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Le tremblement de terre de 1663 dans la Nouvelle-France [microforme]

Notre planète, qui nous semble stable et fixe, est — chacun le sait — loin d’être en repos. lle a d'abord son mouvement sur elle-même et celui qu’elle accomplit autour du soleil ; puis elle a dus mouvements non régulier: et des perturbations internes. Elle vibre, frissonne, tremble parfois, par suite de causes que la science pressent, mais qu’elle n'a pas encore parfaitement établies ; les nombreux volcans disséminés sur sa surface attestent le travail incessant de ses profondes régions; enfin, il se produit en certaines contrées un mouvement de déplacement des eaux et même de continents d'une lenteur séculaire, il est vrai, mais très prononcé.

Âu point de vue de l’histoire naturelle de notre globe, un ébranlement du sol n’est pas un fait extraordinaire ; il se produit tous les jours d'une manière plus on moins sensible sur un point ou sur un autre; mais, pour l’homiue, ces agitations soudaines sont toujours une cause d'effroi, souvent de grands malheurs.

Nous avons eu, à diverses époques, des tremblements de terre dans notre pays', mais celui de 1663 a été particulièrement remarquable, du moins par sa durée, et a laissé une impression profonde dans les esprits, s'il faut en croire les récits du temps. Ces récits, tout extraordinaires qu'ils sont, concordent entre eux et ne laissent aucun doute sur la bonne foi et la sincérité de leurs auteurs.

Marie de l'Incarnation, que l’histoire nous représente comme une femme de grar.d sens, d’un caractère calme et réfléchi, a raconté avec beaucoup de détails ce mémorable événement’. Une année après, en 1664, le P. Lalemant, jésuite distingué, rendait public l'historique qu'il en avait fait lui-même dans les Relations des Jésuites. De leur côté, les annales de l'Hôtel-Dieu de cette même époque ne font que confirmer le récit de la mère de l’Incarnation et la relation du P. Lalemant.

Il n'y a donc aucun doute que, pendant près d'une année, de fortes secousses se firent sentir sur une vaste étendue de l'Amérique du Nord, lesquelles modifièrent le relief du sol en quelques endroits, et remplireut d'épouvante les habitants du pays.

Toutefois, il est bon de se rappeler les circonstances qui ont précédé et accompagné ce tremblement de terre ; cela nous aidera à mieux comprendre les relations de l’époque et à distinguer ce que la frayeur populaire, le penchant au merveilleux des habitants, ont pu ajouter à la réalité des choses.

1 Les principaux tremblements de terre que nous avons eus Sont ceux de 1638, 1658, 1663, 1727, 1755, 1771 et 1860,

2 4] ne faut pas oublier, dit le P. Martin, que la vén, M. de l’Incarnation n’était pas une femme ordinaire ; que c'était une âme très élevée, un esprit distingué et nourri dans la spiritualité la plus sûre et la plus sublime.”

(Relations inédites de la Nouvelle-France, t. ii, p 337).

Sec, I, 1891, 6.

D'abord, un simple ébranlement du sol est déjà bien suffisant pour produire, même chez l'homme le plus intrépide, un effet saisissant. ‘Cet effet, dit Humboldt, ne provient pas de ce que les images des catastrophes dont l’histoire a conservé le souvenir s'offrent alors en foule à notre imagination. Ce qui nous saisit, c’est que nous perdons tout à coup notre confiance dans la stabilité du sol. Dès notre enfance, nous étions habitués au contraste de la mobilité de l’eau avec l’immobilité de la terre. Tous les témoignages de nos sens avaient furtifié notre sécurité. Le sol vient-il à trembler, ce moment suffit pour détruire l’expérience de toute la vie. C’est une puissance inconnue qui se révèle tout à

coup : le calme de la nature n'était qu'une illusion, et nous nous sentons rejetés violemment dans un chaos de forces destructives.”

Une autre circonstance qui ne contribua pas peu à jeter l'alarme dans les esprits, fut l'apparition de certains phénomènes qui précédèrent le tremblement de terre, Ce fut le 5 février 1663 que les premières secousses se produisirent, mais dès le commencement de l’automne, on avait vu, écrivait le P. Lalemant, ‘des serpents embrasés, qui s’enlaçaient les uns dans les autres en forme de caducée, et volaient par le milieu des airs, portés sur des ailes de feu. Nous avons vu sur Québec un grand globe de flammes, qui faisait un assez beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes parts n’eussent mêlé de f'ayeur le plaisir qu’on prenait à le voir. Ce même météore a paru sur Montréal : mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui égale celui des canons ou des tonnerres, et s'étant promené trois lieues en l'air, fut se perdre derrière les grosses montagnes dont cette île porte le nom.”

