‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 72 sur 104 · I. De Laborde, Notice des Émaux du Louvre, t. I, p · texte numérisé non relu

I. De Laborde, Notice des Émaux du Louvre, t. I, p

lit couvert d'étoffe en émail bleu clair, dont les plis sont indi-

FiG. 142. — Reliquaire en émail de Limoges. (Collection de M. Gernieau.)

•qués par des filets d'or et des lignes d'émail blanc, et derrière lequel on distingue les douze apôtres avec des nimbes émaillés

de diverses couleurs ; puis un reliquaire à peu près aussi ancien , composé de six plaques analogues à la précédente, ornées de dix-neuf pâtes de verre taillées en cabochon et de six personnages en relief dorés et émaillés, qui sont des anges ou des saints, accompagnés d'arcs, de colonnettes et de rosaces. Des émaux du même genre décoraient souvent les tombeaux des princes ou des grands seigneurs. Saint Louis avait commandé deux plaques funéraires émaillées pour les tombeaux de ses enfants, enterrés à Royaumont, et l'on peut encore admirer à Saint-Denis ces curieux spécimens d'une fabrication qui a fait longtemps la gloire des ateliers français.

Deux autres branches de l'art métallique, étroitement liées entre elles, reçoivent, au treizième siècle, une impulsion toute nouvelle et qui a été plus d'une fois signalée : je veux parler de la gravure des monnaies et des sceaux. Les numismates s'accordent à dire que jusque-là les monnayeurs des diverses contrées de l'Europe avaient conservé des types et des procédés plus ou moins grossiers, ne relevant guère que du dessin linéaire, mais qu'à ce moment une ère nouvelle s'ouvrit pour eux. Cette ère eut son point de départ, comme pour la plupart des autres genres, dans l'imitation de la nature. Au lieu des figures de convention usitées précédemment, et dont quelques-unes sont assez énigmatiques pour faire le tourment des plus habiles spécialistes, les princes se mirent à graver sur leurs monnaies d'or ou d'argent des effigies fidèles, ou au moins des emblèmes facilement reconnaissables et tracés avec une grande finesse. Les cités de Venise et de Florence introduisent sur leurs sequins, sur leurs florins, l'image de leurs patrons respectifs, saint Marc et saint Jean-Baptiste. Frédéric II fait frapper à Amalfi des aiigustales imitant dans la perfection les antiques aurei des empereurs romains, si supérieurement gravés. Edouard L^ d'Angleterre adopte le type célèbre des esterlings,

représentant une tcte de face couronnée, avec la croix au revers. Mais c'est encore en France que la réforme prit le caractère artistique le plus prononcé.

« Saint Louis, dit M. Lenormant, fut le restaurateur de la monnaie au double point de vue de ses qualités intrinsèc^ues

FiG. 143. — Gros tournois.

Monnaie d'argent de saint Louis.

et de son style d'art. Il ordonna que les espèces royales fussent partout reçues, défendit aux barons de contrefaire leurs types, et enjoignit à ceux qui ne jouissaient pas du privilège de battre monnaie, de ne se servir que de la sienne. Il voulut en même temps qu'une bonne foi absolue présidât à la fabrication du

FiG. 144. — Denier a l'agnel.

Monnaie d'or de saint Louis.

numéraire. Il créa des sous d'argent pur de douze deniers, qu'il nomma gros tournois ou g}^os blancs, par opposition aux deniers de billon, appelés noirs tournois, et rétablit la monnaie d'or, disparue de France depuis la chute des Mérovingiens. Le style des nouvelles pièces de ce grand et saint monarque est des plus remarquables, à la fois simple et grandiose. Avec

celles de Philippe le Hardi, elles sont les chefs-d'œuvre des suites monétaires du moyen âge. Les types des moutons, des écus, des masses et des royaux d'or sont empruntés aux images des sceaux, dont l'art s'était développé considérablement, tandis que celui des monnaies restait stationnaire. A dater de cette époque, il s'établit pour un certain temps une corrélation intime entre les monnaies et les sceaux, deux classes de monuments sorties le plus souvent du burin des mêmes artistes, destinées l'une et l'autre à la manifestation de l'autorité, corrélation qui soumet les empreintes de métal à celles de cire. Quant aux légendes, elles sont une émanation des sentiments d'ardente piété de Louis IX. C'est une prière qui s'élève vers le ciel. Le travail des pièces de Philippe le Bel est moins simple et moins pur que celui des monnaies de ses deux prédécesseurs ; les ornements nuisent déjà à l'originalité des lignes et menacent d'éclipser les figures (i). »

