INTRODUCTION
De L'ART AU MOYEN AGE.
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^^^^^-jîb— fL-çp Otr F. siècle, si fécond en révolutions, a vu s'opéb rer dans l'étude de l'histoire une des plus imporb) tantes de toutes. Le temps n'est plus où tout ce L que l'on savait, tout ce que l'on enseignait du % passé d'une nation, se résumait dans les hauts faits des princes, dans les péripéties des grandes guerres, dans la succession plus ou moins embrouillée des événements extérieurs, assaisonnée de quelques mots retentissants et d'une quantité de dates faisant la terreur des mémoires rebelles. Il faut, sans doute, accorder une place à l'histoire politique ; mais l'histoire-bataille, comme on l'a quelquefois appelée, a vécu. Chez nous surtout, on veut savoir autre chose que la vie des rois : on veut savoir ce qu'a été, à toutes les époques, le peuple de France, ce roi du jour, ce souverain aux mille têtes, plus terrible dans ses fureurs que les pires despotes, mais plus beau à contempler, à l'heure des élans sublimes, que les héros couronnés ; tantôt agité, révolutionné comme la mer en courroux, la mer, symbole éternel des grandes foules ; tantôt digne, généreux, admirable dans son activité féconde, et reflétant le ciel comme l'Océan au repos.
Il n'y a pas à lutter centre cette légitime tendance de l'histoire ; on ne remonte pas le torrent des âges. Il faut bien, plutôt, utiliser le courant au profit de la vérité, le faire servir à une projection de lumière plus intense, afiu de dissiper les fausses lueurs, la fausse science, plus funeste cent fois que l'ignorance elle-même. L'histoire s'est démocratisée : acceptons cette trans-
formation, et faisons voir qu'elle ne saurait nuire au triomphe des saines doctrines, loin de là, puisque la meilleure et la plus sincère des démocraties a été le règne du christianisme.
Or, où peut-on le mieux étudier la vie intime d'un peuple ? Où se révèle sa condition morale ? Comment se traduisent ses aspirations, son génie? C'est avant tout dans les arts et la littérature, mais plus particulièrement peut-être dans les arts, parce qu'en général, et au moyen âge surtout, les lettrés, les écrivains, sont l'exception ; tandis que les artistes, les artisans, pour employer le vieux mot, qui est le bon, sont, au contraire, la masse, sont le populaire par excellence. L'artisan, c'était l'ouvrier : les deux termes sont restés synonymes, malgré l'abîme qui sépare à présent l'homme de l'art du simple manœuvre. Synonymie d'un sens profond, et qui nous donne, à elle seule, l'explication des milliers de chefs-d'œuvre sortis de la main de nos pères : tout ouvrier faisait de l'art, tout homme de métier était doublé d'un artiste. Qu'on aille en demander autant à notre société soi-disant démocratique ! L'ouvrier du dixneuvième siècle a bien le temps de s'occuper d'art ! Ne faut-il pas, d'abord, qu'il fasse marcher le gouvernement de son pays?
C'est pour cette raison qu'un intérêt tout particulier s'attache à l'étude des arts du moyen âge. A cette époque, les œuvres artistiques étaient réellement l'expression du goût populaire, la traduction de la pensée nationale, et c'est cette pensée même qu'il importe d'y chercher, plus encore que la satisfaction d'une juste et intelligente curiosité. Il est, d'ailleurs, facile de la découvrir, et nous pouvons en donner à l'avance la formule générale : l'art des âges de foi se résumera dans un acte de foi, et c'est ce qui fera sa fécondité, c'est ce qui fera son unité, c'est ce qui fera sa grandeur.
Qu'on me permette d'évoquer, à l'appui de cette proposition, le souvenir d'une des scènes les plus émouvantes de ma vie.