“Mais ce qui a paru plus extraordinaire est l’epparition de trois soleils. Ce fut un beau jour de l'hiver dernier, que sur les huit heures du matin, une vapeur légère presque imperceptible s’éleva de notre grand fleuve, et étant frappée par les premiers rayons du soleil, devenait transparente, de telle sorte néanmoins qu'elle avait assez de corps pour soutenir les deux images que cet astre peignait dessus. Ces trois soleils étaient presque en ligne droite, éloignés de quelques toises les uns des autres, selon l'apparence, le vrai tenant le milieu et ayant les deux autres à ses côtés. Tous trois étaient couronnés d’un arc-en-ciel, tantôt paraissant avec les couleurs de l'iris, puis après d'un blanc lumineux, comme si au-dessous, tout proche, il y eût une lumière excessivement forte.

“ Ce speclacie dura plus de deux heures la pr ière fois qu’il parut. C'était le septième jour de janvier 1663 ; et la seconde, qui fut le 14 du même mois, il ne dura pas si longtemps, mais seulement jusqu’à ce que les couleurs de l'iris venant à se perdre petit à petit, les deux soleils des côtés s’éclipsèrent aussi, laissant celui du milieu comme victorieux.”

Tous ces phénomènes semblèrent se relier si naturellement avec les convulsions de la terre qui suivirent peu après, qu'on les regarda comme des avertissements du ciel.

Les nuages, condensés par le froid, renvoient des reflets et quelquefois des images du soleil. Ces images, toujours unies entre elies par un grand cercle blane et horizontal, sont de même hauteur, sur l’horizon, que le soleil lui-même. Ce phénomène, appelé parhélie, n’a lieu que lorsque le soleil est peu élevé sur l'horizon, et ne se montre le plus souvent que pendant l'hiver. Il dure ordinairement une, deux, trois ou même quatre heures, et son éclat n’est pas aussi éblouissant que celui du soleil. C’est, du reste, un phénomène fort rare, du moins dans les zones tempérées.

On a observé dans quelques parhélies une longue queue ou traînée lumineuse formant quelquefois une croix. Leur contour présente les mêmes couleurs que celui de l'arc-en-ciel.

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Il est possible que ces nuages, qui réfléchissent ainsi le disque du soleil, étant horizontaux, nous présentent l'aspect d'objets terrestres, des montagnes, des forêts, etc.

Quant aux grands “ globes de flammes ” qui “ dardaient des étincelles ”, qui “faisaient un bruit égal à celui des canons et des tonnerres ”, ils devaient vraisemblablement être des bolides, qui sont formés d'un noyau incandescent et dont les propriétés sont d'abandonner une sorte de poussière lumineuse le long de leur trajet. Parfois ce noyau projette de côté et d'autre des étincelles ou des fragments embrasés ; d'autres fois il éclate en morceaux avec une détonation souvent extrêmement violente. Le bruit qui s'ensuit ressemble à celui du tonnerre, du canon et de la mousaueterie, suivant la distance à laquelle se trouvent les observateurs. Il arrive assez fréquemment qu’un seul bolide donne lieu à deux ou trois détonations.

11 n’est pas rare, d'ailleurs, que des tremblements de terre soient précédés de phénomènes de ce genre. Lors du tremblement de terre de Riobamba, en Colombie, en 1797, on vit à Quito un prodigieux passage d'étoiles filantes peu de temps avant la première secousse. Le 20 mars 1861, la ville de Mendoza, située en un endroit pittoresque au pied du versant oriental des Cordillères, sur la route qui mène de Buénos-Ayres à Valparaiso, fut réduite en ruines en moins d'une minute, ensevelissant 17,000 personnes sous les décombres. La veille, un météore bleu d’une grandeur prodigieuse avait traversé le ciel, éclairant-de vastes espaces et se dirigeant lentement d’orient en occident. Enün, comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, ces phénomènes avaient été remarqués du temps mème de Pausanias, qui parle des “feux célestes qui parcourent le vaste espace des airs, laissant après eux une longue traînée de lumière ; ou de nouveaux astres qui paraissent tout à coup et nous remplissent d’effroi ”.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'il est de règle que les tremblements de terre soient précéc és de signes révélateurs : ce sont plutôt des cas de coïncidence qu'une loi de la nature. Les —“téores, par exemple, de provenance étrangère à notre planète, se manifestent non seule ‘t dans toutes les régions du globe, mais en toute saison, souvent par un temps serein et sa..s aucun nuage; c’est un phénomène journalier, et corame il se produit pareillement tous les jours quelque ébranlement du sol sur un point quelconque de la surface terrestre, il n’est pas étonnant que des tremblements de terre soient souvent précédés de l'apparition de météores, sans qu'il faille conclure qu’il y ait quelque rapport entre eux.

