I. Saint Lotit s et son temps, II
Germain-des-Prés et celui de Notre-Dame de Paris, la cathédrale de Lisieux et celle de Sens. Voilà donc déjà le gothique sorti de son pays d'origine et partant à la conquête du monde- Il sort même, dès cette période, des frontières de France ; car l'architecte de la cathédrale de Sens, nommé Guillaume' fut appelé en Angleterre pour réédifier celle de Cantorbéry, brûlée en 1 174 : la renommée des artistes français de la nouvelle école avait donc déjà passé la mer.
Vers 1 190, comme je le disais, apparaît le gothique lancéolé, qui régnera pendant une cinquantaine d'années. On l'a sur-
FiG. 17, Type d'arcs brisés, jmpropremeixt appelés ogives, A. Arc lancéolé. B. Arc à trois points. C. Arc à quatre points.
nommé ainsi parce que les arcs brisés qu'il emploie pour les percements se rapprochent souvent de la forme d'une lancette, c'est-à-dire que la courbure de ces arcs brisés se prolonge quelque peu au-dessous de la ligne de leur centre ; par conséquent , l'arcade se rétrécit légèrement par le bas , comme dans les constructions mauresques, et contrairement aux arcs à trois ou à quatre points usités plus tard, qui vont en s'élargissant jusqu'au bout. Cette dénomination peut être conservée, car, s'il y a un inconvénient à qualifier l'architecture française tout entière d'un nom emprunté à la forme des cintres, il n'y en a point à distinguer les sous-genres de cette architecture par une épithète tirée du même ordre d'idées ; en
effet, ces sous-genres ne diffèrent pas entre eux dans les parties essentielles de la construction, mais seulement dans les détails. Toutefois, l'arc lancéolé ne constitue pas la principale modification apportée par les architectes de cette période. La part de perfectionnement, la part de progrès qui leur revient porte sur d'autres points. D'abord, ils ont doublé le plus souvent l'arc-boutant, pour en tirer une nouvelle force et s'élancer plus haut dans les airs ; c'est-à-dire que, contre un même pilier butant, ils ont établi deux arcs superposés, allant en quelque sorte pomper à deux hauteurs différentes la poussée des murs et des voûtes. En même temps, ces piliers et ces arcs reçoivent une décoration, des colonnettes, des clochetons, des pyramidions, des crochets ; les gargouilles elles-mêmes sont sculptées en forme d'animaux ou de têtes humaines. En un mot, l'ornement tend à envahir tout ce qui n'était d'abord qu'une nécessité de construction. Néanmoins, ce sera là l'écueil du gothique : jamais il ne pourra dissimuler suffisamment ces énormes béquilles dont il a entouré le vaisseau de l'église ; il les ornera, il les mettra en harmonie avec le style de l'édifice, mais il ne pourra les empêcher de masquer en partie le monument lui-même. Les artistes du moyen âge se résignaient du reste à sacrifier le dehors au dedans. Certes, ils ont exécuté des merveilles à l'extérieur ; mais leur premier souci était pour l'intérieur . Ils concevaient l'église comme la femme mystique de l'Ecriture : Oiniiis pulchrltitdo ejus ab intus. Ils plaçaient la beauté idéale, formée de la réunion de tous les arts, dans l'enceinte du temple, et ils mettaient en dehors des figures de monstres, pour signifier, sans doute, qu'il n'y avait hors de l'Eglise catholique que laideur et barbarie.
Au dedans de l'édifice, plusieurs défauts du gothique primitif sont corrigés par l'architecture lancéolée mise à la mode sous Philippe-Auguste. D'abord, la grande croisée d'ogives,
FiG. i8. — Pinacle de la cathédrale de Reims. Arc-boutant double, appuyé sur pilier butant à colonnettes et clochetons.
embrassant deux travées, et traversée conséquemment par un arc-doubleau dans son milieu, faisait un effet disgracieux ; elle occasionnait une certaine confusion dans les membrures de la voûte, et masquait une partie des fenêtres supérieures. Le nouveau style abandonne ce système et consacre une croisée d'ogives à chaque travée ; puis il fait partir toutes les membrures de la voûte d'une seule et même pierre, située à la naissance des arcades. De cette manière, la courbure et la direction de chacune d'elles se trouve préparée d'avance, et toutes les parties de la voûte prennent une régularité géométrique.
