VI LETTRE A L'AUTEUR
Van de Velde. Tous ces artistes peuvent avoir les mêmes prétentions au titre de peintre, qu'un satirique, un faiseur d'épigrammes, de sonnets, d'élégies, de poèmes didactiques, a le droit d'aspirer au titre de poëte. »
Cette sévérité sied à un maître s'adressant à des élèves qui pour la plupart ne seront jamais que des imitateurs. Il leur recommande les modèles sur les traces desquels on ne peut jamais s'égarer; mais les préceptes qui s'adressent au peintre ne sont pas faits pour le curieux; et quel tort ne ferait-on pas à une collection de tableaux, s'il fallait en exclure Téniers, Brauwcr, Ostade, Le Bourguignon, Watteau, Claude et Van de Velde?
A côté de la jouissance de la vue, il y a celle de la possession, celle qui se satisfait au coin du foyer, qui dispense d'aller à certains jours frapper à la porte des musées ou solliciter la faveur d'une courte admission dans les galeries de quelques princes de la richesse.
Pour avoir des tableaux, il faut nécessairement être moins exclusif et croire que Léonard de Vinci, Raphaël et Titien n'ont pas emporté dans leur tombe tous les secrets de la peinture. Leurs chefs-d'œuvre sont depuis longtemps hors de la circulation, ils sont la propriété inaliénable des états qui les possèdent. Enlevés, repris tour à tour par la conquête, c'est la seule hérédité, la seule légitimité que les révolutions respectent; mais ces chefs-d'œuvre eux-mêmes sont-ils bien les véritables productions de ces héros de l'art? L'original est-il à Paris, à Londres, à Florence, à Rome, à Munich, à Vienne, à Dresde ou à Berlin? Il n'est pas jusqu'à Saint-Pétersbourg qui ne s'indigne de ne posséder qu'une copie. L'Europe entière se dispute les œuvres de quelques grands maîtres qui, malgré la fécondité de leur génie, n'ont que trop peu produit. Et ces œuvres si rares dont l'authenticité n'est pas contestée, s'il en est, qu'ontelles conservé de la main du maître, et que ne leur ont pas enlevé le temps et les ravages de la restauration? Ainsi, de
se H i..\ i:i: uiosi ik. vu
sévérité eu exclusion, ou en arriverait presque à couclure que le polit nombre de tableaux dignes de l'admiration humaine ont disparu.
Il faut prendre les arts comme ils viennent et comme ils sont. Il faut être curieux de tout ce qui charme les yeux et l'esprit. A ce compte, ou peut avoir môme des tulipes, des oiseaux et des papillons, à plus forte raison des demeures commodes et élégamment ornées, des meubles précieux, de beaux bronzes, des gravures, des dessins, des tableaux. Que le goût soit comme l'esprit, qu'il ne se hisse pas sur d'inaccessibles hauteurs, qu'il soit cette faculté de tous les instants qui s'applique à tous les sujets, et qui se renouvelle sans cesse par l'inépuisable ressource du naturel.
C'était surtout la qualité de ces bienheureux du siècle dernier, des dignes possesseurs de ces bons tableaux de toutes les écoles et de tous les genres, dispersés depuis longtemps pour la plupart, et dont se sont enrichis notre musée et les grandes collections d'Angleterre, cercle d'esprits d'élite où se coudoyent les marchands de tableaux, les écrivains de catalogues, les magistrats, les financiers, les gros bourgeois, les maréchaux de France, les grandes dames et jusqu'aux favorites de la royauté libertine.
L'histoire des peintres se complète par celle des curieux, et les catalogues de leurs cabinets doivent èh*e recherchés comme des mémoires. C'est là l'idée qui vous a conduit à l'élude, en apparence si ingrate, de cet état civil des tableaux, des dessins, des estampes, des bronzes, des terres cuites, des pierres gravées, des porcelaines, du laque, des vieux meubles. Ce travail de commissaire priseur est devenu dans vos mains une œuvre littéraire.