Il est également constaté qu'il n'existe aucune relation quelconque entre les phénomènes souterrains et les phénomènes météorologiques, état de l'atmosphère, pression barométrique, température, électricité de l'air, vent, pluie, etc. On croit reconnaitre, toutefois, que les saisons exercent une influence sur les tremblements de terre; les statistiques, quoique incomplètes, établissent que les mouvements sismiques sont plus fréquents en hiver qu’en été. On a aussi observé que les tressaillements du sol sont plus nombreux la nuit que le jour; cela est probablement dû au fait que le silence relatif et l’immobilité plus grande de la nuit rendent plus faciles à constater les secousses très faibles que le bruit du jour laisserait passer inaperçues.

1 Bernarcin de Saint-Pierre mentionne jquelque part dans ses Harmonies de la Nature, qu'un jour le célèbre peintre Vernet fut bien surpris d’apercevoir dans les cieux la forme d’une ville renversée ; il en distinguait parfaitement les clochers, les tours, les maisons. Il se hâta de dessiner ce phénomène, et, résolut d’an connaître la cause ; {l g’achemina dans les montagnes où il trouva, à sept lieues de là, la ville dont il avait vu le spectre dans les cieux, et dont il avait le dessin dans son portefeuille,

Une troisième circonstance, mais procédant d’un ordre de choses différent, fit que le tremblement de terre de 1663, considéré comme un châtiment de Dieu, impressionna rivement la population de la colonie.

Nous savons tous que les hommes qui s’occupèrent du peuplement de la Nouvelle- France, aux débuts de l'établissement, prirent un soin particulier de n’y envoyer que les colons les plus recommandables. Durant près de cinquante ans on vit se perpétuer au sein de la colonie naissante l'exemple des plus graudes vertus : cela ressemblait, dit-on, à la primitive Eglise. L'égoïsme, cette plaie de la société moderne, n'avait pas alors desséché les cœurs, éteint l'enthousiasme généreux des âmes ; les actes du plus noble dévouement envers Dieu et envers la patrie étaient des actes de tous les jours, et c’est à bon droit qu'on a appelé cette époque “ l’âge héroïque de notre histoire”. Avec le temps cependant et l'accroissement de la population qui, en 1668, s'élevait à 2,500 âmes, cet esprit vraiment chrétien s’était relâché au point que plusieurs, oublieux de tout devoir de conscience et malgré les avertissements, les défenses même de l'Eglise, vendaient des boissons enivrantes aux sauvages et devenaient la cause des plus grands désordres. “IL y a en ce pays, écrivait Marie de l’Incarnation, des Français si misérables et si peu touchés de la crainte de Dieu, qu'ils perdent tous nos nouveaux chrétiens, leur donnant des boissons très violentes, comme des vins et d'eau-de-vie pour tirer d'eux des peaux de castors. Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons, les filles même, car chacun est maître dans la cabane quand il s’agit de manger et de boire; ils sont pris tout aussitôt et deviennent comme furieux.” Ils courent, ajoute-t-elle, avec des armes, dans les rues de Québec, et de jour et de nuit, sans que personne ne les puisse empêcher. Il s'ensuit des “ meurtres” et des “brutalités monstrueuses et inouies ”.

“ Pour satisfaire cette passion enragée, dit de son côté le P. Lalemant, les sauvages se mettent à nu, et réduisent leurs familles à la mendicité ; ils vont même jusqu'à vendre leurs propres enfants.”

