L'ENLUMINURE
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Origine sacrée de la peinture sur vélin. — L'enluminure et la miniature. — Phase hiératique et phase naturaliste ; leurs caractères distinctifs. — Progrès réalisés au treizième siècle : dans les lettres initiales ; dans le portrait ; dans les scènes historiques. — Apparition des vues d'après nature et des sujets de genre. — Travail de l'enlumineur ; son portrait peint par lui-même. — Légendes racontées pour l'encourager. — Son art passe des monastères aux corporations laïques.
^ ^- '^A peinture sur vélin est, au moyen âge, le genre ;c le plus heureusement cultivé et, chez nous, le plus national ; c'est celui qui a engendré direc- ^ tement, au point de vue de l'art, la grande peinture sur toile. Il se rattachait encore par des liens intimes aux cérémonies sacrées, puisque les beaux volumes, les plus richement ornés, étaient les livres d'heures, les missels, les évangéliaires, en un mot tous ceux qui servaient au culte. La peinture ne s'étendit que peu à peu, et par une sorte de tolérance, aux livres profanes, de même que l'architecture dite gothique partit du temple pour se communiquer au château et aux édifices civils. On peut donc poser en principe que cet art spécial est encore un art hiératique dans son essence et dans son origine. La peinture moderne elle-même a-t-elle un autre caractère à son début ? Les fameux tableaux des Van Eyck, des Memling, et même des premiers maîtres italiens, jusqu'à Michel-Ange et Raphaël, sont-ils autre chose que des pages d'histoire religieuse ? Ceux des artistes flamands et français du quinzième siècle se rapprochent encore plus que les autres de la miniature par l'aspect général ; ce sont, poUj.
ainsi dire, des miniatures agrandies, transportées dans un cadre plus large. Aussi demeurent-ils éminemment chrétiens par l'esprit comme par le sujet. L'élément profane et mythologique ne reparaîtra chez nous que lorsque la Renaissance italienne l'aura remis en honneur ; ce sera un produit d'importation étrangère, ce sera un alliage introduit par la mode dans notre art national, mais ce ne sera jamais cet art lui-même : l'art traditionnel de la France, comme sa grandeur matérielle , comme sa gloire séculaire, est fait de patriotisme et de foi ; il est né de ce double amour qui a procréé dans notre pays toutes les belles et nobles choses, l'amour du Christ et l'amour du sol natal, c'est-à-dire la fidélité aux traditions des ancêtres, car c'est ainsi que je définis le véritable patriotisme.
Ayant consacré un volume spécial à l'histoire de la miniature (i), je demanderai au lecteur la permission de recourir ici à ce travail et de lui emprunter, en les abrégeant, les observations qui regardent surtout la période du treizième siècle.
La véritable peinture sur vélin, ou la peinture décorative des manuscrits, est née de la calligraphie; elle a sa source dans le désir, commun à tous les peuples civilisés, de donner à certains livres préférés un cachet particulier d'élégance. « On a commencé par tracer des initiales un peu plus fortes, un peu plus soignées que les autres lettres ; on a fini par faire de véritables tableaux. Cet art charmant, qui a peuplé de chefs-d'œuvre nos bibliothèques et nos musées, se confond, à sa naissance, avec l'écriture, et s'identifie, en disparaissant, à la grande peinture, comme ces longs fleuves qui, partis d'une modeste source, viennent se perdre dans l'Océan et régénérer ses eaux. Nos pères en ont exprimé le but et l'objet par un mot tout à fait pittoresque : sous l'empire de cetamour passionné de la couleur
I. Les Manuscrits et la Mitiiatïire. (Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux- Arts), 3^ édit. Paris, 18S9, iii-8°.