Les curieux datent de loin : il y en avait dans l'antitiuite. Les lettres de Pline, les épîtres de Cicéron, les ruines de Rome, de Pompéia et d'Herculanum en font foi. Ces consuls et proconsuls, grands ravageurs du monde, se lais-
MU LETTRE A L'AUTEUU
saient aller à l'amour de l'art dans leurs moments de repos. Mais je ne ferai pas l'histoire des curieux d'Athènes et de Rome, comme Fclihien et Florent Lecomte ont écrit celle de Phidias et de Zcuxis. Il y a entre eux et nous le grand abîme de la barbarie. C'est déjà remonter assez loin que de retourner aux curieux qui ont suivi la Renaissance.
Dans cette première époque de la curiosité, les seuls curieux de tableaux, tels qu'on les entend aujourd'hui, c'étaient les rois et les papes, Charles-Quint, François I", F^éon X, quelques princes et cardinaux de l'Italie ; mais les grands seigneurs et encore moins les gros bourgeois et les artistes ne se permettaient pas la possession d'une galerie de tableaux. Les peintres d'Italie travaillèrent d'abord pour l'église. Ce ne fut qu'à la fm du xv^ siècle que la peinture s'étendit au delà de la reproduction des choses saintes, (lu'elle aborda le portrait, les sujets de la Fable, la décoration môme. Les marchands de tableaux vinrent avant les collecteurs. Les Vénitiens et les Flamands furent les premiers à faire des peintures pour le commerce. On commença par les vendre dans les marchés, comme aujourd'hui les almanachs et les images, et, comme il y a deux siècles, le jeune Murillo vendait sa charmante pacotille aux foires de Séville et de Cadix.
Le goût des dessins était plus facile à satisfaire, et encore l)ien que Laurent de Médicis le Magnifique soit le premier collecteur connu, il eut bientôt de nombreux imitateurs qui n'étaient pas comme lui heureux possesseurs d'une opulente république,
Laurent de Médicis avait, pour l'instruction des jeunes artistes , réuni un grand nombre de dessins, de cartons et de modèles par Donalo, Masaccio, Paolo Uccello, Fra Giovanni, Fra Filippo. Lorsque son fds Pierre fut banni de Florence en I i'J4, cette collection fut vendue, mais la plus grande partie fut restituée à Julien de Médicis et elle était conservée dans le cabinet du ducCôme, du temps de Vasari.
s LU i,A CllUOSlTE. IX
Hapliaël ne pouvanl lui soûl ivciicillir, comme il Tcùl voulu, tout ce (ju'il y a de plus aduiirable daus les productions de la nature, et dans les ouvrages de l'ail, dont rélude est si nécessaire à un peintre, occupait ses élèves à dessiner ce qu'il y avait de plus beau en Italie, soit dans les différentes vues des paysages et des lieux les plus agérables, soit dans les temples et dans les palais, soit daus les peintures anciennes, soit dans les bas-reliefs et les statues anti- (pies. On dit môme que Rapliaël envoyait jusqu'en Grèce dessiner ce qui restait encore de beau et de considérable.
Jules Romain était aussi un curieux ; il avait un grand goût pour les médailles, et la belle collection qu'il avait formée était admirée par de nombreux visiteurs.
Vasari , dans sa Vie des Peintres, cite souvent sa propre collection de dessins. Il est à présumer que bon dessinateur lui-même, contemporain des grands maîtres, il avait fait un heureux choix. Ses dessins étaient placés dans de grands volumes, de chaque côté de la feuille. Pour plus d'élégance, les bordures en étaient ornées par Yasari ou ses élèves, et le nom du maitre écrit au bas en beaux caractères. Ce précieux livre fut, dit-on, apporté en France dans le xvu*^ siècle par un marchand, qui vendit les dessins en détail... le traître!
Le cardinal Léopold de Toscane avait réuni plusieurs milliers de dessins depuis Cimabue, le restaura leur de la peinture, jusqu'aux maîtres de son temps. Baldinucci lui conseilla de les placer dans des volumes, d'après un ordre chronologique, pour en faire une sorte d'histoire de l'art; le cardinal la laissa à son neveu le grand-duc Corne 111, et plus tard elle comptait plus de cent volumes.