I est évident qu'il fallait prendre les moyens les plus énergiques pour arrêter le progrès du mal. L'autorité ecclésiastique fut obligée de sévir contre les prévaricateurs, et comme plusieurs persistaient dans ce commerce infâme, une peine sévère, enveloppant un grand nombre de personnes, fut prononcée. Le tremblement de terre survenant à la suite de ces circonstances, il est facile de concevoir l'impression profonde qu'il produisit chez tous ceux qui en furent témoins, étant regardé comme un châtiment de Dieu,

Les tremblements de terre n’ont sans doute rien de surnaturel ; mais, sans faire intervenir ici l’action directe et miraculeuse de la Providence, on peut toujours dire que Dieu, qui a fait la nature et les lois qui la régissent, est bien le maître de son œuvre, et quand il désire manifester aux hommes sa présence ou quelques-uns de ses attributs, il peut bien en user à l'heure et de la manière qu’il lui plait.

Aussi, “ quand Dieu parle, dit la Relation de 1668, il se fait bien entendre, surtout quand il parle par la voix des tonnerres et des tremblements de terre, qui n’ont pas moins ébranlé les cœurs endurcis que nos plus gros rochers, et ont fait de plus grands remuements dans les consciences que dans nos forêts et nos montagnes.”

Ce fut le mardi gras, le 5 février 1668, sur les cinq heures et demie du soir, au moment où l’on se préparait à se livrer aux divertissements du carnaval, que se produisit la première secousse, Le temps était calme et serein. Tout à coup on entendit dans le lointain un grondement sourd comme le roulement d'un grand nombre de voitures fortement

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chargées allant à grande vitesse sur des pavés. Au même instant un choc d'une extrême violence se fit sentir, et dura près d’une demi-heure; mais les secousses ne furent particulièrement fortes que durant le premier quart d'heure, ou, selon l'expression du Journal des Jésuites, l'espace de deux Miserere.

Ce fut une panique générale ; de tous côtés on entendait mille bruits confus imitant le pétillement du feu dans les greniers, le roulement du tonnerre ; on aurait dit une grêle de pierres tombant sur les toits, ou le mugissement des vagues se brisant contre le rivage + Les portes s'ouvraient d’elles-mêmes; celles qui étaient ouvertes se referraaient. Les meubles se renversaient, le timbre des horloges sonnaïit, et les maisons, ébranlées et agitées comme des arbres lorsqu'il fait un grand vent, semblaient être sur le point de s'écrouler. Les toits se courbaient en bas d’un côté, puis se renversaient de l’autre. Les clochers des églises se balançaient et les cloches sonnaient d'elles-mêmes. La frayeur s'était emparée même des animaux domestiques qui sortaient des maisons ou y entraient en poussant des cris et des hurlements lamentables.

Les habitants consternés crurent d’abord à un vaste incendie, ou à une attaque subite des Iroquois. Mais quand on fut dehors on reconnut aussitôt la véritable cause de ce bouleversement. Un nuage de poussière s'était répandu dans l'air. Le sol bondissait sous les pieds, puis les secousses s'affaiblissaient et formaient un mouvement d’ondulation semblable aux flots de la mer. Les palissades dansaient d’une façon incroyable. Le désordre dans les forêts n'était pas moins grand. Les arbres se heurtaient avec fureur ; les troncs, se détachant de leur place, se renversaient les uns sur les autres avec une violence qui fit

ire aux Indiens que la forêt était ivre. Où il y avait une forêt on ne voyait plus que des troncs renversés ”.

Les hommes, les femmes et les enfants ne trouvaient de sûreté nulle part, et ils craignaient à chaque instant d’être ensevelis sous des ruines ou de voir la terre s’entr'ouvrir pour les abimer. Les uns, tombant à genoux, se frappaient la poitrine en implorant la miséricorde de Dieu ; les femmes tombaient en défaillance ; tous enfin crurent que la fin du monde arrivait.

Le spectacle n’était pas moins terrible sur l'eau que sur la terre. Les glaces du fleuve, épaisses de plusieurs pieds, étaient soulevées et brisées comme dans une violente débâcle. Des nuages de fumée, de boue ou de sable jaillissaient des crevasses ainsi faites”. Les poissons eux-mêmes, saisis de frayeur au milieu de ce déchaînement des éléments, s’élancaient hors de l’eau, et l’on entendit les rauques soufHements des marsouins dans los eaux du lac Saint-Pierre, où leur présence n'avait jamais été signalée auparavant.

