I. Traduit par Bourassé, Les Cathàiralcs de France^ p
tions subites ; l'union des bras enfantait des merveilles d'exécution. La foi, ces jours-là, remplaçait réellement la vapeur: elle transportait des montagnes. Eh bien ! dans ces entreprises collectives, et quelque peu tumultueuses malgré tout, qui revêtaient le caractère d'œuvre nationale ou tout au moins provinciale, le rôle de l'architecte se trouvait nécessairement assez effacé. Il n'avait souvent sur les détails de la construction qu'une direction très vague. Il n'était, en un mot, que le
FiG. 31. — Rosace flamboyante, a la cathé- Fig. 32. — Fenêtre flamboyante, a
DRALE DE LiNCOLN. L'ÉGLISE Si-LaMBERT DE M'JNSTER.
maître des œuvres (tel est le titre modeste qu'il portait) , et ce n'est guère avant la fin du moyen âge qu'on voit apparaître de véritables architectes dans toute la force du terme. C'est pour ces différents motifs qu'il nous est parvenu si peu de noms, sur le grand nombre d'artistes qui ont travaillé aux monuments gothiques.
Bien que le style flamboyant n'appartienne plus au treizième siècle, il ne sera peut-être pas déplacé d'ajouter ici un simple mot sur cette quatrième et dernière phase du gothique. C'est
la décadence du genre. Il y a en toutes choses une limite qu'il n'est pas raisonnable de dépasser. Les architectes du c|uinzième siècle ne surent pas le comprendre : ils voulurent renchérir sur leurs devanciers dans le sens de la souplesse et du mouvement des lignes ; ils arrivèrent aux formes tourmentées, aux courbes capricieuses, en forme de flammes, qui ont fait donner à l'ensemble du style ce qualificatif étrange comme elles, et qui, sous prétexte d'alléger, finirent au contraire par alourdir l'aspect général de la construction. Ils rendirent bien certaines parties de l'édifice plus "légères au point de vue de la physique, de la répartition des forces ; ils réduisirent bien jusqu'aux dernières limites du possible l'épaisseur des supports : mais les variations multiples exécutées par eux sur le thème du cintre brisé, les anses de panier, les accolades, les soufflets, les nioucliettes, comme on les appelle, en un mot les contre-courbes opposées systématiquement aux courbes régulières dans la forme des ouvertures comme dans la décoration, surchargèrent les lignes, et bientôt même aboutirent à la confusion, à la sécheresse. Les églises de Saint-Gervais et de Saint-Merry, à Paris, la cathédrale d'Alby, qui n'est cependant pas sans mérite, et d'autres en grand nombre peuvent donner l'idée de ce style de décadence.
Le seizième siècle voulut à son tour rajeunir l'architecture nationale par le mélange de certains éléments empruntés à l'architecture antique. Mais, à part l'église de Saint-Etienne-du- Mont, qui est en un spécimen très original, ce singulier alliage ne produisit rien de bon. Le grand mouvement imprimé aux constructions religieuses par le moyen âge s'arrêtait sous le souffle glacial de la Réforme. Viollet-le-Duc lui-même constate le fait avec une louable franchise : « Bientôt la Réformation vient enrayer ce mouvement, et la guerre, les incendies, les pillages détruisent ou mutilent de nouveau la plupart des édi-
fices religieux à peine restaurés. Cette fois, le mal était sans remède, lorsqu'à la fin du seizième siècle le calme se rétablit de nouveau. La Renaissance avait effacé les dernières traces du vieil art national, et si, longtemps encore, les dispositions des églises françaises du treizième siècle furent suivies, le génie qui avait présidé à leur construction était éteint, dédaigné. On voulait appliquer les formes de l'architecture antique, que l'on connaissait mal, au système de construction des églises ogivales, que l'on méprisait sans les comprendre... Les plans restèrent gothiques, les voûtes hautes continuèrent à être contrebutées par des arcs-boutants. Mais cette architecture bâtarde est
FiG. 33. —Arcs brisés flamboyants et surbaissés.
frappée de stérilité. Les architectes semblent bien plus préoccupés de placer les ordres romains dans leurs monuments que de perfectionner le système de la construction ou de chercher des combinaisons nouvelles ; l'exécution devient lourde, grossière, et maniérée en même temps. Nous devons cependant rendre cette justice aux artistes [du temps de Louis XIV] qu'ils savent conserver dans leurs édifices religieux une grandeur, une sobriété de lignes et un instinct des proportions que l'on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe à cette époque. Pendant qu'en Italie les architectes se livraient aux extravagances les plus étranges, aux débauches de goût les plus mons-
trueuses, on élevait encore en France des églises [de style], bien qu'alors on se piquât de ne trouver la perfection que dans les monuments de la Rome antique ou moderne. Cette préférence pour les arts et les artistes étrangers, et surtout italiens, nous était venue avec la Renaissance, avec la protection accordée par la cour (en particulier par la cour de Catherine de Médicis) à tout ce qui venait d'outre-monts. L'oubli d'un passé si plein d'enseignements était bien complet alors, puisque Bossuet luimême ne trouvait que des expressions de dédain pour notre ancienne architecture religieuse, et n'en comprenait ni le sens ni l'esprit (i). »
Ainsi, en voulant régénérer le gothique par le procédé de la transfusion du sang, on lui donna le coup de grâce. Et puis, il faut dire le mot, la foi commençait à s'en aller, et elle emportait avec elle le secret de l'art chrétien : on ne devait plus faire désormais que des imitations. En vain cherchait-on à améliorer, à corriger le style national sur son déclin : ce n'était pas une simple transformation qui s'opérait cette fois, c'était une révolution, et cette révolution, qui ressuscitait la tradition païenne dans les arts comme dans la société, s'est appelée la Renaissance. Il est permis de vanter l'heureuse influence de la Renaissance classique sur certains arts, comme la sculpture, et même sur certaines branches de l'architecture, comme la construction des châteaux; mais, en bonne conscience, on ne saurait en faire autant lorsqu'on parle de l'architecture sacrée. Il n'y a rien de plus sec, rien de plus froid, rien de plus contraire au bon goût qu'une église du seizième ou du dix-septième siècle, si ce n'est toutefois une église du dix-huitième. Les châteaux de cette période sont, assurément, des monuments splendides ; mais c'est là précisément ce qui fait toucher du doigt la profonde différence des deux époques. Les chrétiens des temps