Antonio Vassilacchi, élève de Paul Véronèse, né en 4o56, possédait une belle collection de dessins de Raphaël, de Michel-Ange, du Parmesan, de Périno del Vaga, du Titien et surtout de Paul Véronèse. La réputation de ce curieux
X LETTRE A L'AUTEIR
lui attirait la visite des princes, des ambassadeurs, dos peintres qui allaient à Venise.
Les Anglais prétendent à l'honneur d'avoir possédé la première grande collection formée par un curieux qui n'était ni pape, ni roi, ni prince, lord Arundel, de l'illustre maison des Howard. Ce grand seigneur donna l'exemple au prince Henri , au prince de Galles, depuis Charles I", et à l'élégant Buckingham; il fut le premier qui montra à l'Angleterre les statues de Rome et d'Athènes; il en orna les jardins et les galeries d'Arundel-House. 11 employait à ses recherches M. Petty, oncle de sir William Petty, l'ancêtre de lord Landsdowne qui lui-même possède aujourd'hui une magnifique collection de tableaux. M. Petty bravait toutes les fatigues et tous les dangers pour satisfaire la noble passion de son patron. Il mangeait avec les Grecs d'alors, ce que Peacham, l'auteur du Complet Gentleman, considère comme la plus grande preuve que l'on pût donner de l'amour de l'art. Dans un de ces voyages, le vaisseau qui portait M. Petty et sa collection , fut assailli par une tempête ; il se sauva, mais il perdit ses curiosités.
Lord Arundel acheta des tableaux, des antiquités et des médailles à Henri Van der Borcht d'Anvers, et il associa le fds de ce peintre aux recherches dont il chargea M. Petty en Italie. Il était généreux et protégeait les artistes. Il découvrit le génie du grand architecte Inigo Jones, et il introduisit à Londres, si souvent ravagée par les incendies, la construction des maisons en briques. Dans son ambassade à Vienne, il rencontra HoUar à Prague et l'amena en Angleterre pour lui faire graver un grand nombre des tableaux, dessins et curiosités de sa collection. Lord Arundel poussait l'amour de l'art jusqu'à dire qu'on ne pouvait être homme de bien, si l'on ne savait un peu dessiner.
Au commencement des troubles, lord Arundel quitta l'Anglelerre, transporta sa collection à Anvers et mourut i)eu de temps après à Padoue. Il partagea sa propriété
SUR L.\ CllUOSm;:. XI
mobilière entre ses deux lils, lord Maltravcrs et le vicomte Stnifford, d'où viennent les ducs de Norfolk. Ce qu'il y avait de plus précieux ap[)arlonail à la duciicsse de Norfolk ; elle avait besoin d'argent et vendit les statues pour 300 liv. slerl. à lord Pouifret, et sa veuve les donjiaà ri'niversité d'Oxford qui i)ossédait déjà une partie de la collection des marbres d'Arundel. La duchesse légua les camées elles pierres gravées à son second mari , lord Jermayne. On y remarquait le Mariage de l'Amour et de Psyclié (jui est regardé comme le plus bel œuvre du travail antique; les médailles et les monnaies passèrent dans les mains de lord Winchelsea, et en 169() furent vendues à M. Thomas Hall. On démolit en 1678 Arundel-House. Le reste des curiosités fut vendu en 1720. On y remarquait la tète d'Homère qui avait été apportée de Conslanlinople, et qui est représentée dans un portrait du comte et de la comtesse d'Arundel par Van Dyck. Le comte a près de lui un globe, il montre Madagascar, où il songeait à former une colonie.
Lord Arundel avait voulu faire transporter en Angleterre l'obélisque qui depuis a été érigé sur la place Navone à Rome, et il offrit au duc de Buckingham 7,000 liv. sterl. en argent ou en terres pour YEcce Homo du Titien, dans lequel figurent les portraits du Pape, de Charles-Quint et de Soliman.
La collection de lord Arundel, répartie dans sa maison et son jardin de Londres et dans ses jardins de Lambelh, comprenait trente -sept statues, cent vingt- huit bustes, deux cent cinquante marbres avec inscriptions et basreliefs et un grand nombre de tombeaux et de fragments. H avait un goût tout particulier pour les tableaux et les dessins d'Holbein, dont il avait rassemblé un grand nombre.