1 & La nature du bruit dont les tremblements de terre sont accompagnés, dit Humboldt, varie beaucoup; il roule, il gronde, il résonne comme un cliquetis de chaînes entre-choquées ; ilest saccañé comme les éclats d’un tonnerre voisin, ou bien il retentit avec fracas comme si ‘es masses de roches vitrifiées se brisaient dans les cavernes souterraines.”

2 “Sur la côte sud du fleuve Saint-Laurent, on voit encore ce qu'on appelle dans le pays labbutis du diable, c'est-à-dire que sur trois lieues de front, sur plus de cent lieues de longueur, tous les arbres de cette immense forêt furent abattus, et ne se sont jamais relevés” (Latour, p. 185.)

Ce dernier phénomène fut également remarqué lors du tremblement de terre qui ravagea la vallée du Mississipi en 1811. Nombre d'arbres y périrent, leurs racines ayant été arrachées et brisées par les ondulations qui se succédèrent durant trois mois consécutifs, On vit aussi à cette occasion de grandes quantités d’eau mêlée de sable, de boue et de parcelles de matière charbonneuse, jaillir du sol.

3 Ilest digne de remarque que lorsque, dans les ondulations terrestres, l'extrême limite de l'élasticité des corps est dépassée, et que des ruptures s’opèrent, les crevasses livrent passage à des gaz.

Cette première secousse dura près d’une demi-heure ; toutefois ce ne fut que durant l'espace d’un quart d'heure qu'elle se fit sentir dans toute sa violence. Les sauvages chrétiens regardaient cet événement comme un châtiment de Dieu qui les punissait des excès qu'ils avaient commis en buvant de l'eau-de-vie que les mauvais Français leur avaient donnée. Les sauvages payens croyaient que c'étaient les âmes de leurs ancêtres qui voulaient rentrer er possession de leurs anciennes terres de chasse, et ils faisaient de bruyantes décharges de mousqueterie pour les forcer à retourner au pays des âmes.

A peine commençait-on à se remettre de la panique causée par la première secousse, qu'on en éprouva une seconde sur les huit heures du soir, laquelle redoubla de violence deux fois dans une heure. Il y eut plusieurs autres ébranlements, d’une intensité variable, cette même nuit; une personne en compta trente-deux, mais six seulemeut furent bien sensibles.

Ce qu'il y eut aussi de remarquable dans ce tremblement de terre, ce fut sa longue durée. Les secousses se firent sentir durant l’espace de sept mois. Parfois ce n’était qu'un simple frémissement du sol; d’autres fois c’étaient des ébranlements rudes et saccadés. # En certains endroits, dit le P. Lalemant, comme dans les montagnes que nous avons à dos, le tintamarre et le trémoussement y ont été perpétuels pendant un long temps ; en d’autres endroits, comme Tadoussac, il y tremblait d'ordinaire deux ou trois fois le jour avec de grands efforts, et nous avons remarqué qu'aux lieux plus élevés l'émotion était moindre qu'au pays plat.”

“ Parmi toutes ces terreurs, dit Marie de l’Incarnation, on ne savait à quoi le tout aboutirait. Quand nous nous trouvions à la fin de la journée, nous nous mettions dans la disposition d’être englouties en quelque abîime durant la nuit ; le jour étant venu, nous attendions la mort continuellement, ne voyant pas un moment assuré à notre vie. En un mot, on séchait dans l'attente de quelque malheur universel.”

Le nombre et la durée des secousses des tremblements de terre sont très variables. Généralement la commotion est unique, ou il s’en produit deux ou t'ois au plus. Mais il arrive parfois que les vibrations se succèdent à des intervalles assez rapprochées pendant des mois et même des années. Le tremblement de terre de Java, du 5 janvier 1699, ne comprit pas moins de 208 violentes secousses. En 1856, il y eut à Honduras 108 secousses dans une seule semaine, et aux îles Sandwich, en 1868, un même tremblement de terre dura plusieurs mois de suite, et on compta 2,000 secousses dans un mois. Du 28 octobre 1746 au 27 février 1747, on compta également, au Pérou, 451 commotions. Le tremblement de terre qui paraît avoir duré le plus longtemps est celui de Calabre, qui ébranla le soi presque quotidiennement de 1783 à la fin de 1786.