J'étais à Rome (il y a longtemps déjà de cela), et le pape Pie IX, de glorieuse mémoire, avait daigné, avec son indulgence inépuisable, m'accorder la faveur bien peu justifiée d'une audience particulière. J'avais à lui présenter une Vie de Jésus-Chris f à.\x quinzième siècle, traduite du vieux français et accompagnée de miniatures reproduites d'après le manuscrit original. Il me reçut le soir, dans son cabinet de travail, avec la touchante bonté d'un père, et me dit tout d'abord en parcourant de l'œil les premières lignes du livre : « Vous affirmez que Jésus- Christ est le Fils de Dieu ; je n'ai pas besoin d'en lire davantage. Tout est dans ce mot. Ah ! vous n'êtes pas comme M. Renan ! » Et, après avoir protesté que tous les Français, voire même tous les Parisiens, n'étaient pas des disciples du trop fameux académicien, j'appelai timidement l'attention du Saint- Père sur les miniatures qui ornaient le volume. Pie IX regarda, admira ; puis il résuma son impression dans cette belle et significative parole, exprimée dans le bref qu'il daigna m'adresser : « C'est une vérité incontestable, et il faut en toute occasion la faire ressortir, que les arts ont fleuri principalement au service de l'Église. » '
Cette observation si juste et si profonde, tombée d'une bouche si auguste, pourrait servir d'épigraphe au présent ouvrage. Elle peint admirablement le caractère de notre ancien art national, qui a progressé, qui a atteint son apogée alors qu'il était le plus profondément imbu des doctrines et des traditions catholiques. L'art du moyen âge est avant tout un art religieux, un art spiritualiste. On pourrait le définir d'un mot : c'est un art qui pense ; et par là il est diamétralement opposé à l'art naturaliste, qui ne se propose d'autre but que la reproduction servile de la matière. De quelle utilité peut être cette reproduction servile ? Des artistes consommés l'expliqueront sans doute. Quant à moi, profane, je l'avoue naïvement, la doctrine
de l'art pour l'art m'a toujours laissé froid. Au contraire, devant une de ces vieilles cathédrales dont la nef surélevée crie à l'homme un Sitrsitm corda irrésistible, devant une statue qui ne se contente pas de rendre de belles formes, mais qui veut rendre surtout l'âme, l'âme humaine, ce chef-d'œuvre de la création, cette première beauté du corps, comme disaient excellemment nos anciens théologiens ( forma corporis); ou bien encore devant un tableau illuminé par le rayon de la pensée, je me sens ému, charmé, subjugué, et je m'écrie : Voilà l'art véritable ! Et en cela je suis, au fond, plus sincèrement naturaliste que les Courbet, les Manet et toute l'école impressionniste ; car la nature de l'homme est d'être à la fois âme et corps, et ceux qui ne veulent envisager que le corps ne sont pas, à proprement parler, des réalistes ; ce sont tout au plus des cadavéristes.
Nos grands artistes actuels professent presque tous, du reste, leculte de l'idéal ; ils reviennent à ce principe fondamental de la nécessité d'un but suprême, d'un but intellectuel, indépen- .dant de la pure et simple expression de la forme matérielle. C'est la meilleure justification de leurs prédécesseurs. Aussi rendent-ils généralement à l'art du moyen âge, si méconnu naguère, cette justice, que, s'il a été trop souvent inférieur dans ses procédés, dans sa science du dessin et de la ligne, il n'a jamais cessé d'être un art éminemment spiritualiste, un art pensant, comme je viens de le définir.