qui éclate dans leurs monuments, dans leurs vitraux, dans leurs costumes, ils se sont représenté les feuillets couverts d'encre noire comme autant de champs sombres demandant impérieusement à être éclairés ; y semer l'or, l'argent, les couleurs vives, c'était, pour eux, faire le jour, c'était allumer (illitmmare). Et ne nous servons-nous pas d'une métaphore analogue quand nous disons /////5/r^r un livre? L'ornementation des manuscrits devint donc \ oiluininure (ilhuiiinatio), et les artistes qui s'en occupèrent devinrent les enlumineîirs. C'est là le sens propre de ces différents termes, et c'est là le nom traditionnel, le vrai nom de l'art dont il s'agit. Dans l'usage, et sur le tard, le mot de miniature semble avoir prévalu. Ces un abus de langage manifeste, car la miniature n'est en réalité que l'application de la couleur rouge (ininium) à certaines parties de l'écriture ou du livre, et, si elle a constitué primitivement la base de leur décoration, elle en est devenue bientôt le simple accessoire. On prend donc la partie pour le tout en se servant de cette expression, et l'on commet une double méprise lorsque, par un étrange revirement, on attribue à celle d'enluminure une signification plus étroite, celle de dessin d'ornement colorié. »
L'histoire de l'enluminure se divise en deux grandes phases, dont la limite se place précisément vers le milieu du siècle que nous étudions : i° la phase hiératique ; 2" la ^\i2,s^ naturaliste. Expliquons d'abord ces deux termes.
« Dans les premiers temps, le peintre sur vélin travaille exclusivement pour les clercs. Les livres qu'il décore sont des livres d'église, et, d'ailleurs, le clergé est presque seul à se livrer à la lecture. En outre, l'artiste est lui-même un ecclésiastique, et le plus souvent un moine. Il parlera donc aux yeux de ses confrères le langage que parlent à leur intelligence la théologie et la littérature sacrée, celui qui est le plus familier à sa bouche et à son oreille, c'est-à-dire le langage symbolique. Même dans
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le dessin, il s'adressera encore plus à l'esprit qu'au sens de la vue ; il reproduira des types conventionnels, des emblèmes séculaires, qu'il sera sûr de voir appréciés et compris ; en un mot, il suivra la tradition, non la nature. La nature, qu'a-t-il besoin de l'étudier? Les plus beaux modèles ne se trouvent-ils pas dans l'enceinte du cloître et dans les armoires du scriptoriiun ? Ne fera-t-il pas preuve d'un plus grand savoir, ne réussira-t-il pas davantage auprès de ses contemporains en groupant avec art les métaphores dessinées qui leur plaisent ? Sans doute, il décorera soigneusement ses initiales, il tracera des dessins de pur ornement, et la fantaisie lui inspirera quelquefois des idées charmantes ; mais le comble de son talent, le suprême du genre, consistera à faire dire aux choses les plus simples ce qu'elles ne disent point aux ignorants. Par exemple, en peignant le Christ sur la croix, il ne se préoccupera pas de faire couler naturellement le sang des blessures, ni de représenter la scène du Calvaire telle qu'elle a dû se passer en réalité. Il songera surtout au sens mystique de la scène; il fera couler le sang divin dans un calice tenu par une femme : ce sera l'Eglise recueillant les fruits de la Passion du Sauveur. Une main signifiera Dieu le Père, un poisson le chrétien baptisé. Les couleurs elles-mêmes prendront parfois sous son pinceau une signification symbolique. Il arrivera par ce système à des compositions ingénieuses, grandioses ou touchantes, mais un peu trop compliquées et trop obscures pour nous. Malgré cela, ou plutôt à cause décela, tout le monde s'écriera autour de lui, et non sans quelque raison : Comme c'est beau ! Tel est, en effet, le goût général de son temps, et ce temps est celui du triomphe de la convention dans les arts ; c'est la période que nous avons qualifiée l'hiératique, parce que le symbolisme sacré domine alors absolument dans l'enluminure, et qu'elle est réservée en quelque sorte aux initiés. Le règne de cette
première manière a eu à peu près la même durée chez les divers peuples d'Occident; il s étend chez nous depuis l'époque mérovini^ienne jusc^ue vers le milieu du treizième siècle.
