‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 73 sur 104 · Chapitre Douzième · texte numérisé non relu

Chapitre Douzième

Le mobilier et la TABLE.

wwwwwwwwwwwwwwwwww

Le « style » étendu par le moyen âge aux objets de toute nature. — Mobilier ordinaire : lits, armoires, sièges, etc. — Mobilier rustique ; aisance relative du paysan. — Fréquence des banquets ; la table et le couvert ; les assiettes, les vases à boire. — Ordonnance et menu des festins. — Abus des épices. — Les yins et la manière de les boire. — Le repas du vilain. — Le luxe de la table combattu de deux façons différentes. — La part des pauvres.

^-XiÇ 'Est un des caractères propres aux époques

f artistiques d'ennoblir les objets servant aux f besoins les plus vulgaires de la vie; lorsqu'une ^ génération a du goût, elle l'étend à toute chose.

^ ^ ^. ^ ,^ -^ .^v ^ W Cette vertu ou ce talent est si bien reconnu

par les amateurs à l'ensemble du moyen âge, et particulièrement au treizième sièclej qu'autant nos pères avaient d'ustensiles, autant les archéologues ont pu entreprendre et entreprennent tous les jours des monographies pleines d'intérêt pour l'histoire de l'art. Celui-ci retrace l'histoire de la serrurerie, interroge les vieux fers : ils l'entraînent à écrire plusieurs volumes. Celui-là étudie les bahuts, ou les étoffes, ou les armures ; et, dans chacun de ces débris d'un autre âge, il trouve la matière d'une série d'observations dont profiteront les plus intelligents de nos artistes et de nos industriels. Et, chose curieuse, plus nous sentons, plus nous recherchons ce je ne sais quoi d'intraduisible et d'incommunicable renfermé dans les produits d'une belle époque, plus nous devenons impuissants à concevoir nous-mêmes un idéal nouveau, un style original : l'imitation tue l'inspiration ; l'archéologie supplante

l'art. Il ne faut pas être trop savant pour avoir l'étoffe d'un artiste.

Nous pouvons donc sans scrupule faire rentrer dans le cadre de notre étude le mobilier, le service de la table, le costume, les cérémonies, toutes choses que les historiens politiques laissent de côté sans inconvénient, mais où nous puiserons.

FiG. 150. — Chandelier a pied.

(Musée de Cluny.)

nous, d'excellentes indications sur le goût si délicat de nos pères et, par la même occasion, sur leur vie privée.

Le mobilier qui garnit les différentes habitations des contemporains de saint Louis, depuis celle du baron jusqu'à celle du laboureur, offre dans son ensemble un caractère d'agréable simplicité et d'harmonie. L'image du patron, la statue de Notre-Dame, entourées de reliques, occupent une place d'honneur ; devant elle brûle un cierge soutenu par un grand chan-

délier ou par un bras de fer fixé dans la muraille, ou bien encore une lampe de cuivre suspendue au plafond. Souvent les murs sont recouverts, comme nous l'avons vu, de tapisseries ou d'autres tentures moins riches, ou au moins revêtus d'une couche de peinture. Le lit de bois, bas, large, profond, de grand style, est posé debout, sous un dais de serge verte, avec d'épais rideaux de même étoffe glissant sur des tringles de fer. A chacun de ses angles sont des pccols ou montants, également

FiG. 151. — Chandelier bas.