L'antiquité païenne avait par-dessus tout le culte de la forme ; elle allait jusqu'à identifier la forme avec la beauté : elle n'avait qu'un mot pour désigner ces deux choses (forma). Aussi triomphait-elle dans la statuaire. Ses architectes eux-mêmes visaient à reproduire dans leurs monuments les justes proportions du corps humain : ils recherchaient la grâce plutôt que le sublime. Mais, pour ce qui est de l'expression de la .figure^
LE TREIZIÈME SIÈCLE ARTISTIQUE. il
ses artistes étaient relativement moins habiles. Ils ne tenaient même pas à allumer dans les yeux de leurs belles statues cette flamme du regard , qui est le plus clair et le plus fidèle reflet de lame: leurs statues ont des yeux et ne voient pas ; et ce procédé, consistant à ne pas donner de regard aux figures sculptées , devenu chez leurs successeurs une tradition, une imitation plutôt qu'autre chose, était chez eux un principe. La perfection des formes et des attitudes leur suffisait. Qu'on jette les yeux sur une miniature du quinzième siècle, sur un des chefs-d'œuvre de notre Jean Fouquet, par exemple : c'est absolument le contraire. Le dessin est encore médiocre ; la ligne est négligée, les proportions mal gardées, si l'on veut ; mais les visages sont des merveilles d'expression et de sentiment. Il semble que cette bouche va parler ; mais elle n'en a pas besoin : ces yeux parlent pour elle ; et toute l'incorrection du geste ou de la pose disparaît devant cet éclair de la pensée , qui illumine la face de la créature faite à l'image de Dieu,
Non seulement l'art pense, dans ces âges de foi et de vigueur intellectuelle, mais il fait penser ; il se propose formellement d'instruire et d'édifier. L'Eglise, cette mère-nourrice des peuples modernes, avait sauvé pour eux du naufrage les débris de la civilisation antique : réfugiés dans son sein aux siècles de barbarie, les arts étaient devenus chez elle et par elle le plus universel des moyens d'enseignement. Les pauvres, les petits, ne savaient pas tous lire ; tous ne comprenaient pas le langage élevé de la chaire : mais tous avaient des yeux, et tous buvaient par les yeux, en admirant les merveilles accumulées dans les temples du Seigneur, les ineffables doctrines, les salutaires leçons que leurs oreilles étaient incapables d'absorber. Les chevaliers eux-mêmes s'instruisaient ainsi : on rapporte que Godefroy de Bouillon passait des heures entières à étudier sur les vitraux l'histoire des saints, et qu'on avait toutes les peines du monde
à l'arracher à leur contemplation. Au moyen âge, en effet , l'art est comme la littérature et la science : il est encore renfermé presque tout entier dans l'Église. A. peine surprend-on, au déclin de cette longue période, les premières tentatives d'une sécularisation qui s'affirmera avec la Renaissance, et qui sera, en somme, plus favorable au naturaliste qu'à la perfection véritable, au progrès de la forme qu'au progrès de la pensée. Mais, jusque-là , c'est autour de l'autel qu'il faut chercher les artistes et les merveilles artistiques. Et le triomphe de l'art, inutile de le dire, c'est le temple, c'est l'église elle-même. Dans l'habitation de la Divinité , qui était à la fois le séjour des fidèles durant une partie de leur existence, le génie de nos pères a, pour ainsi dire, épuisé ses ressources. Il s'y est livré à toutes les hardiesses, à toutes les fantaisies, à toutes les profusions. Voulonsnous rechercher les origines de notre architecture, de notre sculpture, de notre peinture, de notre orfèvrerie, de notre ciselure, de notre musique ? c'est là que nous les trouvons, et pas ailleurs. Le temple catholique concentre en lui tous les genres de beauté ; tout ce qui vise au beau appartient à Diru, et tout cela est déposé à ses pieds comme l'humble hommage de l'intelligence et de l'activité humaines. Magnifique ensemble, qui jette déjà une lumière éclatante sur les mœurs et l'esprit de l'ancien peuple français.