Ensuite, pour agrandir les fenêtres de l'étage supérieur, qui étaient trop petites, et les mettre en proportion avec les arcades du bas, on supprime le triforiuni, c'est-à-dire la galerie du premier étage, ou du moins on le réduit aux dimensions d'une claire-voie étroite et basse. Ce n'est plus une tribune comme auparavant ; c'est un simple petit couloir, et toute la place conquise par là est attribuée à la grande verrière, qui descend ainsi bien au-dessous des chapiteaux de la colonnade de la nef, contrairement à ce qui avait lieu auparavant. En même temps, l'amour de la régularité et de l'harmonie fait modifier cette colonnade elle-même : les arcs de la voûte reposant sur le chapiteau sont continués sous forme de colonnettes jusqu'à la base de la colonne ; chaque colonne apparaît alors comme flanquée de cinq petites colonnettes, ou de huit, si l'on en considère tout le tour, y compris la face donnant à l'opposé de la nef, sur le bas-côté. C'est un acheminement vers le pilier formé uniquement d'un faisceau de moulures , auquel on arrivera plus tard. Enfin, une dernière innovation caractéristique de cette période, c'est ce qu'on nomme le remplage. Les fenêtres, étant devenues dès lors trop grandes pour se passer de soutiens, sont consolidées dans le milieu de leur
ouverture par des arceaux et des oaili ou rosaces, offrant en germe le système des découpures et de dentelures de pierre
FiG. 19. — Plan d'un pilier du style gothique lancéolé.
qui bientôt deviendra un des caractères les plus brillants de l'architecture française.
FiG. 20. — Fenêtre delà Sainte-Chapelle de Paris. Remplage : arceaux et oculi.
Somme toute, ce gothique lancéolé, ce perfectionnement de
la donnée primitive, se traduit par un nouvel et puissant effort dans le sens de l'exhaussement de 1 édifice et de ses différentes parties. Les arcades sont plus hautes, la nef surtout commence à atteindre une élévation surprenante. La hauteur ordinaire des églises, qui était, sous Louis VII, de 25 à 28 mètres, arrive, sous Philippe-Auguste, à 35 ou 40 mètres, et même à 43, comme à Beauvais. Aussi voit-on plusieurs de ces constructions gigantesques menacer ruine de bonne heure, et les architectes obligés d'introduire des étais intermédiaires au milieu de toutes les baies. Les procédés les plus heureux ne sont pas encore trouvés ; l'art français a encore un pas à franchir ; mais déjà son idéal s'affirme clairement par le caractère de plus en plus aérien donné à la demeure de la Divinité. Cette légèreté, cette surélévation est si bien le rêve poursuivi par les contemporains, que non seulement ils construisent dans le nouveau style une quantité de monuments : la cathédrale de Chartres de 1194 à 1240, celle de Bourges vers 1200, celle de Troyes en 1208, celle de Reims en 121 1 (cette dernière, regardée par quelques-uns comme le chef-d'œuvre du genre lancéolé, offre même une élévation exagérée), celle de Soissons en 1212, celle d'Auxerre en 12 16, le chœur du Mans en 1217, — mais qu'ils vont jusqu'à démolir des églises déjà terminées pour les refaire suivant le type adopté : les cathédrales d'Amiens et de Beauvais furent ainsi rebâties en 1221 et 1225.