(Musée germanique de Nuremberg.)

en bois, parfois en métal doré ou argenté. Sur le lit, des couettes ou lits de plume, des oreillers, des draps de lin ou de soie, des couvertures de laine ou d'hermine, que le dormeur roule autour de lui. Au fond de la chambre, une armoire gigantesque, décorée de peintures. De chaque côté sont rangés quelques bahuts, lourds, massifs, bien remplis, et des bancs de bois servant de coffres, ou bien des bancs « formes », munis de dossiers et divisés en stalles. Au milieu , des escabeaux et des

pliants ; les sièges moelleux sont inconnus, même chez les plus opulents , et les chevaliers, à la rigueur, s'asseoient sur les dalles, les dames sur des coussins. Le chef de la famille a seul wnfa/dcstenil, orné de dorures ou de sculptures, où il est juché comme sur un trône ; hommage significatif rendu à l'autorité

FiG. 152. — Armoire a panneaux peints, conservée à la sacristie de la cathédrale de Noyon.

paternelle, et dont nos campagnes ont gardé la tradition jusqu'à une époque très voisine de la nôtre. Tout ces meubles sont faits pour durer et pour être transmis de génération en génération.

Le paysan comme le seigneur a ses vases de métal ou de faïence peinte, ses poteries, ses hanaps de « madré vermeil > ou

de gros verre disposés avec art sur de lourds buffets de chêne ;

FiG. 153. — Fauteuil sculpté, conservé à Bayonne.

il a ( qui le croirait ? ) son argenterie à lui, car, dans les inven-

taires des gens de la campagne, il est question de cuillers, de gobelets, de hanaps d'argent, et ce détail seul peut donner une idée de l'aisance répandue dans la classe agricole. Que de cultivateurs de nos jours envieraient le contenu d'une de ces chaumières d'autrefois, où l'on trouvait, à côté des instruments

FiG. 154. — Chaise sculptée, conservée à Bayonne,

aratoires et des ustensiles de cuisine les plus variés, des huches de bois sculpté, des lits confortables, des armoires remplies de linge, des étables remplies de bestiaux, et jusqu'à des caves abondamment garnies ! L'aisance tend bien aujourd'hui à revenir dans une portion de la classe agricole , mais la plupart

de nos familles de paysans ont perdu la tradition de ce confortable rustique, et les débris de leur antique ameublement sont allés grossir les collections des curieux, tandis que leurs enfants ne songent qu'à s'habiller et à vivre comme les bourgeois des villes. Ils sacrifient eux-mêmes au goût de la futilité et du colifichet qui sévit dans la plupart des intérieurs modernes. Au moyen âge, au contraire, et surtout avant sa décadence, l'habitation et l'ameublement ont quelque chose de sérieux et de digne, qui n'exclut cependant pas une certaine élégance, et qui nous impressionne encore aujourd'hui quand nous soulevons la poussière des vieux inventaires (i). La misère s'y révèle quelquefois, le faux luxe jamais, l'art bien souvent, et l'esprit religieux presque toujours.

Dans le service de la table en particulier, on voyait éclater ce goût du beau et du solide qui distinguait la plupart des contemporains, et qui ne les empêchait pas d'avoir en même temps le goût du bon. Les repas de famille ou d'apparat leur fournissaient très fréquemment l'occasion de déployer l'un et l'autre. On fêtait par des banquets toutes les circonstances solennelles de la vie : les baptêmes , les fiançailles , les noces , les relevailles, les anniversaires, voire même les enterrements. Ces derniers se terminaient, en effet, par une sorte de réminiscence du repas funèbre des anciens, désignée par Humbert de Romans sous le nom de remoiibraiice ( en allemand gcdechinisé), et accompagnée d'un sermon ou d'un éloge du défunt. Toutes ces réunions se tenaient dans la grand'salle. On y installait une ou plusieurs tables, et le repas y était servi suivant un cérémonial réglé d'avance, non dénué de prétentions artistiques.

