Chapitre Deuxième
L'ÉGLISE GOTHIQUE et ses VARIÉTÉS.
Wi
Fixité des styles de chaque période au moyen âge. — Classification des différents genres de l'architecture gothique. — Gothique primitif : ses caractères et ses monuments principaux. — Gothique lancéolé, premier genre propre au treizième siècle. — Modifications qu'il apporte à l'extérieur : forme particulière d'arc brisé ; arcs-boutants doubles. — A l'intérieur : perfectionnement de la croisée d'ogives ; claire-voie ; pilier à colonnettes. — Elévation croissante du vaisseau. — Monument du style lancéolé. — Gothique rayonnant , genre du treizième siècle par excellence. — Ses caractères à l'extérieur : arcs-boutants quadruples ; chapelles absidiales ; clochers, portails, façade. — A l'intérieur : piliers formés de faisceaux de colonnettes ; agrandissement de la fenêtre ; remplage, rosaces, éléments rayonnants. — Notre-Dame de Paris, type des différents genres gothiques ; son fondateur ; sa galerie de statues ; son éloge par un contemporain. — Les architectes ; obscurité de la plupart. — Décadence du gothique ; style flamboyant. — Arrêt produit par la Réforme.
Ous venons de voir comment l'architecture prétendue gothique, prétendue ogivale, c'est-à-dire l'architecture française par excellence, qui parvint à son apogée au siècle de saint Louis, était née au siècle précédent, quelle fut la cause ciéterminante de son éclosion, et à quels caractères généraux on peut la reconnaître. L'emploi systématisé de l'arc-boutant fut la source directe et matérielle d'un genre qui devait durer près de cinq cents ans. Mais ce genre ne se maintint pas aussi longtemps sans subir de modifications, sans se développer, sans se perfectionner, enfin sans déchoir. De là des subdivisions, de là des sous-genres, que les archéologues se sont souvent préoccupés de déterminer exactement, sans y réussir tout à fait, car la variété infinie des types à classer et le mélange fréquent de ces types dans un même monument créeront tou-
jours de graves difficultés aux auteurs de systèmes absolus. Il faut donc se garder, en pareille matière, de viser à un ordre parfait, à un classement rigoureux : il faut s'en tenir aux grandes lignes, et chercher simplement à établir de grandes catégories, soit par régions, soit par époques.
Mais la classification par régions, essayée bien des fois, est extrêmement délicate et peut facilement entraîner à des distinctions arbitraires. Les architectes français ayant voyagé, ayant porté d'un diocèse à un autre , d'un royaume à un autre, leur méthode et leurs procédés, ces procédés peuvent se retrou^-er à la fois dans des contrées assez opposées pour rendre un pareil classement confus et trompeur. Au contraire, les différences qui se présentent d'une époque à une autre sont fixes et générales, parce qu'elles sont rationnelles. Tel artiste a 'trouvé une nouvelle idée, a trouvé un moyen inédit d'ajouter à la solidité, à l'élévation, à l'élégance de l'édifice : immédiatement cette innovation, reconnue avantageuse et nécessaire, sera adoptée et reproduite de proche en proche, jusqu'à ce qu'elle soit détrônée par une autre meilleure ou jugée telle. Ce n'est jamais le caprice qui a guidé les architectes du moyen âge : c'est toujours une raison matérielle ou un motif de l'ordre .spirituel, et, dans bien des cas, l'un et l'autre à la fois.
On ne doit donc pas s'arrêter au raisonnement spécieux que me faisait un jour quelqu'un qui prenait sans doute les archéologues pour des gens naïfs, et qui appartenait plutôt luimême à cette catégorie : <J Mais, me disait-il, qui a pu empêcher un artiste du quinzième siècle, par exemple, de construire un monument dans le goût du treizième? Qui a pu empêcher un éclectique de mélanger ensemble les styles de trois ou quatre époques différentes, et même d'y ajouter son style particulier à lui ? Ne voyons-nous pas les choses se passer de la sorte aujourd'hui ? » Oui, aujourd'hui, dans un siècle où l'art ne vit
plus que d'imitation et d'érudition, où, ne pouvant plus voler de ses propres ailes, il s'attache au dos des ailes postiches
FiG. 15. — Saint-Remi de Reims.
Spécimen de la croisée d'ogives et de la colonne du gothique primitif.
empruntées aux génies d'autrefois ; mais au moyen âge, jamais.
C'est le temps de la stabilité (je ne dis pas de l'immobilité, car ses artistes sont toujours en quête de perfectionnements) ; c'est le temps du raisonnement appliqué, avec la foi, à l'art de bâtir, comme à la théologie, comme à la philosophie. Est-ce par fantaisie que l'auteur de cette cathédrale a inauguré la mode de garnir d'un remplage élégant, c'est-à-dire de bras ou de rayons en pierre, l'intérieur des fenêtres et des rosaces ? Non, c'est parce que l'agrandissement considérable de ces ouvertures rendait nécessaire un certain nombre de soutiens ou de tuteurs, qui seront ainsi dissimulés sous l'apparence d'un ornement. Est-ce une affaire de goût que la forêt de nervures qui s'élève de la base de chaque pilier jusqu'à la voûte ? Non, chacune de ces nervures va chercher là-haut un arc correspondant pour l'étayer et amener jusqu'au sol la fraction de poussée qu'il supporte. Tout se tient, tout a sa raison d'être dans cet art admirable, même les décorations en apparence superflues. Il est essentiellement logique, essentiellement utilitaire. Comme l'a dit Émeric David dans sa notice sur Pierre de Montereau, l'architecte de la Sainte-Chapelle : « L'architecture des églises françaises des treizième, quatorzième et quinzième siècles fut une véritable création, grande, audacieuse, profondément calculée, et dont aucun peuple, aucun temps n'avait offert d'exemple (i). » Voilà pourquoi l'archéologue n'a pas à craindre de sentir le terrain se dérober sous ses pas, lorsqu'il établit une classification chronologique des monuments du moyen âge ; voilà pourquoi il ne risque point de prendre une église du temps de Charles VU pour une église du temps de Philippe- Auguste, s'il possède et s'il applique les règles de sa science ; voilà pourquoi, enfin, nous pouvons reconnaître dans le règne du style prétendu gothique plusieurs périodes, plusieurs sousgenres parfaitement distincts.