C'est dire que la première place, dans notre étude, appartiendra de droit à l'architecture ; car, avant d'examiner les trésors accumulés dans l'église, il faut l'envisager elle-même dans sa forme et sa structure; avant de laisser tomber nos regards sur le contenu, il faut nous rendre compte de ce qu'était le vase {vas, vaselhun, c'était le nom propre assigné aux nefs comme aux navires). On a longtemps dédaigné les monuments du moyen âge : je ne sais quel mauvais goût leur faisait préférer de maladroits pastiches de l'antique, ou le style rococo
si répandu au siècle dernier. Les ignorants de cette époque les englobaient tous sous la dénomination méprisante et essentiellement impropre d'édifices gothiques ; et, toutes les fois qu'ils les rencontraient du regard, nos renaissants, nos classiques, nos encyclopédistes, nos philosophes, détournaient la tête. Jadis, du temps où l'on ne comprenait pas le grec (je ne sais trop, il est vrai, jusqu'à quel point ce temps-là est éloigné du nôtre), les lecteurs de nos vieux manuscrits étaient avertis par une note charitable de ne pas se mettre en peine si leurs yeux se heurtaient à quelques citations en caractères étranges, indéchiffrables : Grœcîmi est; non legititr. C'est du grec ; cela ne se lit pas. Eh bien ! l'on disait de même de nos belles cathédrales : C'est du gothique ; cela ne compte pas, cela ne se regarde même pas, et surtout cela ne se restaure pas. Aussi les laissait-on à l'envi tomber en ruines, en attendant que la Révolution , intelligente jusque dans ses folies, vînt les mutiler en coupant les têtes des statues qui décoraient leurs portiques, les têtes, c'est-à-dire précisément les parties les mieux traitées. Depuis le commencement de notre siècle, par une juste réaction, la faveur publique leur est revenue, et, grâce aux lumineux travaux de toute une pléiade d'archéologues, depuis M. de Caumont jusqu'à mon célèbre et regretté maître Jules Quicherat, on admire partout les étonnants produits de cette architecture gothique, dont le vrai nom est l'architecture française. ' "
Mais il ne suffit pas d'admirer : il faut raisonner notre admiration ; il faut nous rendre compte de ce que ces monuments offrent de vraiment admirable, des circonstances, des procédés qui ont amené l'éclosion et le développement de cet art national. D'où vient, par exemple, la disposition intérieure de nos églises ? D'où vient leur forme extérieure .^ Qu'est-ce que le style roman, et qu'est-ce que le style gothique ? Qu'est-ce que
l'ogive, dont on parle tant, et que l'on prend vulgairement pour la forme d'un arc brisé, dont on fait à tort la base première du gothique ? Et comment le style ogival est-il parvenu à ce magnifique épanouissement, qui a rendu si fameuse l'architecture du treizième siècle ? Tout cela a des causes rationnelles, historiques, et, je le répète, essentiellement françaises, qui ont besoin d'être connues. Mais, par-dessus tout, cette audacieuse architecture est sortie d'une pensée de foi, d'un élan d'amour. Nos artistes ont voulu, nouveaux Titans, escalader le ciel, non pour en chasser Dieu, mais, au contraire, pour élever les âmes jusqu'à lui. Afin de réaliser ce rêve, ils ont donné des ailes à la pierre. Puis, lui prêtant leurs propres sentiments, ils l'ont courbée dans une muette adoration. Plus puissants que ceux qui essayent de faire parler la chair sur la toile ou le marbre, ils ont pris la plus grossière, la plus stupide des matières ; ils l'ont pétrie de leurs doigts inspirés, et lui ont dit : « De gré ou de force, tu prieras avec nous ! » Voilà le chefd'œuvre de l'art chrétien, et voilà ce que nous aurons d'abord à nous expliquer.
De l'architecture, nous passerons à la sculpture. Quelle curiosité n'excitent pas les premières productions de cet art, depuis les longues théories de saints groupées autour des portails gothiques jusqu'aux monstres grimaçants rejetés au ■dehors de l'édifice ; depuis ces figures humaines si naïves jusqu'à ces draperies harmonieuses dont les larges plis atteignent presque la savante ordonnance de l'art antique ? C'était là un des plus puissants moyens d'instruire le peuple et de répandre chez lui la notion du beau. Aussi voyons-nous autrefois de simples paysans jaloux d'abriter sous leur toit des statues pieuses bien exécutées, et rechercher, au prix de longues fatigues, les œuvres des meilleurs artistes. C'est ainsi ^ue le goût populaire préludait chez nous à l'éclosion de .là
grande statuaire des Michel Colombe et des Jean Goujon, qui ont eu dans leurs précurseurs de Reims, d'Amiens, de Dijon, de véritables émules.