Jetons un coup d'œil sur les meubles et les ustensiles mis à

I. Tout le Dictionnaire du Mobilier de Viollet-le-Duc pourrait être cité à l'appui de cette observation.

la disposition des convives, et profitons-en pour observer furtivement le menu du festin : le métier culinaire n'a-t-il pas été, lui aussi, honoré du nom d'art ? Les dîneurs sont assis, suivant leur rang, sur des bancs garnis de coussins ou sur des fauteuils à dais sobrement sculptés, appelés des cJiaières ; un dais plus riche, plus élevé que les autres, appelé le maître-dais, désigne la place du seigneur ou de l'amphitryon, et peut quelquefois abriter deux personnes. Les lits sur lesquels les anciens se couchaient pour manger ont disparu depuis longtemps, et ce changement capital , qui est toute une révolution , indique à lui seul l'abîme qui sépare les mœurs des deux sociétés. Ce sont les chrétiens des premiers siècles qui ont commencé à renoncer au tricliniuin adopté par les païens efféminés de la Grèce et de Rome : à partir de la chute de l'empire romain, on ne le rencontre presque plus. Du reste, la nouvelle posture n'est pas seulement plus décente, elle est aussi infiniment plus commode. Les sièges sont disposés sur trois côtés de la table ; le quatrième demeure libre pour les besoins du service.

Cette table est, par conséquent, carrée ou rectangulaire. Elle est décorée de moulures ; mais une nappe épaisse, artistement drapée, festonnant et tombant presque jusqu'à terre, en cache les ornements. Sans cette couverture, nous reconnaîtrions tout de suite qu'elle est mobile et dressée sur des tréteaux, de manière à se prêter à toutes les modifications exigées par les circonstances. Elle est garnie de fleurs, de vases d'or ou d'argent, ou tout au moins de vases rustiques. Certains mets y sont servis à l'avance dans des plats de faïence ou de métal. Ils sont couverts ; on ne les découvrira qu'au moment de se les partager, et c'est de là que vient notre singulière expression : mettre le couvert. Devant chaque personne on place un couteau, une cuiller ; mais il n'y a de fourchettes que pour ceux qui ont le bonheur de vivre à la fin du treizième siècle ou plus

tard, et quant aux serviettes , ou n'eu trouve qu'au lavoir, où ehacun ira s'essuyer les lèvres après le repas.

On ne met qu'une seule « écuelle » ou une seule assiette devant deux convives , et de même pour les coupes ou les hanaps. Ce vieil usage ne paraît pas avoir été fondé sur un motif d'économie, mais plutôt sur une façon particulière d'envisager la politesse et l'amitié. Et , comme dès lors on avait soin de placer les invités en alternant les sexes , un chevalier

FiG. 155. — Un couvert princier.

D'après un manuscrit du Saint-Graal.

et une dame se trouvaient souvent appelés à composer ces duos gastronomiques. Il en résultait des assauts de cour» toisie, quelquefois même, assure-t-on, des mariages. En tout cas, si la délicatesse pouvait avoir à en souffrir, il y avait là une occasion de rapprochement, un élément de sociabilité qui contribuait à l'animation et à la gaieté du repas. Une tradition analogue s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans certaines contrées d'Orient, où les grands croient faire un insigne honneur

à leurs hôtes en les invitant à puiser dans leur assiette. Il en est de ce procédé comme de beaucoup d'autres : civilité au delà, impolitesse en deçà.

Les hanaps sont souvent en métal ciselé. A côté d'eux brillent des aiguières en cuivre jaune, des « nefs » remplaçant nos bouteilles, des calices à la forme élancée , des coupes à couvercle et sans couvercle, ou de vulgaires gobelets. Chez les princes, les verres à boire sont des plus précieux. La plupart

FiG. 156. — Un repas d'apparat.

D'après le Méliadus du British Muséum.

ont une histoire et rappellent des exploits, des conquêtes, des légendes. « Vous placerez , dit Maugis dans Renaud de Montanban, devant Naimes la grand nef que j'ai conquise à Rom^ et qui ne tient pas moins d'un setier ; devant Turpin, la coupe de Geoffroi de Bordeaux ; devant Ogier, celle de Didier ; devant Estons, celle du roi Yon (i). » L'aspect général de la table emprunte à cette variété de vases l'aspect d'un fouillis étincelant. Sans doute , l'orfèvrerie de table est beaucoup plus grossière, à cette époque , que l'orfèvrerie d'église : pourtant le

Page 1