FEUILLE DE TRÈFLE
Fil?. 28. — Rosace rayonnante.
ce gothique rayonnant l'église de Notre-Dame de Paris, dont plusieurs parties au moins appartiennent à la période qui le vit fleurir. Ce magnifique monument, s'il ne tient pas le premier rang parmi ses congénères, en approche du moins aux yeux des véritables connaisseurs. A elle seule, la cathédrale de Paris fournirait la matière d'un cours d'architecture française ; elle présente, en effet, des échantillons de tous les sousgenres que nous venons d'examiner. Elle fut commencée en 1 160,
c'est-à-dire sous le règne du gothique primitif, et l'on démolit, pour lui faire place, deux petites églises plus anciennes, dédiées, l'une à saint Etienne, l'autre à la Sainte Vierge. L'homme qui entreprit cette construction gigantesque fut l'évéque de Paris,
FiG. 29, — Notre-Dame ue Paris.
Mélange des différents genres gothiques ; façade avec galerie de statues.
Maurice de Sully, prélat célèbre à plus d'un titre, bien qu'il ne dût qu'à son bourg natal le nom que devait illustrer plus tard le ministre d'Henri IV. C'est lui qui a composé le plus ancien
recueil de sermons écrits en français. C'est lui aussi qui fut le héros d'une anecdote assez connue, mais que l'on a prêtée à tort à différents personnages. Il était d'origine très humble, car on prétend même qu'il avait été obligé de mendier dans son enfance, afin de pouvoir acquérir la science nécessaire pour entrer dans les ordres. Or, un jour, à l'époque où il était déjà devenu un grand clerc et un archidiacre renommé, sa mère, une bonne villageoise, vint de très loin pour le voir, et se présenta à lui dans une toilette d'apparat que de nobles dames, croyant fort bien faire, l'avaient engagée à revêtir. Sous ces beaux habits , il ne voulut pas la reconnaître. « Ma mère ? dit-il, ce n'est pas elle ; ma mère est une pauvre femme qui ne porte jamais qu'une robe de bure. » Et, quand elle eut repris son humble costume, il se jeta dans ses bras (i). Ce trait charmant a été attribué depuis à plus d'un prélat, et, de nos jours même, on l'a encore réédité à propos d'une des illustrations de l'Église de France, Mgr Dupanloup. Mais il faut laisser au vieil évêque de Paris ce qui lui appartient ; le moderne évêque d'Orléans possédera toujours assez de titres de gloire aux yeux de la postérité. Maurice de Sully a laissé , du reste , une réputation de sainteté ; il est même qualifié de bienheureux dans quelques exemplaires manuscrits de ses œuvres. Il faut dire cependant que , s'il n'aimait pas le luxe pour sa personne ni pour celle des siens , il ne craignait pas de le déployer dans ses constructions. La portion de la cathédrale qui lui est due, c'est-à-dire le chœur et les deux ou trois premières travées de la nef, est aussi élégante que pouvaient l'être les monuments du gothique primitif.
Le reste de la nef et la façade principale appartiennent au gothique lancéolé ; ils datent de l episcopat d'Eudes de Sully et de Pierre de Nemours. A la mort de Philippe-Auguste,
