Le trésor de guerre
Il y a deux ans, le chancelier de l'Échiquier disait à la Chambre des communes : « Le crédit en temps de guerre forme une réserve inappréciable, aussi puissante que canons, vaisseaux ou soldats; c'est elle qui alimente tous les autres moyens de défense. Dans les conditions modernes, il est indispensable, au début d'une guerre, d'être à même de répandre les grosses sommes qui sont nécessaires pour une lutte soudaine et vitale... C'est là votre trésor! N'y touchez pas, si vous voulez prouver aux autres pays votre ferme résolution de défendre votre emphe ! » Ces paroles auraient dû provoquer un salutaire retour sur nous-mêmes. La France, en effet, se préoccupe-t-elle suffisamment du trésor de guerre que Sir William Harcourt conseille avec un soin jaloux à ses compatriotes de conserver intact? Sans doute, l'énormité de nos budgets de la guerre cl de la marine témoigne de la |)uissancc de nos engins d'attaque et de défense. A ce point de vue, évidemment, nous n'avons pas craint d'envisager les terribles éventualités que Dieu nous épargnera peut-être. Mais sullit-il
de posséder des canons, des forteresses, des arsenaux, des hommes exercés au métier des armes, pour affronter en sécurité le jour fatal? A ce moment, un immense effort financier deviendra nécessaire, au début d'abord, puis un plus grand encore, si la lutte se prolonge. Alors, le premier vaincu risquera fort d'être celui qui sera le premier ruiné ; la faillite sonnera le glas de la défaite. Etudions donc ce que vaut chez nous ce nerf de la guerre.
Le mot trésor de guerre n'a plus du tout aujourd'hui la signification d'autrefois. Dans l'antiquité, dans les siècles passés, au début même de ce siècle-ci, le trésor de guerre représentait simplement une masse d'espèces métalliques enfouies en lieu sûr. Les souvenirs des trésors accumulés par les rois de Perse à Suse, à Ecbatane, éblouissent encore nos imaginations d'écoliers; les Grecs, les Romains s'enrichirent des trésors conquis sur leurs ennemis : eux-mêmes en formèrent à leur tour, qui furent gaspillés ou pillés. L'économiste David Hume, auteur des Discours politiques, y a résumé tout ce qui peut être dit sur l'histoire archaïque des trésors de guerre : il montre la république d'Athènes amassant dans sa citadelle, entre les guerres de Médie et du Péloponnèse, plus de dix mille talents, que le peuple dissipa, d'ailleurs, en entreprises imprudentes ; Paul-Emile rapportant a Rome le trésor de la Macédoine; les Ptolémées, dont les réserves atteignirent un chiffre tellement prodigieux que nous n'osons le citer; César enfonçant les portes des caves du temple de Saturne, où les Romains, depuis Publicola, conservaient Vaurum vicesimariuîn. <( De la sorte, il pilla le patrimoine du peuple romain avant que d'avoir ravi son empire ! » David Hume remonte jusqu'à Ezéchias, roi de Juda , délenteur aussi, d'après les Ecritures, d'un trésor de guerre au moment de l'invasion de Sennachérib.
A beaucoup de siècles de là, Sully amasse vingt et un millions d'espèces dans les sous— sols de la Bastille. Enfin, le
domaine extraordinaire de Napoléon, formé du produit de ses conquêtes, auquel s'ajoutèrent les économies réalisées sur sa propre liste civile, constitua une réserve de près d'un milliard au moment de son apogée*, laquelle servit à doter les généraux, à récompenser les soldats, a encourager l'industrie, à faciliter les services du Trésor, etc., jusqvi'avix mauvais jours dont ce fut la ressource suprcme.
Les trésors de guerre ainsi constitués en espèces sonnantes, peuvent évidemment rendre des services, dans les premiers moments surtout, alors qu'il importe de s'approvisionner d'argent comptant sans bruit ni délais. La preuve en est que, aujourd'hui encore, l'Allemagne détient enfermée dans les oubliettes de la forteresse de Spandau une partie de l'indemnité de guerre que la France lui a versée il y a plus de vingt ans. Le Traité de la science des finances de M. Paul Leroy-Beau lieu s'attache à réhabiliter ces sortes de réserves prévoyantes^, mais à titre d'expédient de la première heure, et il a soin de déclarer que le véritable ti ésor de la guerre n'est pas la.
Aujourd'hui, en eïïbt, le véritable trésor de guerre n'est plus là, chacun le reconnaît. Uctirer de la circulation, à grands frais, pendant de longues années de paix, quelques centaines de millions de francs au maximum, est un procédé non seulement démodé, mais absolument insuffisant : les guerres modernes, pour peu qu'elles se prolongent, absorberont de telles masses de capitaux, qu'un réservoir bien autrement abondant doit pourvoir k leur alimentation.