A la fin du xvir siècle et pendant le siècle dernier, les débris de la collection Arundel étaient considérés comme des reliques, et on les a exploitées comme celles des saints:
XII I.ETïUr, A LA U TE U 11
on en a beancoup l'ahriqué; mais aujourd'hui, le souvenir Je celte colleclion ne vit guère que dans la mémoire de ({uelques curieux. Les marchands n'en parlent plus; c'est à peine si de loin en loin on retrouve la marque du possesseur, une pclite étoile, sur quelques dessins.
Lord Arundel eut l'honneur d'être peint par Ruhens et ()ar Van Dyck. Ce dernier le représenta avec son pctit-lils le cardinal Howard ; il avait commandé à Van Dyck un grand tableau de famille, mais les troubles en empêchèrent l'exécution, et il n'y eut de fait que le dessin.
Il existe un autre portrait de lord Arundel qui, pour être moins agréablement exécuté que ceux de ces grands peintres, n'en mérite pas moins d'être cité, c'est celui que lord Clarcndon a tracé dans son Histoire de la rébellion et des (/lierres civiles de f Angleterre. On y retrouve ce dédain des grands artisans de la politique, pour les gens qui préfèrent à son pénible, et souvent bien inutile labeur, les jouissances de la curiosité '.
Le duc de Buckingham, l'homme le plus élégant de son |)ays et même de son temps, suivait par vanité lord
1. Lo comte d'Amndel, par son droit et par sa qualité de lord grand jiiaréclial, était le premier dans le conseil : il passait pour un honuie orgueilleux et vain. 11 conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le p)araîtrc; il ^e rendait quelquefois à la cour, parce qu'il n'y trouvait qu'une seule personne au-dessus de lui; mais cette seule personne au-dessus de lui ne laissait pas que de lui causer de la peine et de rempôclier de s'y rendre fréquemment. 11 n'avait aucun égard pour les favoris et les premiers ministres; il aimait mieux souffrir d'en être maltraité, d'être disgracié, d'être mis à la Tour, que de s'abaisser à la moindre complaisance envers eux.
Il passait une grande partie de son temps à voyager dans les pays étrangers. Il demeura plusieurs années en Italie avec sa femme et ses enfants. Il approuvait extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et aûêctait de les imiter. Il était très-riclie par succession, et encore plus du côté de sa femme, fille et devenue seule héritière de la maison de Shrewstniry; mais sa dépense excédait beaucoup son revenu. U voulait qu'on le crût fort savant, surtout eu ce qu'il y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait employé des sommes immenses à faire un amas
SCH I.A CI liloSITK. XIII
Aiunck'l dans une caiTière où co dernier (';(ail f;uidé par un goûl vérilaMe; il chargea sir Thomas Uoc, aml)assadeur d'Aiigleleire à Conslaniinople, de (hspiderà M. Pelty, l'agenl de lord Ariindel, les anlicpiilés de la Grèce el du Bas-Empire. Il poursuivi! aussi son rival sui- les marchés d'Italie. Sir Henry Wootton, ambassadeur à Venise, y acheta pour le duc plusieurs œuvres capitales. La loutel)uissance du favori niellait à sa disposilion les services d;^ la diplomatie de son pays, et elle eut la main phis heureuse dans le choix de ses tahleaux que dans la néi;oci;ition de ses traités. Sa collection était réunie à York Ilouse dans le Strand. Après sa mort, quelques-uns de ses tableaux hu'ent achetés par le roi, le comte de Nortuml)crland ci lord Montagu. Balhoe en a publié en 4758 un catalogue devenu très-rare. Quoiqu'il ne contienne que ce qui avait échappé à un grand nombre de détournements opérés pendant le séquestre des biens du duc par le parlement , celte partie de son musée, conservée par les soins d'un lidèlc serviteur de sa fîunille, M. Traylman, et envoyée par lui au jeune duc à Anvers, où elle fut vendue pour le
(les merveilles les plus rares et à acheter un grand nombre de Lelles statues en Italie, dont il n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. 11 était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait pas qu'il y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle, à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de renom. Il avait, dans son port, dans sa contenance, dans ses manières, toutes les apparences d'un grand homme; il affectait de porter des habits semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux portraits des plus illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le monde, et le respect de quelques-uns qui le considéraient comme représentant l'origine et la gravité de l'ancienne noblesse, dans le temps où elle était plus vénérable. Mais tout cela n'était qu'extérieur : au fond il était la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfant et les divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort afîe. tionné pour la religion et ne prenait aucun jiarti. Il avait peu de penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il pouvait jouir dii tout ce que l'on peut souhaiter. Aussi la quitta-t-il aussitôt qu'il vit commencer les troubles, et il se retira en Italie, où il est mort avec des seiuiments équivoques pour la religion dans laquelle il avait vécu.
