Le trésor de la curiosité. Avec diverses notes écédé d'une lettrè a l'auteur sur la curiosité et les curieux
Vous me rappelez une imprudente promesse : vous me demandez une préface pour votre livre; vous faudrait-il aussi une dédicace? Auriez-vous, comme Félibien, un monseigneur Colbert, chevalier, baron de Seignelay et autres lieux, commandeur et grand trésorier des ordres de Sa Majesté, conseiller ordinaire en tous ses conseils, du conseil royal, contrôleur général des finances, surintendant et ordonnateur général des bâtiments, arts et manufactures de France?
Votre Colbert, à vous, c'est le public, et vous n'avez qu'à lui dire en deux ou trois tours de phrase l'histoire du nouveau livre que vous lui offrez et surtout sa pénible façon, la fouille de ces antiques cartons de la Bibliothèque, l'exhumation de tant poudreux catalogues; puis ajoutez : L'auteur de ce travail est celui qui a écrit V Histoire des Peintres, et le public fera à votre inventaire de la curiosité, tout aussi bon accueil qu'à vos charmants récits.
Voilà ma meilleure raison après celle de la paresse, cetti' berceuse de l'esprit, pour ne pas obéir sans résistance à votre première sommation. Ce n'est pas, comme vous le croyez, la nature qui me fait oublier les arts; tout ce qui
II LETTRE A L'AUTEUU
iircnloure m'y ramèno au contraire. N'ai-jc pas retrouve dans cette Touraine, des ])ocagcs et des ruisseaux pour lIol)l)ema, des fulaics et des chemins couverts pour Ruys- (lacl, des prairies animées de vaches pour Paul Potter; n'ai- je pas les agneaux de Van de Velde, les cochons de Karel Dujardin, et dans le ciel même un mirage fantastique de coucher de soleil qui me rend les heaux effets du Claude? Kntin quand toutes ces grandes et petites merveilles de la nahu-e s'éteignent dans la nuit, ne me reste-t-il pas ces vieux portraits, ces saintes familles, ces paysages si hien éclairés par la lumière du pinceau, qu'ils hrillent à la moindre lueur? La gravure enfin ne me livre-t-elle pas la reproduction de ces rares trésors de l'art dont la possession n'est permise qu'aux peuples ou aux rois?
Vous voyez donc que ce n'est pas une autre admiration qui me détourne de faire ma préface, et quand l'amitié vous ramène au milieu de nous, ne retrouvez-vous pas en moi, comme Félihien, votre dévoué Ptjmandre, fidèle à la réplique?
C'est donc simplement un scrupule bien vulgaire qui me fait hésiter à commencer votre préface. Je crains qu'elle ne nuise, non pas au mérite, mais, pour parler le langage de notre temps, au succès, c'est-à-dire à la vente de votre Uvre, et qu'elle ne vous mette mal à l'aise avec votre éditeur. Si vous vous en souvenez, cette préface devait être un résumé des qualités de l'esprit et de l'àme qui distinguent les amateurs de tableaux, de dessins et d'estampes. Mais les gens dont vous voulez que je parle, sont les premiers acheteurs de votre livre, et peut-être seront-ils moins curieux de le lire s'ils s'attendent à y rencontrer leurs porhails.
J'ai trouvé cependant un moyen à l'aide duquel la préface servira le livre. Les personnages que vous me demandez de iiulli-e en scène seront tous pris en dehors de nohe lemps, de manière (|ne pas un \ivaul ne suit nommé. Les juge-
SI u I. \ cuKiosufc;. III
incnls portés par moi seront rares et ne se produiront que sous la protection des opinions d'il y a cenl ans an moins, de sorte (jue dans cette renconlie tl'ondtres il ne pnisse y avoir personne de blessé. Que si quelqu'un d'aujourd'hui se reconnaissait dans ces portraits d'autrefois, il Ihiidrait qu'il eût plus de vanité encore que de susceplihiiilé.
Amateur est un mot de date assez récente et dont l'origine ne remonte qu'à l'époque où la pauvreté prétentieuse du langage a imaginé deux orthographes pour les dessins de l'esprit et pour ceux du crayon. La langue qui a suffi à Corneille, à Boileau, à Molière appelait curieux ceux qu'on nomme aujourd'hui amateurs. La curiosité renfermait tous les trésors de l'art. Tout le monde savait alors ce qu'il fallait entendre d'un curieux. Aujourd'hui on ne saurait comprendre ce qu'on entend par un amateur, si l'on n'y ajoute le nom de la chose qu'il aime; et la curiosité ne signifie plus que le bric-à-brac. Si je disais que tel banquier ou tel milord est curieux, il se fâcherait tout rouge et votre livre aurait un acheteur de moins, et cependant Louis XIV fut un curieux, car la galerie du Louvre n'est autre chose que le cabinet du roi sur une plus grande échelle. Le régent, les seigneurs, les princes de l'Église, les financiers d'esprit, les ministres, les royales maîtresses et les grands artistes du siècle dernier se sont honorés du titre de curieux.