Nous arrivons à ce que l'on peut regarder comme la perfection du genre, à ce qu'on a appelé le gothique rayonnant. Cette variété d'architecture, inaugurée dans la première partie du règne de saint Louis, vers 1240, constitue particulièrement l'art du treizième siècle ; c'est surtout celle-là qui a couvert le sol français d'une foule de constructions élégantes et qui a fait école à l'étranger. L'église avait été jusque-là une combinaison
de pleins et de vides ; elle devient alors un simple assemblage d'espaces vides, à peine encadrés dans une mince carcasse solide. J^lus de clôtures de pierre, plus de murs ; on arrive au dernier terme de l'immatériel et du diaphane. Ce n'est plus un corps, c'est une âme tout prête à s'envoler au ciel.
Comment réalise-t-on ce tour de force ? On le réalise en
FiG. 21. — Cathédrale d AiMIEns, leLâtie p:artiellement en gothique lanccolé.
augmentant encore la puissance des piliers butants et des arcsboutants, qui sont toujours la clef du système, et en rejetant du dedans ^au dehors toutes les parties visibles de l'appareil. On met deux piliers l'un derrière l'autre , à une certaine distance, et, sur ces deux lignes de supports, on appuie des arcs-boutants à double volée, c'est-à-dire composés de deux
FiG.22. — Cathédrale de Coutances.
Arcs-boutants dissimulés dans la construction et formant d.s cl.apelles.
arcs, dont l'un est jeté du haut du mur jusqu'au premier pilier, et l'autre, de ce premier pilier jusqu'au second, placé bien plus en dehors. Comme, avec cela, il y a toujours deux étages d'arcs superposés pour chaque pilier, il en résulte que l'ensemble de l'arc-boutant est formé de quatre arcs amenant toute la poussée sur deux tuteurs puissants : la force de résistance, déjà doublée dans le système précédent, est ici qua-
1*10.23. — AUC-lîOUTANT A DOUBLE VOLÉE
à l'abside à la cathédrale d'Amiens.
druplée. On profite de la seconde ceinture de piliers butants pour établir, dans l'intervalle laissé entre chacun d'eux, des chapelles latérales. Toutes les travées du chœur et toutes celles de la nef correspondent dès lors à une chapelle, et le plan gothique atteint par là son complet développement . Ces édicules supplémentaires offrent en même temps l'avantage de dissimuler, dans une bonne partie de leur hauteur, des piliers devenus trop massifs pour n'être pas désagréables à ToeiL
L'arc-boutcint à double volce est le ncc pins ultra des expédients gothiques ; ear c'est tout à fait par exception qu'on en rencontre à triple volée, comme à Bourges. Il se trouvera cependant quelques constructeurs assez hardis pour les remplacer par un immense arc-boutant simple, d'un jet surprenant. On peut voir de ces énormes arcs autour du chevet de Notre- Dame de Paris, construit dans les dernières années du treizième siècle.
Le style rayonnant amène encore dans le plan de l'église une autre modification : la chapelle du fond, à l'abside, ordinairement dédiée à la Sainte Vierge, s'agrandit et devient comme une petite église dans la grande ; elle est composée de plusieurs travées ajoutées au chevet, et se termine, comme les autres chapelles, par des pans coupés (la forme d'hémicycle avait déjà disparu, pour ces chapelles absidiales, dans le style lancéolé). Pour compléter la description de l'extérieur, ajoutons que les clochers et les portails revêtent un caractère plus riche et plus mouvementé. A Chartres, les clochers atteignent une grâce sans égale ; à Reims, les portails sont tout à fait somptueux (i). La façade entière de ces églises rayonnantes, formée depuis l'origine de l'architecture française, de trois ou quatre étages flanqués de deux grosses tours enclavées dans l'édifice, devient le motif de décorations très variées. La sculpture y domine, et les statues de Jésus-Christ, des anges, des saints , des rois même, y prennent un caractère de beauté sui gène ris sur lequel nous reviendrons à propos de la sculpture.
