‹ Le treizième fils de Jean-PierreChapitre 28 sur 38 · LE DR JEKYLL EST TOUT A FAIT A SON AISE · texte numérisé non relu

LE DR JEKYLL EST TOUT A FAIT A SON AISE

Quinze jours plus tard, par une heureuse coincidence, le Dr Jekyll donna un de ses agréables dîners où étaient réunis cinq ou six vieux amis ; tous hommes intelligents et respectables, M. Utterson s'arranga de manière à partir le dernier. C'était, du reste, une ancienne habitude, et la même chose avait eu lieu bien des fois déjà. Ceux qui aimaient Utterson l'aimaient bien. Plus d'un amphytrion se plaisait à retenir cet homme austère après le départ des convives plus gais et plus loquaces. Le Dr Jekyll n’était pas une exception à la règle; eten l’observant maintenant, assis au coin du feu, vous pouviez voir qu’il avait pour M. Utterson une grande et sincère affection.

Le Dr Jekyll était un homme grand, bien fait, âgé d'environ cinquante aus; son visage était agréable, bien qu'il y eût quelque chcse de dissimulé dans son regard : maïs tout chez lui indiquait le talent et la bonté.

‘ Depuis longtemps je voulais vous parler, Jekyll,” commença M. Utterson. ‘“ Votre testament, vous savez... ”

Un observateur attentif aurait pu remarquer que le sujet était peu agréable au Dr Jekyll, mais il répondit gaiement : “ Mon pauvre Utter-. son, dit-il, vous êtes bien malheureux d’avoir un client comme moi. Je. n'ai jamais vu un homme aussi peiné que vous l'avez été à cause de ce testament, à moins que ce ne soit ce pédant obstiné qui s'appelle Lanyon qui a été aflligée par ce qu’il appelait mes hérésies scientifiques. Oh ! je le sais, c'est un bon garçon—vous n'avez pas besoin de froncer ies sourcils—c'est un excellent garçon, et je me propose toujours de le voir encore; mais c’est un pédant obstiné tout de même, un pédant ignare et encroûté. Jamais homme ne m’a autant désappointé que Lanvon. ”

‘ Vous savez que je ne l’ai jamais approuvé ” continua Utterson revenant impitoyablement au premier sujet.

‘ Mon testament ? Oui, je le sais,” fit le docteur d’un ton un peu vif. “ Vous me l'avez dit.”

‘ Eh bien! je vous le dis encore, ” poursuivit l'avocat. ‘ Je viens d'apprendre quelque chose touchant votre jeune Hyde.” Le beau visage du Dr Jekyll devint pâle jusqu'anx lèvres, tandis que des cercles bistrés*se formérent autour de ses yeux.

‘“ Je ne désire pas en attendre d'avantage,” fit-il. ‘“ Je croyais qu'il était convenu entre nous de ne plus parler de ce sujet. ” |

‘ Ce que j'ai entendu dire est abominable, ” dit Utterson.

‘* Cela ne saurait rien changer. Vous ne comprenez pas ma position” répliqua le médecin d’un air embarrassé.” J’occupe une position péni ble, Utterson ; ma position est très étrange, très étrange, C’est une de ces affaires qu’une conversation ne saurait améliorer. ”

Jekyll, ” fit Utterson. ‘“ Vous me connaissez : Je suis un homme à} qui l’on peut se fier. Dites-moi tout dans la plus stricte confidence; et} je suis convaincu que je pourrai vous sortir d’embarras.”

“Mon cher Utterson, répondit le médecin, vous êtes bon, et je n trouve pas d'expression pour vous remercier. J’aien vous ure con}

fiance entière. Je me fierais à vous plus qu'à tout autre homme, plus qu'à moi-même, si c'était possible. Mais, vraiment, ce n’est pas ce que » vous pensez; ce n’est pas aussi mauvais que cela. Et pour calmer un peu votre bon cœur je vous dirai une chose : le jour où je voudrai me débarrasser de M. Hyde, je pourrai le faire. Je puis vous donner ma parole là-dessus. Je vous remercie mille et mille fois. Je n’ajouterai qu’un mot, Utterson, et vous le prendrez en honne part, j'en suis certain : cette affaire est tout à fait privée, et je vous prie de ne plus en parler. ”

Utterson réfléchit un instant, regardant le feu.

“ Vous avez parfaitement raison, je n’en doute pas ”, fit-il enfin, en se * levant pour partir.

‘* Bien, maïs puisque nous avons entamé ce sujet, et pour la dernière fois, je l'espère,” continua le docteur, “il y a un point que je désire vous faire bien comprendre : Ce pauvre Hyde m'inspire un réel intérêt. Je sais que vous l’avez eu : il me l’a dit : et je crains qu’il ne se soit montré grossier. Mais vraiment ce jeune homme m'inspire un trés grand intérêt. Et je vous demande de me promettre, Utterson, que si je dis* parais, vous l’endurerez et lui obtiendrez ce qui lui est dû. Je crois que vous le feriez s' vous saviez tout : et ce serait un soulagement pour moi gi vous vouliez me faire cette promésse. ” *

‘* Je ne puis pas promettre de l’airaer jamais ”’, fit l'avocat.

‘ Je ne demande pas cela, ” révliqua Jekyil d'un ton suppliant et

prenant son ami par le bras ; “ Je demande seulement, que justice soit rendue ; je vous prie seulement, pour l'amour de moi, de l’aider quand

je ne serai plus ici. ”

Utterson poussa un profond soupir. ‘“ Bien !je le promets, ” dit-il.

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