Chapitre Premier
L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE en GENERAL.
Les trois styles successifs de l'architecture chrétienne. — Origine de la forme de nos églises. — La basilique païenne; son appropriation aux besoins du culte chrétien. — Premiers perfectionnements. — Naissance de l'architecture romane ; son principe fondamental. — Procédés imaginés pour voûter l'église : voûte d'arêtes ; croisées d'ogives. — Invention de l'arc-boutant ; avènement du style gothique, ou plutôt français, qui est celui du treizième siècle. — La prétendue ogive et son origine. — Caractères généraux du gothique. — Plan de l'église. — Élévation ; les trois étages de la nef. — Effet de l'ensemble ; impression morale qu'il produit. — Formes symboliques ; pensée générale des constructeurs.
u premier rang des arts du moyen âge se place l'architecture. Elle tient la tête, et par la beauté de ses monuments, et par le caractère d'universalité du principal d'entre eux, l'église, où sont réfugiés, comme dans leur sanctuaire, la sculpture , la peinture , l'orfèvrerie , la tapisserie, la musique. Elle domine les autres arts d'aussi haut que les tours de nos vieilles cathédrales dominent les petites maisons que l'on aperçoit de leur sommet. Mais, avant de décrire son énorme développement au siècle de saint Louis, il nous faut remonter aux origines de ce mouvement merveilleux , et montrer en quelques pages comment il se produisit.
Il y a eu, comme l'on sait, dans notre architecture nationale, trois grandes phases ou trois grands styles successifs , de mérite inégal et d'inégale durée : i° le style gallo-romain ou latin, qui n'est guère que la continuation et le développement du style des premiers siècles chrétiens, et qui se prolonge jusqu'au dixième ; 2° le style roman, qui domine depuis la fin du dixième siècle jusque vers le milieu du douzième ; 3'' le style gothique , qui règne depuis le douzième jusqu'à l'époque de la Renaissance, à partir de laquelle le retour aux traditions de l'antiquité païenne ôte à notre architecture son caractère original et remplace le style national par des styles composites, mélanges plus ou moins heureux empruntés à divers temps et à divers pays. Chacune de ces grandes phases mériterait certainement une étude approfondie, mais, la troisième seule correspondant à la période qui fait le sujet particulier de ce livre, je passerai rapidement sur les deux premières, et n'en rappellerai les caractères généraux que pour faire mieux apprécier les transformations ultérieures, leurs causes et leurs conséquences.
Nous avons, en général, une tendance naturelle à croire que les variations de la forme des églises n'ont eu d'autre .motif que le goût ou la fantaisie de leurs constructeurs. Sans doute , le génie chrétien a toujours visé au perfectionnement ; toutefois il a reçu de l'antiquité le moule primitif de la basilique, et il s'est exercé sur ce type traditionnel sans jamais s'en écarter complètement. Le christianisme naissant, suivant sa tactique constante et fort heureuse, a emprunté au paganisme, non seulement les marbres et les colonnes de ses monuments détruits, mais le plan même de ses édifices publics, en l'appropriant à ses besoins. De même qu'il lui a pris sa méthode philosophique, sa langue, sa versification, pour les transformer et les faire siennes, il s'est emparé de la
froide basilique païenne pour en faire le chef-d'œuvre de l'art moderne. En un mot, il n'a point procédé par de brusques innovations dans les habitudes du peuple ; il a procédé plutôt par adaptation, ce qui était un moyen beaucoup plus sûr de s'assimiler rapidement les masses.
Les Romains du temps de l'empire avaient élevé dans toutes leurs villes, à proximité des places publiques, des édifices uniformes appelés basiliccr, du grec j^xruLy.-n, qui signifiait, en sous-entendant azox , portique royal. Primitivement , ces portiques couverts n'étaient destinés qu'à abriter, en cas de mauvais temps, la population du forum. Bientôt les juges y transportèrent leurs assises, les négociants vinrent y traiter les affaires, puis les petits marchands y trouvèrent place ; si bien que la basilique devint peu à peu un monument hétéroclite, servant à la fois de tribunal, de bourse et de bazar. C'était, en quelque sorte, un forum intérieur. Mais peu importe sa destination, dont il ne devait rien survivre. Ce qu'il s'agit de déterminer, pour établir le point de départ de l'église chrétienne, c'est sa disposition matérielle.
Cette disposition était fort simple. A l'une des extrémités de la salle oblongue qui composait tout l'édifice, se trouvait un compartiment dont le sol était un peu plus élevé, appelé d'une manière générale sîiggestus. C'est là qu'était le tribunal. Le juge se tenait au fond de cette espèce d'estrade, dans un hémicycle désigné sous le nom de caméra, plus tard sous le nom à'absis ou abside. A droite et à gauche de la caméra s'ouvraient, dans le mur du fond, deux petits édicules en appentis, servant, l'un de cabinet au juge, l'autre de greffe au tribunal. Le reste de la salle était partagé dans le sens de sa longueur en trois parties ou plages, délimitées par deux rangées de colonnes. La plage du milieu était plus large et plus élevée de plafond que les deux autres, et s'appelait, pour ce motif, capsa
(la châsse) ou navis (la nef). Au bas de cette nef, du côté opposé au tribunal, se tenait la bourse. Contre les murs des galeries latérales, les marchands établissaient leurs étalages.
Or, les chrétiens , parvenus à la liberté et à la puissance du nombre, au quatrième siècle, et ne voulant pas des temples païens, souillés par l'idolâtrie, voués à une destruction indis-
Oblilt II Caméra
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