Les sceaux forment, en effet, sous le règne de saint Louis, le digne pendant des monnaies. Leur matrice métallique offre dans son dessin les qualités de vie, de mouvement et de vérité des belles médailles antiques. Dans ces petits monuments de cire, si précieux pour l'histoire, il y a, comme l'a observé le savant marquis de Laborde, telle figure coupée à mi-corps , tel groupe équestre n'ayant conservé que le poitrail d'un cheval et les jambes de son cavalier, telle femme dont on ne retrouve plus que les vêtements flottants, qui charment les yeux et font rêver à l'époque de leurs auteurs. Les sceaux royaux nous offrent cet admirable type «de majesté», en usage depuis le roi Robert, où le souverain, assis sur son trône, que soutiennent des têtes de dragons, abrité sous un dais gothique et dans tout l'appareil de sa puissance, porte à la main les emblèmes traditionnels de la royauté française, le sceptre et la fleur de

t. Fr. Lenormant, Monnaies et Médailles, p. 227.

lys, tandis que sur le contre-sceau cette même fleur, semde à foison, se mcle au feuillage pacifique du lierre. Chacune des figures royales ainsi représentées est un portrait authentique, pris au moment de l'avènement du prince. Philippe-Auguste est un jeune homme à l'air avenant, à la mine ouverte ; ce n'est pas encore le rude vainqueur de Bouvines, mais c'est déjcà

FiG. 145. — Sceau de majesté de saint Louis, d'après l'empreinte originale des Archives nationales.

le monarque jovial auquel la tradition populaire a prêté tant de bons mots. Saint Louis est plus grave, et son effigie offre le meilleur type de cet art sobre et digne qui est la caractéristique générale de son temps. Son costume même prend une tournure artistique. Le manteau royal a retrouvé l'aspect de la chlamyde antique ; ses plis tombent droits et harmonieux

presque jusqu'au bas du vêtement qu'il recouvre ; il est bordé d'un large galon fleurdelisé et rattaché sur l'épaule par une agrafe de métal. La tunique de dessus a des manches évasées, très larges par le bas ; celle de dessous, à peine visible, forme des plis serrés comme ceux d'un jupon. Le trône est une espèce de pliant assez bas, dont la simplicité correspond aux goûts

FiG. 146. — Sceau d'Hugues de Chatillon, comte de Saint-Paul, d'après l'empreinte originale des Archives nationiles.

du pieux roi, habitué à s'asseoir à terre pour rendre la justice à son peuple. Autour de l'effigie royale se voit, en grosses capitales très lisibles , la légende consacrée depuis les premiers Capétiens : Ludovicus , Dei gratia Francorum rex. Les sceaux de majesté de Philippe III et de Philippe IV, sans être mieux gravés, sont plus riches et plus élégants ; le second prête au terrible adversaire de Boniface VIII et des chevaliers

du Temple une expression sévère qui lui convient parfaitement, et dans l'ensemble du type éclate déjà la recherche, le style fleuri et fouillé qui sera la qualité dominante des graveurs sur métal de la branche des Valois.

