‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 66 sur 104 · I. Le roi René, t. II, p. m · texte numérisé non relu

I. Le roi René, t. II, p. m

ce dernier a eu, de plus, la bonne fortune de retrouver le tapissier à qui l'on doit ce vénérable monument : c'est un artiste parisien nommé Nicolas Bataille, qui travaillait pour la cour de France, et qui parvint par son talent à une haute réputation ( i ). Si les tapisseries ne servaient guère, au temps de saint Louis, qu'à la décoration des églises, les châtelains commençaient à orner leurs salles de tentures d'une autre espèce, moins artis-

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FiG. 128. — Saint Piat construisant l'église Notre-Dame, a Tournai. Tapisserie d'Airas, à la cathédrale de Tournai.

tiques, mais presque aussi riches. Elles étaient en étoffes de soie, brochées, ornées de broderies, relevées par l'or ou l'argent. Elles étaient appendues aux murs, non pas à demeure, mais à l'aide de crochets, d'où on les retirait à volonté ; car elles n'étaient mises qu'aux jours solennels, où elles donnaient un air de fête à tout le château.

« Le matin de ces jours-là, dit M. Léon Gautier, décrivant d'après les chansons de geste l'intérieur du manoir féodal, ou

I. Nicolas Bataille, tapissier parisien du XIV^ siècle, auteur de la tapisserie de V Apocalypse </'^«Çfrj, Paris, 1877, in 8°.

296 LE TREIZIÈME SIÈCLE ARTISTlOUE.

bien la veille au soir, on voyait les serviteurs grimper aux échelles et suspendre, au haut de toutes les murailles, les beaux draps d'or et de soie. Murs et boiseries disparaissaient sous ces riches tentures. Bref, tout le château était eiicourtiné. A peine avait-on franchi les dernières marches du perron, que l'on se trouvait tout à coup dans la grand'salle, qui était toute tendue.Toutes tendues aussi étaient les autres chambres, du haut en bas. On marchait sur de la soie (certains textes nous apprennent que des tissus du même genre étaient quelquefois étendus sur le sol), on marchait entre des murailles de soie. Et quelle soie ! C'étaient les pailcs, qui étaient de superbes étoffes brochées ; c'était le saniit, qui était un drap de soie sergé ; c'était ce brocart qu'on nommait le ciglato/i, et ce taffetas qu'on appelait le cendal. Parmi ces étoffes, il y en avait d'unies ; d'autres étaient de plusieurs couleurs. Tout cela venait d'Orient, et plus encore de Sicile ; tout cela était chatoyant, rayonnant, éblouissant. Puis, en ces mêmes jours de fête, on avait adopté la coutume fort poétique et pittoresque de joncher de feuillage et de fleurs le plancher de toutes les chambres. C'étaient des joncs et des herbes ; c'étaient des glaïeuls et de la menthe ; c'étaient des roses et des lis (i). »

L'usage de couvrir les murs de tentures et le sol de feuillage s'étendit même à l'extérieur. Sur le passage des princes ou des mariés, toutes les rues s'encourtinaient. Il nous est resté quelque chose de ces habitudes démonstratives dans nos belles processions de la Fête-DiEU, ce legs parfumé et fleuri de la piété du moyen âge. Mais bientôt les tissus de soie ne suffirent plus au luxe des seigneurs. Après avoir emprunté à l'église une partie de son élégante architecture, ses fenêtres ogivales, ses voûtes, ses vitraux, ils voulurent l'imiter également dans sa décoration intérieure. Ils. eurent leurs tapisseries et leurs tapissiers atti-

I, La Chevalerie, p. 596.

très. Cet art, comme tous les autres, alla en se laïcisant peu à peu, et les sujets traités devinrent aussi de plus en plus profanes. Ce furent d'abord des épisodes de nos épopées, l'histoire du terrible Ogier le Danois, la légende d'Amis et Amile, l'Oreste et le Pylade de notre ancienne littérature,- où biérî celle des quatre fils Aymon, de populaire mémoire. Plus tard encore, les allégories raffinées, puis les figures et les scènes mythologiques envahirent les murs du vieux château transformé et rajeuni. René d'Anjou, qui avait des goûts artistiques très développés, mais qui était souvent trop pauvre pour les satisfaire, se dédommagea un jour par le procédé que Richard de Fournival avait employé pour sa bibliothèque : il s'amusa à décrire, dans un poème mêlé de prose, un palais idéal, dont les principales chambres étaient tendues de riches « tapis ». Dans 'une d'elles, on voyait représentés sous les traits de personnages humains : Oisiveté ; Regard avec Beau-Semblant ; Plaisir ; Ardent Désir (sous la figure d'un aveugle); Souvenir avec J^ensée ; Quiderie avec Abus ; Volonté ; Liesse ; Folie ; Raison (mise derrière la porte par les précédents). Dans une autre, on admirait : Plaisant Maintien ; Jeunesse et Beauté ; Port joyeux ; Fol Cuider avec Espérance ; Deuil et Tristesse ; Roger Bon- Temps, un vieillard philosophe ayant su se retirer du monde et des plaisirs sansavoir «esté croqué ni laissé son plumage (i).» Dans ces tapisseries fictives du quinzième siècle apparaît déjà l'élément mythologique, mêlé aux idées et aux allégories chrétiennes. Ensuite les figures païennes prendront franchement la place de celles-ci ; et enfin, sous Louis XIV, les conquêtes du grand roi, les voyages et les découvertes modernes, viendront fournir à la fabrication de haute lisse, admirablement perfectionnée, un nouvel aliment. On pourrait suivre la marche de l'esprit public rien qu'en étudiant la série séculaire de nos

I. De Quatrebarbes, Œuvres du roi René, t. III, p. 163 et suiv.

grandes tapisseries. Mais, ici encore, on ne saurait remontera la source première sans rencontrer l'Eglise et le culte catho-

FiG. 129. — Saint Martin recueillant le sang de saint Maurice. Tapisserie de la cathédrale d'Angers.

liques, et ce besoin qui tourmentait nos ancêtres de manifester leur enthousiasme religieux par tous les moyens en leur pouvoir.

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