La peinture, dont nous nous occuperons ensuite, nous offrira un champ d'observations encore plus fécond. La peinture murale d'abord, dont il nous est resté si peu de spécimens anciens, mais dont les fresques vénérables de l'hospice de la Biloque, à Gand, celles de la cathédrale de Tournai, celles de Saint-Savin , en Poitou , plus vieilles encore , nous permettront cependant de juger le point de départ et les heureuses transformations. Puis le tableau, qui naît vers la fin du moyen âge, et dont les triptyques des premiers maîtres flamands, les portraits du célèbre Jean Fouquet, présagent déjà les hautes destinées; le tableau qui se substitue peu à peu, dans les églises, aux peintures murales, et qui devient le triomphe de l'art moderne. Puis la peinture sur verre, qui, avec son éblouissant coloris , avec ses grandes images symboliques, constitue à elle seule tout un monde, monde mystérieux, comme le jour tamisé par les vieux vitraux, et où l'on ne peut pénétrer qu'à l'aide d'une clef spéciale. La miniature en est un autre, avec ses charmantes petites scènes, ses lettrines si fines, ses enluminures triomphales, comme disent les inventaires du roi René. C'est encore là un art national ; c'est même un art plus spécialement parisien, s'il faut s'en rapporter aux vers du Dante, hommage involontaire rendu par le génie italien au génie français.
L'onor di quell' arte Ch' alluminare é chiamata in Parisi.
J'ajoute que c'est, en même temps, un art tout féminin, car il est fait de délicatesse, de patience, d'imagination, en un mot de toutes les qualités qui sont le triomphe de la femme. Aussi les mains habiles de nos diligentes aïeules l'ont-elles
exercé parfois avec un rare bonheur. Les moines et les religieuses employaient également de longues veilles à illustrer des missels, des évangéliaires, des livres d'heures ; car cet art, lui aussi, était exclusivement sacré, au moins dans la première phase de son existence. Et quand ils avaient pâli sur le vélin de ces gros volumes, semant à chaque page toutes les richesses de leur pinceau, toutes les bonnes et belles pensées de leur cœur, décorant avec un amour particulier les noms de Jésus, de Marie, des saints et des saintes, ils croyaient avoir fait avant tout une œuvre pie, ils croyaient avoir travaillé au salut de leur âme et de celle d'autrui * quelquefois même, s'il faut s'en rapporter à la légende, ils étaient dédommagés dès cette vie par des consolations célestes. Et c'est en les stimulant par des exemples semblables qu'on obtenait les merveilles qui font aujourd'hui le bonheur de nos yeux, quand nous ouvrons les vieux manuscrits: cela ne valaitil point l'appât, trop souvent trompeur, d'une médaille au Salon? Ces deux derniers arts, la peinture sur verre et la peinture sur vélin, ont disparu dans les temps modernes, qui n'ont plus fait que des imitations. Mais les arts secondaires dont nous aurons à nous occuper en dernier lieu, tels que l'orfèvrerie, la tapisserie, ont été, au contraire, en se perfectionnant, et nous ont légué jusqu'à ces derniers siècles une série de chefs-d'œuvre, enfantés par les célèbres écoles de Limoges, de Paris, de Beauvais ; la tapisserie surtout, qui était elle-même un genre de peinture, une peinture à l'aiguille ^ et qui reproduisait avec tant de finesse, avec tant de douceur, les tours de force du pinceau, quand elle ne lui fournissait pas, au contraire, ses inspirations. L'étude sommaire de ces arts spéciaux sera complétée par celle des cérémonies religieuses ou privées et par celle du costume, où la préoccupation artistique tenait une si grande -place au moyen âge
Toute cette série d'enquêtes , concentrées de préférence sur le treizième siècle, comme sur le point culminant et le plus digne d'attention, puis corroborée par des dessins, par des figures variées, empruntées aux monuments originaux, soulèvera pour nous un coin du voile qui recouvre la vie quotidienne de nos pères ; elle nous fera pénétrer dans l'intérieur des modestes artisans comme des nobles châtelaines ; elle nous initiera enfin à cette histoire intime, qui répond seule, comme je le disais en commençant, aux goûts et aux exigences de notre époque.
Peut-être aussi ce travail aura-t-il un autre résultat, ardemment souhaité : celui de faire aimer plus vivement et plus pratiquement la France, foyer des arts et de la civilisation dans ces âges lointains.