Or, ce réservoir abondant, d'une abondance presque indéfinie, existe; il est à la disposition de tous ceux qui voudront et sauront y puiser : c'est le réservoir môme de la fortune publiqvie, l'argent de tout le monde, le fonds des épargnes et des disponibilités individuelles. Voila qu^i vaut mieux que les trésors cachés sous terre! Ce fonds commun, tant que dure la paix, demeure fructueusement dans les mains de ses détenteurs; mais, au premier appel, si la confiance le sollicite, il aiïlue et se renouvelle avec une merveilleuse fécondité.
I. Le compte du domaine extraordinaire n'a jamais clé public; ce serait une étude curieuse que de le reconstituer.
T. Fiirc le Traité de la science des Ji/uuiccs, par M. Puul Lcroj-ncaulicu, 5*' édition, a'* volume.
A ranliquc conceplion du trésor de guerre enfoui sous le sol, se substitue donc la conception moderne du trésor de guerre à ciel ouvert, disponible et productif entre les mains de la i;iation, jusqu'au jour des besoins publics.
Seulement intervient ici la question essentielle et particulièrement délicate : ces capitaux que la nation détient ne s'offrent pas sans conditions. Celuî-là seul qui les mérite réussît a les capter. Et pour les mériter, pour posséder ce précieux privilège d'attirer à soi les capitavix, il faut du crédit, c'est— àdire inspirer confiance par une solide situation financière.
Cette solide situation financière, d'oLi découle le crédit, ne résulte pas seulement de la fidélité aux engagements passés. Les prêteurs ne trouvent pas suHisant qu'un Etat ait toujours jusque-là correctement fait face à ses échéances. Ils portent leurs exigences sur l'avenir, et s'enquièrent surtout si les budgets et les forces contributives du pays seront encore de force à supporter l'épreuve des charges nouvelles qui vont lui incomber.
Cherchons donc ce que pourra valoir dans l'avenir le crédit de la France.
Le public, auquel les indices élémentaires suffisent, se borne à mesurer le crédit de chaque Etat sur le cours de ses rentes. La cote de la Bourse, en effet, où tout pays qui se respecte fait inscrire ses dettes, classe quotidiennement chacune d'elles suivant le degré d'estime de leurs clients respectifs.
A ce point de vue, la France jouirait d*un excellent crédit : sa rente 3 p. loo dépasse le pair de plusieurs points. La rente anglaise conserve toujours, sans doute, une avance assez marquée sur la rente française, puisque, constituée à 2 3//i, elle cote 108 ou 1 10, ce qui se traduit par douze ou quinze jDoints à son profité Mais, avant la guerre, il y a trente ans, l'écart était bien plus considérable encore, lorsque le 3 p. 100 français ne
I. Et encore ne tenons-nous pas compte de Vincome tax qui frappe la renie anglaise, tandis que la nôtre est Tranche d'impôt. Cette considération ajouterait deux ou trois nouveaux points environ aux points d'écart déjà constatés.
LE TRKSOH DK GUERRE
valait que 69.91 \ tandis que le A p. 100 anglais valait déjà 9») ; soit vingt— trois points à notre détriment, au lieu de quinze seulement aujourd'hui. Le crédit de la France a donc progressé intrinsèquement et relativement : c'est, dès le début, une heureuse constatation.
N'oublions pas cependant que la rente française, en somme, n'a monté ni plus vite ni plus haut que les autres fonds d'Etat des pays à finances régulières. Depuis que le déclassement du taux de l'intérêt a élevé les cours de toutes les valeurs de premier ordre, les rentes belge, égyptienne, suisse, hollandaise, danoise, etc., et française, calculées en 3 p. 100, se nivellent a peu près autour du pair.
Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure de la hausse de nos renies ; il ne faut pas surtout vouloir l'attribuer, comme on le fait souvent, a des moyens artificiels, car ces moyens n'ont jamais qu'une action éphémère ; or, voilà quatre ans déjà que le pair est atteint et dépassé chez nous. Puis, les achats des caisses d'épargne dont on tirait spécialement argument, ont complètement cessé depuis le milieu de l'année 1896, et néanmoins le pair n'a pas été perdu.
Une poussée persistante , provenant de l'abondance de l'épargne, de la raréfaction des placements industriels, et, en outre, de l'abaissement général du taux de l'intérêt déjà signalé, a donc exercé sa très réelle action sur nos fonds publics.
Cependant , tout en admirant le cours honorable que la Bourse attribue au crédit de la France, comme nous voulons nous attacher ici plutôt à découvrir l'avenir qu'à décrire le j)résent, osons demander maintenant : qu'y a-t-il derrière ce crédit de la France? Supposons, par exemple, que, sur de mauvaises nouvelles, vraies ou fausses, les fonds publics subissent une brusque et violente dépression de quinze ou vingt francs, sera-ce, pour la rente française, le signal de la débâcle? Dans ce cas, puisqu'une panique suiïirait à dessiller les yeux, la hausse ne serait donc laite que d'illusions? Son fragile échafaudage, construit à la hâte, tout en apparence, serait incapable de tenir contre la bourrasque? En un mot. le crédit de la France est-il à l'épreuve de la guerre?