Les sceaux des chevaliers et des seigneurs sont presque aussi remarquables. Ils les représentent d'ordinaire à cheval, partant pour la guerre ou la croisade , qui était leur principale

FiG. 147. — Sceau du Chapitre de Sainte-Gertrudf, à Nivelle (Belgique).

occupation. A cette époque, « l'aspect du chevalier est vraiment redoutable. Tantôt, la face entièrement masquée par le heaume épais et lourd, de forme plate ou ovoïde, il lève bien haut son épée à deux tranchants, qui commence à s'allonger et à se rétrécir pour les grands coups d'estoc, c'est-à-dire de pointe, car les coups de taille ne mordent plus sur le haubert aux fortes mailles ; il se dresse sur ses étriers à éperon ; il prend

l'offensive, il va frapper l'invisible adversaire qui est devant lui : c'est l'attitude du comte de Saint-Paul , Hugues de Châtillon , contemporain et vassal de Philippe le Hardi. Tantôt, serrant les flancs de son cheval, il se précipite, la tête découverte et légèrement baissée, la lance en avant, comme s'il allait fournir une longue course et poursuivre les infidèles en déroute : tel est Jacques d'Aragon, cet autre conquérant, qui enleva aux Maures Valence et Majorque. Les seigneurs anglais, remar-

FiG. 148. — Sceau de la ville de Tournai, d'après le moulage des Archives nationales.

quables par leur barbe, et déjà aussi par l'allure fringante de leurs montures, ont l'air de vouloir fondre sur la France : Robert de Veer, comte d'Oxford, sur le sceau apposé en son nom au bas de l'acte où le roi d'Angleterre déclare qu'il s'est allié avec les Flamands contre Philippe le Bel, semble répondre au cri de guerre de son souverain (i). »

A côté de ces emblèmes majestueux ou belliqueux, ceux des

I. Les Sceaux, ^■j.'c Lecoy de la Marche, (Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts,) ch. VI.

princesses et des dames nobles nous offrent quelques images gracieuses, attestant le respect professé à l'égard de la femme par ce temps de galanterie chevaleresque. A partir de Marguerite de Provence, épouse de saint Louis, les reines de France sont abritées sous une arcade gothique ou dans une niche d'architecture élégamment fouillée, semblable à celles où l'on

FiG. 149. — Sceau de la commune de Soissons, d'après l'empreinte originale des Archives nationales.

plaçait l'image vénérée de la Vierge. Elles sont debout, comme les simples dames, et vues de face. Un très petit nombre de femmes de seigneurs sont seules montées sur leur blanche haquenée, le faucon sur le poing, prêtes à suivre leur mari à la chasse.

Les sceaux ecclésiastiques présentent d'autres variétés, où l'évêque, l'abbé, l'église, le monastère, gravés la plupart du

temps d'après nature, fournissent à l'historien, à l'artiste, les plus curieux sujets d'étude. Puis les villes à leur tour s'ingénient à reproduire sur ces petits champs de métal des réductions de leurs monuments, de leurs hôtels-de-ville, de leurs ponts. Les sceaux d'Ypres, de Tournai, d'Avignon, de Cahors, et cent autres contiennent en ce genre de véritables restitutions, qu'on chercherait vainement ailleurs. Plus rarement les communes choisissent pour emblème officiel l'image de leur patron , de leurs échevins , ou celle d'un chevalier armé de toutes pièces, représentant leur avoué ou leur défenseur. Les corps de métiers, qui ont aussi le droit de sceau, arborent leurs attributs, leurs instruments de travail. Les vilains, très souvent appelés eux-mêmes à exercer ce privilège, primitivement réservé aux princes, se distinguent par des symboles empruntés à la vie des champs. Et toutes ces compositions gravées, de la plus importante à la plus insignifiante, attestent un goût réel , une émulation générale. C'est à qui apposera au bas de ses chartes l'empreinte la plus élégante, et cette habitude universelle de mêler aux affaires les plus arides la préoccupation du beau enfantera plus tard toute une science , encore peu développée de nos jours, mais où les archéologues avisés trouvent déjà des ressources infinies, la science de la sigillographie ou de la sphragistique.

Ainsi le métal sous toutes ses formes rend hommage au talent et au sens artistique de cette époque privilégiée. L'or, l'argent, le fer, l'étain, sont d'accord avec la pierre, et, tout aussi durs qu'elle, ont perpétué jusqu'à nous vingt catégories de monuments qui lasseront la patience des hommes d'étude avant de rassasier l'admiration des hommes de goût.

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