Et il faut l'aimer, cette vieille terre des preux et des nobles cœurs, aima parens viriini ; il faut l'aimer, non de cet amour banal qui court les rues sous le nom ridicule de chauvinisme, non de cet amour platonique basé sur une préférence naturelle pour le sol qui nous a vu naître, mais de cet amour raisonné, convaincu, qui agit et fait agir.
Il faut l'aimer parce qu'elle est au milieu des nations, depuis le premier jour, comme une sorte d'institution divine, comme le soldat de Dieu, ainsi qu'on l'a nommée souvent, et que, si elle venait à disparaître, il y aurait sur la carte d'Europe un trou béant, sur la terre un vide immense.
Il faut l'aimer, parce qu'elle a été de tout temps le représentant du droit, de la générosité, des idées chevaleresques, et du génie humain sous toutes ses formes.
Il faut l'aimer enfin, aujourd'hui plus que jamais, parce qu'à tous ses titres antérieurs elle en joint un qui doit toucher plus sensiblement le cœur de ses fils : parce qu'elle est malheureuse.
Ses fautes ont égalé ses seryices ? Peut-être, Mais ses
Le treizième siècle. s
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malheurs à leur tour sont montés jusqu'à la hauteur de ses gloires. Ils ont obscurci sa radieuse auréole ; ils ont défiguré ses traits si beaux ; ils ont changé l'admiration en pitié. Et la voilà maintenant obligée de nous crier, comme la femme du Cantique : Nigra sujii, scd forniosa. Je suis toute noire, c'est vrai ; mais je suis belle encore.
Ah ! vous ne me reconnaissez plus, n'est-ce pas ? Vous m'avez contemplée, dans l'histoire, la couronne sur le front, rayonnante de jeunesse, florissante de grâce et de force. Quinze siècles durant, j'ai promené dans le monde entier mon étoile triomphante; j'ai refoulé toutes les barbaries, celle des Germains, celle des Sarrasins, celle des Normands , celle des Turcs ; j'ai défendu l'Eglise, protégé les faibles, présidé en reine à l'épanouissement des arts, des lettres, des sciences. Aujourd'hui ma couronne est tombée, mon astre a pâli. La poudre des batailles, la fumée des incendies, la boue des révolutions, puis la poussière, l'odieuse poussière soulevée sur mon sol par les chevaux de l'étranger, ont noirci mon visage. Nigra s uni !
Et, comme si ce n'était pas encore assez, les infectes vapeurs du matérialisme le plus grossier viennent tous les jours déposer sur mon front une nouvelle couche d'ignominie ; tous les jours, les bouches impures qui soufflent l'athéisme et la destruction sociale viennent baver sur ma robe sans tache, cette robe que n'avaient jamais atteinte les souillures du schisme ni celles de l'hérésie. Noire est ma face, noir mon vêtement, noire ma misère, et noire jusqu'à mon drapeau, si l'on écoutait les plus égarés d'entre mes enfants.
Sed fonnosa ! C'est moi pourtant, et, sous le haie, je suis toujours belle ; la belle France, comme nous disions naguère avec un excès d'orgueil, et comme nos ennemis le répètent volontiers d'un air moqueur, qui cache un orgueil plus colossal
encore, et moins justifie. Je suis toujours la nation des grands dévouements et des grands sacrifices. Et puis, je suis toujours votre mère, et, aux yeux de ses fils, une mère ne change pas.
D'ailleurs mon visage peut recouvrer son éclat, je puis rajeunir, je puis encore éblouir le monde ; et c'est à l'amour ardent, à l'amour intelligent de mes enfants, qu'il appartient d'opérer ce miracle. Or, le meilleur moyen d'acquérir cette flamme sacrée, c'est d'apprendre à me connaître telle que je suis, telle que j'ai été; c'est de sonder consciencieusement tous les mystères de mon glorieux passé, tous les replis de mon existence intime.
Qui me connaîtra bien, m'aimera bien.
Xlir Siècle Artistique.