Rentrons maintenant dans l'église. Trois innovations importantes caractérisent le style rayonnant.
1° Les supports perdent définitivement l'apparence de colon -
I. C'est ce que rappelle le dicton populaire qui résume les mérites pailiculiers de nos principales cathédrales : « Cliœurde Beauvais, portail de Reims, clocher de Chartres, nef d'Amiens.» Sur les portails, voir ci-après le chapiue V.
nés et deviennent de simples faisceaux de colonnettes, corres-
ï"iG. 24. — CaTIIÉURALE UE ClIARTKr.S.
Façade et clochers du style rayonnant.
pondant, non plus aux arcs de la voûte, mais à chacune de.^
FiG. 25. — Cathédrale de Strasbourg.
Triforium ajouré siimi!anl le prolongement de la fenêire supérieure
moulures de ces arcs, et par conséquent multipliées. Les chapitaux qui les séparent de la voûte sont réduits à leur plus simple expression, afin que l'interruption soit presque insensible, et que la moulure partie du sol semble se continuer d'un
FiG. 26. — Église Saint-Ouen de Rouen, Claire-voie continuant les fenêtres supérieures.
seul jet jusqu'à la clef de voûte. Cependant l'on fait encore des chapitaux très élégants, et cet élément de décoration pourrait à lui seul nous fournir la matière d'une classification intéressante,
si je ne craignais déjà d'avoir entraîne le lecteur dans des détails un peu trop techniques ; nous le retrouverons, d'ailleurs, sur nos pas dans un autre chapitre. La recherche s'introduit dans ces faisceaux de colonnettes. On entremêle les moulures rondes de moulures supplémentaires taillées en biseau, aiguës, de manière à produire des ombres profondes entre les unes et les autres, et à donner du mouvement au faisceau. On sent, dans les plus petites choses, un art plus raffiné.
2" Les grandes fenêtres du haut de la nef ne se contentent plus d'empiéter sur la place du triforhtin ou de la claire-voie du premier étage : elles la conquièrent tout entière ; ou, du moins, cette claire-voie est percée à jour et divisée de telle sorte, par des montants de pierre correspondant à ceux de la fenêtre qui la surmonte, qu'elle ne paraît plus être que la continuation de cette fenêtre. Ainsi l'immense vitrage va du sommet de la voûte jusqu'au dessous de l'arcade du rez-de-chaussée. C'est le triomphe complet du vide sur le plein. Il ne reste plus dans l'église, en fait de mur, qu'un petit coin à droite et à gauche du sommet de l'arcade.
3° La dimension des verrières se trouvant encore notablement augmentée, le remplage se développe en proportion et devient d'un dessin plus compliqué. Les pièces de découpure se multiplient dans la baie de la fenêtre. Au lieu d'être taillées en moulures rondes, elles sont taillées en méplats surchargés d'un tore, de façon à produire des effets de lumière et de souplesse tout à fait nouveaux. Mais, ce qui est surtout à noter, c'est que ces découpures, ces membrures du remplage sont disposées désormais de manière à figurer des dessins tracés au compas. Elles forment des rosaces, des trèfles, des quatre-feuilles, des triangles curvilignes ou d'autres combinaisons de courbes, au gré de l'architecte ; mais la formule de toutes ces figures doit toujours être un rayon de cercle, et c'est pourquoi cette archi-
lecture a reçu le nom de rayonnante. Le dessin du remplage est bien, en effet, son trait le plus caractéristique, ou du moins celui qui saute le premier aux yeux. Chaque fenêtre sera donc partagée en un certain nombre d'arceaux trilobés ou trèfles, surmontés de plusieurs rosaces de différente grandeur, qui seront elles-mêmes garnies de remplage, de festons, etc. Et de même pour les grandes rosaces de la façade ou du transept. On peut citer comme un des spécimens les plus réguliers de
FiG. 27. — Arceaux trilobés ou en