» Au temps de saint Louis, et notamment à la fin de son règne, la société tout entière commence à changer d'aspect. Les arts, les lettres se sécularisent, et le livre aussi ; il est déjà dans les mains des nobles, des bourgeois. Le peuple lui-même ne s'instruit p!us seulement par la parole : il y a des filles de paysans qui savent lire. En même temps, les laïques apprennent à peindre, et l'on voit se réunir en corporations les calligraphes, qui sont aussi des enlumineurs. Grâce à la protection de leurs nouveaux Mécènes, les princes et les seigneurs, grâce aussi aux avantages que procure l'exercice d'une profession unique et spéciale, avantages qui manquaient aux moines, occupés de beaucoup d'autres soins, ils agrandissent presque aussitôt le domaine de la miniature : elle pénètre dans les ouvrages profanes, d'abord dans les livres de droit, de science ou d'histoire, puis dans les poèmes et les romans. Dès lors, elle s'adresse à une classe toute différente , beaucoup plus nombreuse et beaucoup moins raffinée. Il ne s'agit plus de se servir de la langue énigmatique des clercs ; bien qu'une partie des fidèles soit familiarisée avec les symboles, il faut autre chose à ces esprits plus réalistes : le peintre est obligé de parler avant tout aux yeux. Est-ce pour mieux se faire comprendre ? est-ce par suite de sa propre ignorance.^ Il renonce aux types et aux costumes traditionnels, il représente tous les personnages sous les traits et l'habit de ses contemporains, il place toutes les scènes dans les pays qu'il habite, au milieu des monuments ou des meubles qui l'entourent. Ce n'est plus la convention, et pourtant c'est toujours la même absence de couleur locale. Ne nous en plaignons pas ; ce nouveau procédé servira à nous initier mieux que tous les documents écrits à la
vie intime de nos pères. La transformation ne s'opère pas d'un seul coup, tant s'en faut. Le symbolisme existe encore, et ne cède la place que peu à peu. Néanmoins l'artiste a commencé à regarder autour de lui ; il s'est mis à copier la nature. Il ne dessine plus de ces figures majestueuses, mais figées dans leur immobilité séculaire : il fait des portraits , grossiers d'abord, mais bientôt extraordinairement fins. Le pas est décisif, et la rénovation complète de l'art s'ensuivra. Le trait caractéristique de cette seconde phase est la recherche du réel ; c'est pourquoi nous l'avons appelée la phase naturaliste, en prenant ce terme dans sa meilleure acception. Elle s'ouvre au treizième siècle, bien que des essais isolés puissent parfaitement se rencontrer plus tôt ; elle atteint son apogée au quinzième et se prolonge jusqu'au seizième, époque où, à force de se développer dans le sens que nous indiquons, la miniature deviendra la grande peinture.
» Ses produits ne ressemblent plus à ceux de la première phase. Au lieu de simples dessins au trait, ils comportent le modelé ; au lieu de surfaces coloriées à teintes plates, ils comprennent de véritables peintures. Le pinceau remplace tout à fait la plume ; la gouache se substitue à l'aquarelle. Voilà donc déjà une double transformation et un double progrès. Ajoutons que la miniature est complètement émancipée du joug de la lettre initiale, c'est-à-dire que, si cette dernière sert encore de cadre à des figures et à des scènes plus ou moins développées, les sujets indépendants prennent désormais la première place au point de vue du nombre et de l'importance. Enfin, l'enluminure s'étendant peu à peu aux livres profanes, les artistes étant plus connus et leurs œuvres plus personnelles, leur pinceau reproduisant plus volontiers la nature, les faits de l'histoire ou de la vie journalière, la peinture des manuscrits emprunte à ces modifications profondes une animation, un air de
vie qu'elle ne connaissait pas. Elle devient plus humaine, plus accessible à l'intelligence des masses, plus conforme aux goûts modernes. C'est un art, en un mot, et non plus une science. Le symbolisme se réduit aux proportions d'un noble idéalisme, et l'on ne sait quel degré de perfection eût atteint la miniature
FiG. III. — Initiale filigranée, tirée d'un psautier de l'évêché de Tournai.
