LA COMTESSE DE VERRUE
Le nom de la comtesse de Verrue n'est pas seulement connu dans le monde de la curiosité; il a figuré aussi dans l'histoire, et l'empire que cette femme exerça si longtemps sur le preiiiier roi de Sardaigne, n'est pas moins célèbre que son goût pour les arts et son cabinet de tableaux. Elle était née en 1670 et s'appelait Jeanne d'Albert de Luynes. Mariée dès l'âge de quatorze ans au comte de Verrue, dont la mère était dame d'honneur de madame de Savoie, elle fut présentée, belle et jeune, ti la cour de Turin, et, sans le vouloir, elle y inspira une passion qui devait décider de toute sa vie. Victor- Amédée, duc de Savoie, ne l'eut pas plus tôt vue qu'il l'aima. Elle s'en aperçut et fit tout pour éviter sa poursuite. En vain le duc, contre sa coutume, ordonna des fêtes à son intention, lui parla d'amour et lui en fit parler; la jeune mariée ne l'écouta point et chercha
ij UN MOT SUR LA COMTESSE DE VERRUE.
môme un refuge auprès de sa belle -mère et de son mari , qu'elle s'empressa d'avertir. Mais l'un et l'autre se moquèrent de ses craintes et la grondèrent, le croirait-on? de ce qu'elle ne voulait pas être des fêtes du prince, de sorte qu'au lieu d'être encouragée dans sa résistance, elle se vit rudoyée précisément parce qu'elle résistait. Elle fit la malade, partit pour les eaux de Bourbon, et alla jusqu'à demander secours au duc de Luynes, son père.
Cependant tout conspirait à lui faire la destinée qu'elle aurait voulu fuir. Le vieil abbé de Verrue, son oncle, gardien présumé de la vertu de sa nièce, en devint, malgré son Age, amoureux fou, lui découvrit tout à coup sa passion , et , se voyant repoussé , la prit en haine et lui fit subir les plus mauvais traitements. C'est alors que, pour se délivrer de ces persécutions domestiques, et des gronderies de sa belle -mère et des bouderies de son époux, elle se jeta, de guerre lasse, dans les bras du duc de Savoie.
«L'éclat fait, dit Saint-Simon, voilà tous les Verue au désespoir, et qui n'avaient qu'à s'en prendre à euxmêmes. » Bientôt la favorite gouverna la cour et l'Etat, disposa des grâces, se fit craindre des ministres, et fut la Maintenon du roi de Sardaigne, qui était à ses pieds. Spirituelle et impérieuse, la comtesse de Verrue s'attira la haine des courtisans et fut un jour empoisonnée ; heureusement M. de Savoie lui donna d'un contre- poison qui se trouva être justement celui qu'il fallait. Son règne dura environ fiuinze ans; mais comme le duc la tenait en fermée, elle finit par s'ennuyer de son esclavage,
UN MOT SUR LA f.OMTKSSK DE VEHKUF,. ii.i
et, irouvaiil f|no sa lihcitr iTrlait pas sufTisammcnt payée par les pensions, les pierreries et tous les cadeaux dont l'accablait son amant, elle médita de s'enfuir, cl en vint à bout, après avoir mis en sûreté tout ce ([u'elie put. Aidée de son frère, elle profita d'une absence du prince, et sortit furtivement de ses Klats, sans ukmik^ lui laisser une lettre d'adieu.
A son arrivée à Paris, la reine fugitive se mit ])our quelques jours au couvent. Les Clievreuse, ses parents, refusèrent d'abord do la voir; mais elle sut les adoucir, les ramener, et peu à peu elle reprit à Paris un train de maison , attira chez elle tous les beaux esprits de son temps, et se composa une nouvelle cour, plus agréable que celle de Turin. Tableaux de prix, beaux livres, objets d'art , elle s'entoura de tout ce qui charme une intelligence cultivée. Elle dépensait, dit-on, jusqu'à cent mille francs par an pour sa curiosité. Parfaitement convertie du reste aux doctrines d'Épicure, elle donna des successeurs au duc de Savoie, entre autres ce La Faye dont Voltaire a fait l'éloge, et elle acheva résolument dans le bruit du plaisir une carrière qui avait commencé par les combats de la vertu. On l'appelait Da77ie de volupté, et elle-même, se décorant de ce nom, l'inscrivit dans l'épitaphe qu'elle se composa :
Ci-git dans mie paix profonde.
Cette Dame de volupté Qui , pour plus grande sûreté , Fit son paradis dans ce monde.
Elle mourut le 18 novembre 1730, laissant plusieurs legs à ses amis les gens de lettres, les artistes, les
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philosophes. Le Catalogue des livres de la comtesse de Verrue, publié par Gabriel Martin, in-8°, en 1737, témoigne de la plus belle collection de pièces de théâtre et de romans qui ait jamais été réunie par un particulier.
Le Catalogue de ses tableaux n'a jamais été imprimé. On n'en connaissait que de très- rares copies manuscrites. Les amateurs nous sauront gré de le publier ici pour la première fois, sans rien changer à Torthographe du temps.