I. V. La Chaire française an moyen âj^e, par Lecoy de la Marche, 2® édiiion, p. 43.
en 1223, le portail s'élevait jusqu'à la base de la grande galerie à jour qui réunit les deux tours. C'est vers la même époque, ou très peu de temps après, que cette galerie fut ornée de la superbe rangée de statues représentant, dans l'ordre de leur succession, les vingt-huit rois de France depuis Clovis jusqu'à Philippe-Auguste. Assurément ce ne sont pas là des portraits , et les attributs de ces princes ne sont même pas bien caractérisés ; aussi Viollet-le-Duc voulait-il que ce fussent les rois de Juda, et non les rois de France. Mais, en tout cas, ils passaient bien, au treizième siècle, pour être les rois de France, témoin le curieux trait de satire que nous lisons dans un opuscule de cette époque, intitulé Les vingt-deux manières de vilains. Une de ces vingt-deux espèces de rustres est le badaud, l'éternel badaud parisien , qui s'absorbe dans la contemplation des monuments pendant que le non moins éternel pickpocket le dépouille adroitement : « Li vilains babnins est cil ki va devant Notre-Dame, à Paris, et regarde les rois, et dist : Vés la Pépin, vés là Charlemaine. Et on li coupe sa borse derrière {i). » Donc, pour les gens de ce temps-là, ces statues étaient bien celles des rois de France. Des galeries du même genre se voient sur la façade de plusieurs autres cathédrales, notamment à Amiens ; on en trouve même des essais sur celles de quelques églises plus anciennes , comme Notre-Dame la Grande, à Poitiers.
Enfin des parties importantes de Notre-Dame de Paris appartiennent au gothique rayonnant : ce sont les chapelles échelonnées le long de la nef, et remontant à l'an 1245; le portail du midi, donnant du côté de la Seine, construit en 1257 par Jean de Cheiles ; le portail du Nord, qui est de 131 2 ou de 13 13, et les chapelles bâties autour du chœur, qui sont un peu moins anciennes. Ainsi une bonne portion de l'édifice fut
I. Cité par Vtollet'le-Duc, Dictionnaire cfArchitectutc, II, 3S9.
exécutée sous le règne de saint Louis, qui dut en encourager lachèv^ement de plus d'une manière, et cjui lui donna, du reste, une consécration nouvelle en venant, les pieds nus, se prosterner sur ses dalles au moment de partir pour la croisade. Temple deux fois vénérable, par conséquent. Déjà les contemporains du pieux roi, unissant dans leur admiration Notre-
Fig- 30. — Notre-Dame i,a Grande, a I'oitieus. Façade avec galeries de statues.
Dame et la Sainte-Chapelle, se demandaient s'il existait quelque part une ville possédant de pareils sanctuaires, et, peu d'année^ après, Jean de Jandun célébrait leur mérite dans "une description enthousiaste.
« Quoique des esprits étroits, dit cet auteur, prétendent connaître de plus belles églises (que la cathédrale de Paris ), je
trouve pour ma part, sauf le respect qui leur est dtl, que, s'ils voulaient tenir compte de l'ensemble et des parties, ils renonceraient bien vite à une telle opinion. Où trouver deux tours si parfaites dans leur magnificence, si hautes, si larges, si solides, entourées d'une si grande variété d'ornements ? OJ trouver une suite si compliquée de voûtes latérales ? Où trouver un ensemble si éclatant de chapelles adjacentes ? Dans quelle église trouver une croix d'une taille si gigantesque, dont un des bras suffise pour séparer ainsi le chœur de la nef ? Enfin, j'apprendrais volontiers où l'on pourrait voir deux rosaces comme celles qui se correspondent dans les deux transepts, et dont chacune embrasse par une combinaison admirable des rayons de cercles plus petits, deux rosaces rayonnant de couleurs si vives, de peintures si riches et si variées.
» Mais que dire de cette chapelle qui semble se cacher par modestie derrière les murs de la demeure royale , si remarquable par la solidité et la perfection de sa construction, par le choix des couleurs dont elle brille, par les images qui s'y détachent sur un fond d'or, par la transparence et par l'éclat de ses vitraux, par les parements de ses autels, par ses châsses resplendissantes de pierres précieuses ? En y entrant, on se croit ravi au ciel et introduit dans une des plus belles chambres du Paradis (i). »
Je reviendrai ailleurs sur la Sainte-Chapelle , cpii est un édifice d'un ordre à part ; mais je veux dès maintenant tirer de cet éloge mérité de la cathédrale de Paris la conséquence qu'il renferme : c'est que l'architecture du temps répondait réellement bien au goût national , au sentiment intime des populations ; et c'est pourquoi elle se propagea, c'est pourquoi elle rayonna tout autour de la France avec une prodigieuse célérité. La mode française s'imposa parce que le monde entier