si elle se fût contentée de joindre à cet élément fécond et nécessaire la recherche raisonnable du naturel, au lieu d'abandonner sa voie propre et traditionnelle pour aller se perdre dans le courant de la grande peinture. »
Tel est, en résumé, l'immense progrès qu'ont fait faire à
l'enluminure les contemporains de saint Louis, et en particulier les artistes parisiens, dont le Dante vantait le savoir-faire. Ce progrès se remarque d'abord dans les lettres initiales. Elles prennent alors des proportions inconnues jusque-là, et elles encadrent, soit des dessins d'ornement, filigranes déliés, entrelacs capricieux, feuilles et fleurs de toute espèce, soit des figurines d'une finesse merveilleuse, parfois même de véritables tableaux. Assez souvent l'initiale a plusieurs étages. Dans un des plus beaux évangéliaires de la Sainte-Chapelle , par exemple, les grands I qui commencent la plupart des évangiles de
FiG. 112. — Initiale a feuillage, tirée d'un-manuscrit de la bibliothèque de Laori (i).
l'année, et qui se prolongent sur toute la longueur de la page, contiennent chacun jusqu'à six ou huit scènes superposées.
Dans le portrait, dont je n'ai pas encore assez parlé au point de vue de la miniature, le perfectionnement est moins sensible, parce que la tendance à individualiser les visages ne s'était pas bien nettement affirmée jusque-là. Ainsi les figures de Charlesle-Chauve et de Lothaire, dans les évangéliaires carlovingiens, celles des compagnes de l'abbesse Herrade, dans son célèbre manuscrit, détruit avec la bibliothèque de Strasbourg
I. Cette vignette et celles du même chapitre qui portent les numéros 115, 116, 117, 118 et t20 sent empruntées à l'ouvrage cité plus haut (Les Manuscrits et la Mùtiature), faisant partie de la Biblioihcqtie de rKjiseignement des Beaux-Arts publiée par la maison Quantin.
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par les bombes prussiennes, celles des rois de France Henri P"^ et Philippe F'', dans la relation illustrée de la fondation de Saint-Martin-des-Champs, ne peuvent guère passer que pour des types génériciues. « Il fallait, pour atteindre la ressemblance, que l'artiste fît poser devant lui son personnage. Or, ce n'est qu'à partir du quatorzième siècle qu'on le voit pousser jusque-là le souci de la vérité. Il suffit de jeter les yeux sur les œuvres de nos grands miniateurs pour se convaincre que, dès lors, la majorité de leurs figures est dessinée d'après le modèle. Ce sont des types vivants qu'ils ont reproduits. Ils ne pouvaient restreindre aux accessoires, au mobilier, au costume,
FiG. 113. — Initiale a Rinxeaux, tirée d'une bible du séminaire de Tournai.
leur ardent désir d'imiter la nature; ils devaient chercher, ils ont cherché en effet, à rendre ce qu'elle leur offrait de plus beau, de plus noble et de plus séduisant, le visage de l'homme. Avec quel succès? Nous ne pouvons plus guère en juger; mais la finesse de touche de leurs portraits, le degré d'expression auquel ils sont arrivés, nous garantissent que ce ne sont pas là des images de fantaisie, sorties de l'imagination ou du souvenir. Et cette perfection dans la ressemblance est d'autant plus étonnante qu'il s'agit, en général, de figures extrêmement réduites, occupant à peine la moitié ou le quart d'un feuillet de parchemin, quelquefois bien moins encore ; d'où le nom de miniature appliqué, par extension, dans les temps modernes, aux infiniment petits du portrait. »
Cependant ce nouveau progrès apparaît déjà vers la fin du treizième siècle, ou fort peu de temps après. On peut le constater dans la plus ancienne représentation figurée de saint Louis que nous ait transmise le vélin, celle du registre des ordonnances de l'hôtel royal, rédigé vers 1320 et conservé aux Archives nationales (i). Cette peinture est encore empreinte de
FiG. 114. — Initiale fleurie, tirée d'un graduel du Musée germanique de Nuremberg.
raideur et de gaucherie, mais déjà le costume est fidèle, la draperie bien traitée, et les traits du monarque ont dû être empruntés ou à des souvenirs de famille ou à quelque image authentique faite de son vivant, image à laquelle la miniature