La Bruyère leur a consacré presque une moitié de chapitre, et tout en se raillant de leurs manies il les a glorieusement placés dans ce tableau toujours vivant des faiblesses et des ridicules de l'humanité.
Suivant La Bruyère, la curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, pour ce qu'on a et que les autres n'ont pas; ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru , à ce qui est à la mode-; ce n'est pas un amusement mais une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à
,y LKTTKE A L'AUTEUR
l'amour cl à rambilioii que par la pctilcsse do son ohjrl. Ce n'est pas une passion qu'on a généralcmcnl pour les clioses rares cl qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine cliost: qui est rare et pourtant à la mode.
Après avoir ainsi défini la curiosité, La Bruyère trace des portraits du curieux, il donne successivement le relief du ridicule aux tleuristes, aux curieux de fruits, de btltimcnts, d'oiseaux, d'insectes et enfin aux curieux de co- (juilles, de livres, de vieux meubles et d'estampes. Ces trois variétés sont les plus connues et sont de celles qui doivent figurer dans notre préface. Je ne citerai de ces portraits que celui du curieux d'estampes :
« Damocède (c'est-à-dire l'abbé de Marolles) vous élalc et vous mon Ire ses estampes. Vous en rencontrez une ([ui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le petit pont ou la rue neuve : il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très-cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il y a de meilleur. J'ai, continue-t-il, une sensible affliction et qui m'obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Calot , hormis une seule qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Calot; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe et je désespère enfin d'y réussir; cela est bien rude ! »
Le curieux d'estampes est réellement plus sujet à manie que le curieux de tableaux. Les estampes les plus recherchées et pourtant les plus rares ne sont pas toujours les meilleures. La nécessité pour certains curieux de compléter l'ieuvre d'un uîaitre graveur, les conduit nécessairenienl à rechercher le bon, le médiocre et le mauvais; de ce
snu i.A cl iuosirK. v
«lu'uiic estampe e(insei\e une ieiMai(|iie ou île ee(|ii'il lui iimn([ii(; (iiieUjiies laillis ou eonhe-lailles, (jui lonl voir ((u'ello est plus ancienne d'épreuve, il ne s'ensuit pas tonjours qu'elle soit meilleure, car d'ordinaire les maîtres ont letouclié leurs piauches pour les améliorer et les compléter.
La manie pénètre aussi dans les préférences des curieux <li! tableaux : ainsi tel admirateur passionné de l'école italienne condamne sans pitié tout ce (pii n'a pas été peint à Florence, à Bologne, à Rome, à Parme ou à Venise, et témoigne pour Kendjrandt, Kubens et Van Dyck la même horreur que Louis XIV pour Téniers; il ne tolère Le Poussin, Lcsueur et Lebrun que parce qu'ils se sont formés sur les modèles de Rome, de Florence et de Bologne, et qu'il regarde l'école franijaise comme une colonie de l'école italienne. Tel critiipie profond arrête la peinture au xv siècle, n'adjuet que les fresques, et proscrit la toile et l'huile. Pour lui Rapiiaëi donna le signal de la décadence, les Carraclie sont d'abominables corrupteurs, et il fait un crime au Dominiquin d'avoir été leur élève.
De grands artistes dont le plus grand mérite est quelquefois d'avoir heureusement imilé ces maîhes corrupteurs ou corrompus, ont professé cette hérésie du purisme exagéré.
Reynolds disait aussi que les écoles flamande et hollandaise ont cherché à s'écarter du grand style et à mériter des éloges par des qualités médiocres. Il trouvait les banibochades de Téniers, de Brauvver et d'Ostade excellentes en leur genre; mais il ajoutait : « Le mérite de ces ouvrages et l'estime qu'on en fait, sont en proportion de ce que ces sujets communs et bas, et la manière dont les passions y sont rendues, tiennent plus ou moins de la grande et belle nature. Ce même principe peut être appliqué aux batailles de Bourguignon et aux galanteries de Wattcau; on peut même l'étendre aux paysages de Claude et aux marines île