xiv I,ETTRE A L'AUTEtTR
lairc vivre, se compose de deux cent vingt tableaux, parmi lesquels on remarque :
Dix-neuf Titien, dix- sept Tinloret, vingt-un Bassan , deux Jules Romain, deux Giorgione, treize Paul Véronèse, huit Palme, trois Guide, trois Léonard de Vinci, deux Corrège, trois Raphaël, un André del Sarte, trois Schiavone, un Albert Durer, deux Ribera , deux Pordenone , huit Holbein , deux Quentin Matzys , deux Sneyders , un Steenwick.
M. Duart, d'Anvers, acheta plusieurs de ces tableaux, mais la plus grande partie vint s'ajouter à la belle collection que l'archiduc Léopold avait réunie dans le château de Prague, et entre autres le fameux Ecce Homo du Titien.
Buckingham, pendant son ambassade en Hollande pour négocier le rétablissement du Palatinat, y acheta une curieuse collection de manuscrits arabes qu'il légua à l'université de Cambridge, dont il était chancelier.
Une des parties les plus intéressantes de la collection Buckingham provenait des vases antiques, médailles et peintures que Rubens avait rassemblés dans son palais d'Anvers. On a prétendu qu'il y avait plus de politique que de goût des arts dans cette acquisition, que le duc, en l'achetant 10,000 livres sterling, la paya dix fois plus qu'elle n'avait coûté, et qu'il ne lit ce sacrifice que pour gagner Rubens aux intérêts de l'Angleterre.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que des curiosités rassemblées par Rubens dans ses voyages aient coûté moins cher (|ue celles que le duc faisait acheter à grand bruit et par des ambassadeurs, et pour expliquer cette affaire on n'a pas besoin de la rattacher aux destinées de l'Angleterre et de l'Espagne.
C'est une manière d'embellir la diplomatie de celte éi)oque que d'y faire souvent tigurer Rubens. Il fut en effet, dans ses nombreux voyages et par ses aimables relations
suu i..\ Cl inosiTii. w
îivoc l>(';ui('(>ii[) (le rois, <l(> [niturs cl do frrands seip,nciirs, mèk' à quelques né^ocialimis ; mais licui-eusciucnt ce ne fut pas la grande affaiie de sa vie. Ou s'élonne et ajuste lilre (ju'il ail pu aulaul produite? Que seiaii-ee donc s'il avait perdu sou leiu|)s dans les chancelleries et dans les anlichambres? 11 est vrai que quelquefois Uuhcns négociait la palette à la main, La lellre suivante, écrite par lui en 16:2o, prouve qu'il n'était pas aussi ambilicux de diplomatie qu'on a bien voulu le dire :
« Le prince de Galles est le prince le plus amateur de la peinture qui soit au monde. Il a déjà quelque chose de ma main et m'a demandé, par l'agent de l'Angleterre résidant h Bruxelles, avec une telle instance mon portrait, qu'il n'y eut aucun moyen de le pouvoir refuser, encore qu'il ne semblait pas convenable d'envoyer mon portrait à un prince de celte qualité. Je vous assure que si l'alliance projetée avec l'Infante d'Espagne eiit réussi, j'eusse été contraint de faire un voyage en Angleterre; mais cette amitié en général s'étant évanouie, s'est aussi refroidi le commerce des particuliers, comme la fortune des grands tire avec elle tout le reste. Mais quant à moi, je suis aux affaires publiques l'homme le moins passionné du monde, je sauve toujours mes brayes et ma personne. »
Ce n'est pas seulement la vente de son cabinet au duc de Buckingham qui a rangé Bubens au nombre des illustres curieux; il avait éprouvé une grande peine à se dessaisir de cette première collection; il en rassembla une autre beaucoup plus riche, puisque le produit total de celle qui fut vendue après sa mort s'éleva à 109,241 florins, sans y comprendre ses camées, ses médailles, ses pierres gravées passés en Espagne, ses dessins et ses estampes vendus en 1658, que l'on estimait à 100,000 florins.