On sait que la région de la baie Saint-Paul, à vingt lieues et plus en aval de Québec, est le foyer ordinaire d’.àù naissent nos tremblements de terre ; mais comme une oscillation, un mouvement de l'écorce terrestre ne peut ébranler un point unique et restreint du globe, et doit nécessairement se développer sur une étendue plus considérable, l'aire d'ébranlement des tremblements de terre de 16683 embrassa la chaîne entière des Laurentides, et modifia la surface du sol sur plusieurs points.

Les secousses se firent sentir à Montréal, mais sans aucun effet désastreux ; de fait, elles ne furent pas aussi violentes à Montréal qu'aux Trois-Rivières et à Québec.

Les détails suivants furent transmis des Trois-Rivières à Québec par une personne digne de foi:

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“ La première secousse et la plus rude de toutes commença par un bruissement sem- © jable à celui du tonnerre; les maisons avaient la même agitation que la cime des arbres pendant un orage, avec un bruit qui faisait croire que le feu pétillait dans les greniers.

“ Ce premier coup dura bien une demi-heure, quoique sa plus grande force ne fût proprement parler que d'un petit quart d'heure. Il n'y en eut pas un qui ne crût que la terre dût s’entrouvrir. Au reste, nous avons remarqué que, comme ce tremblement de terre est quasi sans relâche, aussi n'est-il pas dans la même égalité : tantôt il imite le branle d’un grand vaisseau qui se manie lentement sur ses ancres, ce qui cause à plusieurs des étourdisements de tête ; tantôt Vagitation est irrégulière et précipitée par divers élancements, quelquefois assez rudes, quelquefois plus modérés. Le plus ordinaire est un petit trémoussement qui se rend sensible lorsque l'on est hors du bruit et en repos. Selon le rapport de plusieurs de nos Français et de nos sauvages, témoins oculaires, bien avant dans notre fleuve des Trois-Rivières, à cinq ou six lieues d'ici, les côtes qui bordent la rivière de part et d'autre, et qui étaient d’une prodigieuse hauteur sont aplanies, ayant été enlevées de dessus leur fondements et déracinées jusqu'au niveau de l'eau. Ces deux montagnes, avec toutes leurs forêts, ayant été ainsi renversées dans la rivière, y formèrent une puissante digue, qui obligea ce fleuve à changer de lit et à se répandre sur de grandes plaines nouvellement découvertes, minant néanmoins touces ces terres éboulées, et les démélant petit à petit avec les eaux de la rivière, qui en sont encore si épaisses et si troubles, qu'elles font changer de couleur à tout le grand fleuve de Saint- Lavrent. Jugez combien il faut de terre tous les jours pour continuer depuis près de trois mois à rouler ses eaux toujours pleines de fange.

“ L'on voit de nouveaux lacs où il n’y en eut jamais; on ne voit plus certaines montagnes qui sont engouffrées ; plusieurs sauts sont aplanis ; plusieurs rivières ne paraissent plus; la terre s’est fendue en bien des endroits et a ouvert des précipices dont on ne trouve point le fond. Enfin il s'est fait une telle confusion de bois renversés et abîmés, qu’on voit à présent des campagnes de plus de mille arpents toutes rases comme si elles étaient toutes fraichement labourées, là où peu auparavant il n'y avait que des forêts ‘”.

La partie du pays qui semble avoir le plus souffert de ces convulsions de la nature est celle comprise entre le cap Tourmente et Tadoussac.

On signale un fait singulier arrivé dans ce premier endroit au commencement de juillet. Pendant plusieurs jours il y eut des tourbillons et des orages furieux du côté du cap ; puis, une nuit, les habitants entendirent un bruit épouvantable causé par un torrent d’eau qui tomba des montagnes avec une abondance et une force extraordinaires, déracinant les arbres, démolissant et emportant les habitations qui se trouvaient sur son passage. Une grange qu'on venait de terminer, fut transportée tout entière à une distance de deux lieues, où elle se brisa sur les roches. Les nombreux bestiaux qui paissaient dans les belles prairies qui se voyaient là furent rejetés pêle-mêle à travers les arbres renversés, et emportés par la rapidité des eaux. Plusieurs cependant purent être retirés de cette position, après le passage du torrent. Les semences furent ruinées, la terre étant emportée sur une superficie de douze arpents, au point de laisser la roche toute nue.

C’est surtout dans le voisinage des côtes que les affaissements ou effondrements du

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