait assis, la tête dans ses mains, ou debout, le front à la vitre. Il regardait les ondes grises du fleuve se mêler aux eaux vertes de la mer. La lanterne bourdonnait au vent ; des grains de sable grinçaient sur

le parquet, crains blancs, grains salés, farine impalpable du pain de la mélancolie. Il y eut alors sans doute dans sa jeune tête beaucoup de pensées. L'enfance qui finit est effleurée d'ailes invisibles.

Parfois une mouette ou un g*oëland tournoyait autour de la lanterne de verre.

On n'entendait pas leur vol, mais leurs becs frappaient le cristal sonore. Nous descendions par le petit escalier tournant. Le jardin 'nous plaisait aux heures incertaines du crépuscule. La lune d'été se levait au ciel. Elle était molle, jaune et trouble .

Nous aimions, quand elle était haute, scintillante et claire, aller la voir, pendant ces belles soirées tièdes, argenter la Côte Verte. Nous y montions, Çoryse,

Juliette, Lucie, Anselme et moi. L'ombre restait transparente. François et Virginie- nous accompagnaient. Tantôt la lune était sur la mer. Nous la suivions au bord de la falaise ou bien, pour la voir à travers les arbres, nous entrions dans l'herbe haute de la prairie, en nous tenant par la main, comme dans un flot parfumé. L'odeur de l'herbe foulée par nos rondes était exquise. Nous ressentions une grande joie nocturne, une sorte d'ivresse vaporeuse et blanche.

La saison s'avançait ; un soir, le dernier que nous y allâmes, une lune froide luisait dans un air glacé ; nous nous sentions transis par un vent aigre. Le bois de pins tressaillait. Nous avons ouvert la porte de la vieille chapelle ; un rayon

arg^enté y pénétra avec nous et se mêla à la lumière de lune qui déjà, par les vitres des fenêtres, emplissait la blanche nef givrée. Les petits vaisseaux suspendus à la voûte semblaient pris en des glaces lumineuses, et nous les regardions d'en bas immobiles, gelés en leur hivernage aérien.

L'automne qui vint fat singulier par ses alternatives de froid précoce et de tiédeur attardée. Il nous troubla. Pressentions-nous que Goryse partie ne reviendrait pas? Quoi qu'il en fût, nous lui montrions des prévenances particulières, une sorte de complaisance amicale. Notre attentive délicatesse lui soumettait nos volontés. Elle les réglait à sa guise. Lucie et Juliette l'embrassaient

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plas tendrement. Moi-même, je cédais à ses moindres désirs. Anselme, silencieux, les prévenait. Il lui donna trois cailloux blancs, veinés de pourpre et parfaitement polis qu'il avait trouvés sur le sable de la plag>e des bains et auxquels il tenait beaucoup. La Côte Verte se dora; des feuilles jaunies s'envolaient dans la mer.

Ce furent les derniers beaux jours.

Nous savions que Goryse devait partir le lendemain. On avait g-oûté chez Anselme de pâtisseries tines et de laitage.

Juliette, Lucie et Goryse avaient encore les lèvres toutes blanches de crème et de sucre. Après goûter, nous sortîmes dans le jardin.

Il y faisait presque chaud. G'était comme un retour furtif de l'été. Un

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doux soleil brillait à travers la pureté d'un ciel clair. Le jardin sentait bon.

L'escarpolette tendue entre deux arbres nous balançait. Anselme y monta le premier. Il s'y tenait avec beaucoup d'adresse et s'élevait très haut. A chaque poussée, il semblait vouloir atteindre quelque chose d'invisible et d'aérien, et quand il descendit il avait les yeux pleins de larmes. Coryse fit semblant de ne pas s'en apercevoir; elle jouait avec ses cailloux blancs et les passait d'une main dans l'autre. Un d'eux tomba à terre.

Nous étions tristes. Demain, Coryse ne serait plus là. Juliette et Lucie se mirent à cueillir des fleurs et s'assirent pour les lui tresser.

J'errai longtemps dans le jardin. Le

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hasard des allées me ramena vers la maison. La porte du salon était ouverte; j'entrai. Il y faisait tiède et sombre à travers les stores bigarrés. En passant, je heurtai la grande table qui occupait le milieu de la pièce. C'était ua présent de M. de Fonteclause au père d'Anselme. Ils y accoudaient leurs causeries. Les dessins du marbre multicolore représentaient un planisphère. Les mers bleues entouraient les continents rouges, blancs, noirset jaunes.

L'odeur poivrée des bois exotiques se mêlait au parfum sec des herbiers. Je m'étendis sur un divan dans l'ombre et je fermai les yeux.

Quand je les rouvris, Goryse et Anselme étaient appuyés côte à côte sur la table de marbre, sans me voir. 1-ieurs

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doig'ts suivaient les contours de la carte de mosaïque. Vongle fin de Goryse grinçait sur la pierre polie. Elle tourna son visage, et ses lèvres touchèrent laT joue d'Anselme. . .

Les fleurs que Lucie et Juliette tressèrent à Goryse n'ont pas refleuri pour elle; les cailloux blancs qu'Anselme lui donna manquèrent à leur promesse de bonheur. Goryse ne revint plus à la Côte Verte. Je crois qu'Anselme est parti pour la chercher. Je l'ai conduit au navire qui devait emporter sur les mers sa jeunesse inquiète et taciturne. Les années passent ; il ne revient pas non plus. Il k cherche encore et peut-être la trouverat-il un jour au rendez-vous mystérieux qu'elle lui marquait jadis^ du doigt^ sur la carte de mosaïque ?

ACHEVÉ D'IMPRIMER le dix février mil huit cent quatre- vingUdix-neaf

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