Les 109,241 florins se composent du produit d'une première vente de tableaux et curiosités qui eut lieu le 17 mars 1642 et s'éleva à 52,800 florins; une seconde vente
XVI LETTRE A L'AlîTEril
produisit 1(),r)W florins, et enfin il en fut vendu diroclement an roi d'Espaj^ne et à différentes personnes pour 40,000 florins. On n'a pas le détail des denx premières ventes, mais j'ai trouve dans des notes manuscrites que M. Van MoU, d'Anvers, a ajoutées à un exemplaire de la seconde édition des Anecdotes of paintwg par Horace Walpole, la liste curieuse des tableaux vendus au roi d'Espagne avant les deux ventes publiques.
Quatre tableaux 4,200 florins.
Un Sauveur, d'après le Titien 900
Le Supplice de saint Pierre 500
Le portrait de Titien 400
Le portrait du Tintoret 1,000
Un autre du même 120
Un saint François, par le Muliano 350
Une Nouvelle épousée, par Paul Véronèse. 350 Le portrait d'une dame, par le même.. 220 Un dessin à l'encre de Cbine, par le
môme 80
L'histoire de Psyché, par Paul Bril 650
Cérès cherchant sa lille, par Elzheimer. 450
Trois autres morceaux, par le même 1,350
Calisto au bain , d'après le Titien 1,800
Actéon , d'après le Titien 1 ,800
Vénus et Adonis, d'après le même 1,500
Europe, d'après le même 1,400
Vénus couchée, d'après le même 1,200
Une Danse d'enfants, d'après le môme. . 1,800
Une Bacchanale, d'après le même 1,800
Des Nymphes et des Satyres 880
I^a Vierge et saint George 880
Des Soldais dans une guinguette 880
Une Danse de paysans 800
Les Disciples d'Ennnaiis 800
L'Hisloire de saint George 1,000
SUU l.A CIHIOSIÏÉ. XVli
Une Chasse au cerl 700 florins.
Les Trois Grâces avec une corne (l'al)on-
dance 750
Un saint Jérôme , par Van Dyck 500
Un Couronnement d'épines , par le
môme i,000
NolrC'Seigncur arrêté dans le Jardin des
Oliviers 1,200
Au prince d'Orange :
Un tableau 800
Au sieur Descamps :
Le Martyre de saint Pierre 4,200
La Vierge, l'Enfant et saint François 600
Le Prince cardinal , à cheval 1 ,200
La Vierge dans une guirlande de fleurs. 150
Venus se regardant dans un miroir 300
A diverses personnes 4,287
Charles I" doit être cité comme un compagnon en curiosité de lord Arundel et de Buckingham. Il n'avait pas cette prodigalité des rois qui ne paient pas leurs acquisitions de leurs propres deniers. Il achetait avec mesure et avec discernement. C'était une nature élégante : excellent cavalier, tireur adroit, bon mafhcmaticicn, amateur de musique, très-versé dans l'histoire, il parlait et écrivait avec facilité plusieurs langues; en outre de tous ces mérites, c'était un curieux distingué, son appréciation était prompte et sûre; il était réellement au-dessus de tout le peuple de sa cour par la variété , par la profondeur de ses connaissances ; on prétend même qu'il pratiquait ce qu'il jugeait si bien, et qu'il faisait des dessins que Rubens corrigeait.
A peine monté sur le trône, Charles P' commença sa collection. La couronne possédait déjà quelques tableaux.
.vviii LETTRE A L'AUTEUR
Henri VIII en avait acheté plusieurs, mais en y comprenant les miniatures, sa collection ne contenait que cent vingt et une pièces. Le prince Henri avait des tableaux et des statues : Charles I" les réunit et en fit acheter en France et en Italie. Il envoya Cros'j en Espagne pour y copier les œuvres du Titien.
Quand ce goût fut connu , les offres affluèrent ; les courtisans firent hommage au roi de plusieurs œuvres d'art, et il est fait mention de ces cadeaux dans le catalogue de sa collection. Pendant le voyage de Charles, encore prince de Galles, en Espagne, le roi lui donna le célèbre tableau du Titien connu sous le nom de la Venus del Pardo et le groupe de Caïn tuant Abel, par Jean de Bologne. A la naissance de sa seconde fille , les Hollandais envoyèrent à la reine, entre autres présents, une curieuse pendule et quatre tableaux du Tintoret et du Titien.
La première et la plus importante acquisition faite par Charles P , fut celle de la galerie du duc de Mantouc ; elle eut lieu en 4627. Charles paya, dit-on, cette collection 80,000 livres sterling, somme considérable pour ce temps; elle était une des plus belles d'Italie, et les ducs de Mantoue avaient mis cent cinquante ans à la former. Ils rivalisaient avec les Médicis par leur goût pour les arts. Dans le xv« siècle, ils avaient attiré à leur cour André Mantegna, et dans le xvi% Jules Romain. On voyait dans cette collection le Triomphe de César par Mantegna, et entre autres tableaux de Raphaël, cette Sainte Famille admirée à l'Escurial sous le nom de la Perle, l'Éducation de l'Amour et deux autres allégories , parle Corrége, le Christ au tombeau, du Titien. Le roi acheta en outre d'un nommé Frosley vingt-trois tableaux de l'école italienne. Il faisait tous ses efforts pour attirer les artistes en Angleterre. Il invita sans succès l'Albane et Carie Maratte à s'y établir. Simon Vouct qui, dans sa jeunesse, avait fait quelques porirnils à Londres, fut engagé à y revenir. Le roi voulait
si'u LA crinosiTt;. m
aussi pnssrdor fiiiolqu(> cliosc do la main du Bcruin , ((ui cxécula son biisto d'apivs un i)<»ilrait de Van Dyck. Ce iut en voyant ce portrait, que le sculpteur dit (ju'il y avait quelque chose de malheureux dans la physionomie de Charles I".
Après la galerie du duc de Mantoue vint l'achat des cartons de Raphaël qui ornent le palais de Ilamptoncourt ; ils étaient passés en Flandre , depuis le temps de Léon X , où ils avaient été envoyés pour être reproduits en tapisserie, mais sans l'argent nécessaire pour cette reproduction. Rubens en parla au roi, et le marché fut conclu par son entremise.
Tout en accordant sa préférence aux grands maîtres d'Italie, Charles I" rendait justice à ceux de l'Allemagne et de la Hollande ; il avait des tableaux d'Holbein , d'Albert Durer, de Penz, de Cranach, de Lucas de Leyde, d'Antoine More. Il fit tout pour garder Rubens en Angleterre; nonseulement il le chargea de peindre la grande salle de Whitchall construite par Inigo Jones, mais il lui commanda plusieurs tableaux, et l'on sait que pendant dix ans Van Dyck travailla pour lui.
Il existe trois catalogues de la galerie de Charles I", publiés par Bathoe et devenus fort rares. Le premier contient un extrait de tous les tableaux et sculptures que le roi possédait. Ces tableaux, dispersés dans les maisons royales, s'élevaient à 1,387 et les sculptures à 399. Dans tout cela il n'y a que 88 tableaux cités comme œuvres capitales, dont l'estimation et les prix de vente sont indiqués. Le second document est un catalogue dressé par Van der Dort, conservateur des collections royales , qui contient 77 tableaux de plus petite dimension , ornant le palais de Saint-James et toutes les œuvres d'art de Whilehall que renfermait la principale galerie. Il y avait 497 tableaux, y compris les miniatures, et 79 sculptures. Mais , parmi les 574 tableaux énumérés dans ce catalogue , il n'y en a que 38, des 88 qui ,
-SX LETTRE A L'AUTEUR
dans l'cxtrail, sont ro])jet d'une mention spéciale. Comme, en oulrc de ces 38 pièces, il y en a 216 de grands maîtres, telles que l'Éducation de l'Amour, par le Corrége, et les Disciples d'Emmaus,par le Titien, on peut en conclure que Sommerset House, Hamploncourt, Saint-James et Whitehall contenaient encore beaucoup d'autres richesses, ce qui est confirmé par le catalogue de Jacques II. On y voit d'abord deux Raphaël, deux Giorgion, deux Parmesan et un Titien, indiqués comme ayant fait partie de la collection de Charles I", et qui ne sont pas compris dans les 88 du catalogue Van der Dort. En y ajoutant ces 7 tableaux, on ne trouve encore que 629 sur les 1,387 que possédait Charles I*"^. Mais, dans le catalogue de Jacques II , il y a un nombre considérable d'autres tableaux sous les noms de Léonard de Vinci, Raphaël, Jules Romain, Giorgione, Titien, les deux Palme, Paul Véronèse, Tintoret, Rassan, Parmesan, Holbein, Rubens et Van Dyck, qui ne font partie ni des 88, ni du catalogue Van der Dort. Jacques II avait reçu ces tableaux de son frère Charles II, et ce que l'on sait du goût de ces deux princes permet de penser que ce (ju'il y avait de mieux dans leurs galeries venait de Charles P\
En ne comptant que ce qui, dans ces catalogues, est indiqué comme venant positivement de cette source, on y trouve un Léonard de Vinci , trois André del Sarte , treize Raphaël, vingt-trois Jules Romain, un Perino del Vaga, un Garofalo, un Luini, neuf Corrége, onze Parmesan, cinq Giorgion, quarante-cinq Titien, quatre Pordenone, un Sébastien del Piombo,cinq Palme le Vieux, quatre Paul Véronèse , deux Annibal Carrache , quatre Guide , trois Albert Durer, onze Holbein , sept Lucas de Leyde , deux Jean de Mabeuse, six Rubens, dix-huit Van Dyck.
On remarque parmi ces trésors de l'art un portefeuille de dessins de Michel-Ange.
La Vierge, l'Enfant Jésus et saint Rarthélemy, d' Annibal Cariache.
SUK LA CLIUOSITK. xxi
Du Corrége :
Deux Saint Jean , rÉdiication de l'Amour, possédée depuis loiir à loiir par le due d'All)e, i(^ Piinec; de la Paix, le roi Murât, le marquis de Lundonderry, et aujourd'hui, dans la Galerie nationale; Vénus, l'Amour et un Satyre, de la collection de Mantoue, estimé 1,000 livres st., acheté par Jabach, et aujourd'hui au Louvre sous le nom de Jupitciet Antiope.
Le Supplice de Marsias, aquarelle sur toile, collection de Mantoue, achetée par Jahach (collection du Louvre, galerie des dessins).
Le pendant : le Triomphe de la vertu sur le vice, môme origine, au Louvre.
Le Mariage de sainte Catherine , donné par le duc de Buckingham, et supposé une bonne et vieille copie de celui du Louvre.
Le portrait de Luther, par Lucas Cranach.
Le portrait d'Albert Durer, par lui-même, donné au roi par la ville de Nuremberg, collection de Florence. Le pendant : le portrait du frère d'Albert Durer, les deux vendus 100 livres sterling '.
De Van Dyck :
Tableau de famille: le Roi, la Reine, le prince Charles et la princesse Marie, vendu 150 livres. Ce tableau fut probablement détruit dans l'incendie de Whitehall, en 1697;
Le roi Charles sur un cheval gris , vendu 200 livres au peintre hollandais Van Lemput, repris sous la restauration (galerie de \Yindsor);
Charles I" et ses deux enfants avec un grand chien ( galerie de Windsor ) ;
Le portrait de Van Dyck la main droite sur la poitrine ( galerie de Windsor ) ;
1. Ce prix et ceux qui vont suivre sout les prix payés à la vente qui lut laite par ordre du parlement, comme ou le verra plus tard.