XXXIV LETTRE A. L'AUTEUR
Paris en 1727, rue Saint-Scvcrin, chez d'Houry, seul imprimeur et libraire de monseigneur le duc d'Orléans.»
Il n'y a point de nom d'auteur, et, sauf les indications succinctes dont nous avons déjà parlé, ce méchant catalogue ne contient que l'avertissement suivant : « Ceux qui voudront acquérir les tableux flamands de feu S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, s'adresseront à M. d'Argenson, conseiller d'État et chancelier de monseigneur le duc d'Orléans, qui les leur fera montrer; il recevra leurs offres jusqu'à la fin du mois de mai et, s'il ne s'en fait pas de raisonnable qu'il puisse accepter, la vente en détail s'ouvrira le samedi 9 juin 1727. »
M. d'Argenson ne prit même pas la peine de relire ce catalogue rédigé probablement par un de ses commis, car il n'eût pas toléré la singulière orthographe des noms de peintres. Elzeimer n'y est désigné que par son prénom d'Adam, Breemberg que sous celui de Barlholomé : on y trouve des Girard Dau, des Grifir, des Miris, des Petrenef, des Scalquen, des Vmidreverf et des Vauvremens.
Le premier catalogue français , qui intéresse par la nature des œuvres dont il dresse l'inventaire et par sa rédaction, est celui que M. de Marolles, abbé de Villeloin, publia en 4666; il y avait quarante années qu'il recherchait laborieusement en divers lieux les plus belles estampes des meilleurs maîtres anciens et modernes. N'ayant personne dans sa famihe qui pût conserver après lui une chose aussi agréable et aussi précieuse, il décrit sa collection pour donner à d'autres Vidée d'en former une. Son catalogue est une exhortation aux curieux de son époque, qui peut servir de manuel à ceux de tous les temps. Son style est de trop bon aloi pour que je n'en gratifie pas vos lecteurs: votre livre est une suite de citations; il ne faut pas que sa préface se donne des airs d'originalité. Je laisse donc parler ce bon abbé de Villeloin.
« Si plusieurs personnes de qualité, qui ont de l'esprit
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îuissi bien que dos licliesses, savaient le plaisir que donnent les l)ellcs estampes, lesqnelles contiennent presqnc tout ce qu'il y a de considérahle dans les ouvia^cs exquis des plus grands peintres et sculpteurs (pii oui \rcii eu divers siècles, il est certain qu'il ne s'en IrouNciail pas assez pour satisfaire leur curiosité, puisque déjà luèuie elles sont aujourd'hui si rares, non-seulement des vieux maîtres et de tous cl'ux qui se sont acquis le plus de réputation dans leur art, mais encore des médiocres de l'autre siècle qui ont travaillé à des sujets importants, que telles pièces qui sont aujourd'hui si chères doubleraient leur prix, et iraient peut-cire bien encore au delà si elles se trouvaient à vendre.
« Il y en a de belles, quand elles se peuvent trouver bien conditionnées, c'est-à-dire entières, blanches de papier et de belle impression, lesquelles sont presque uniques ou qui se trouveraient à peine doubles ou triples dans un grand royaume comme la France, tant elles sont rares de la sorte que je le dis; car, pour les estampes originales des plus grands maîtres, lesquelles sont ou gâtées ou mal imprimées ou de planches usées, il s'y en trouverait sans doute bien davantage; mais les curieux qui s'y connaissent ne les estimeraient nullement et n'en donneraient rien du tout, et certes la différence pour le prix s'y trouve souvent entre telle et telle estampe originale, avec la même proportion qu'il y a entre dix sous et dix louis d'or.
« Ainsi, par exemple, on pourrait trouver une œuvre d'Albert Durer complète, des cent quatre pièces en tailledouce qu'il a faites pour 2 ou 300 francs; mais il s'en trouve aussi de 60, de 80 et de 100 pistoles; et celle qui est dans mon recueil, laquelle fut faite en partie par feu M. l'abbé de Saint-Ambroise, est incomparable. Aussi fut-il quarante ans à la faire, sans parler de douze pièces uniques à la plume et au crayon de la main du même Albert, lesquelles ne se trouvent point ailleurs et sont des études et des
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essais fort achevés de ce merveilleux ouvrier qui n'avait pas moins excellé au pinceau qu'au burin, outre son œuvre en bois et en clain dont nous avons également recueilli des pièces très-exquises.
« On en pourrait dire autant et peut-être encore davantage des œuvres de Lucas de Leyde, de Marc-Antoine , d'Augustin Vénitien, de Silvestre de Ravenne, de François Parmesan , de ceux qu'on appelle les petits maîtres, et des vieux maîtres qui se trouvent si mal aisément; car certainement il serait aujourd'hui fort difficile de faire ces uHivres complètes, et, si je ne me trompe, un grand prince en ferait mal aisément de semblables à celles qui sont tombées entre mes mains, quelque soin qu'il y pût apporter, s'il ne les prenait point dans le grand choix que j'en ai fait.
« Cependant ces choses-là font une bonne partie de ce qui nous reste de meilleur des ouvrages de plusieurs grands peintres et sculpteurs qui n'ont pas cru se rendre moins rccommandables par l'invention des belles estampes que par leurs pièces tant admirées sur la toile, sur le bois, sur le mai'bre et sur le bronze, si elles sont soigneusement conservées dans les livres où elles tiennent peu de place , et ne se peuvent gâter si elles y sont exemptes de l'eau et du feu, car rien à la longue ne saurait être à l'épreuve de la violence et de la fureur de ces deux éléments.
« Aussi faut-il avouer que les livres d'estampes , quand elles sont exquises et bien choisies, sont l'un des plus beaux ornements qui se puissent apporter dans les grandes bibliothèques, et partout on trouve les autres livres nécessaires qui en composent à la vérité le principal dessin pour la connaissance des sciences et des belles lettres, parce que l'impression les a si bien multipliés qu'il y en a peu de très-rares; mais les livres de belles estampes recueilhs de divers lieux, le sont devenus en un point, que quatre ou cinq cuiieux puissants en tariraient la source de
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Iclle soilo (ju'il ne s'en lioiiNcrail [)as du loul hors de chez eux.
« Je ne parle pas ici dos pièces conimiincs qui se vendent aux coins des rues ni chez la plupart des marchands, les- (piellcs sont de nulle ou de fort petite considération , hien qu'il s'y en trouve quelquefois de fort hclles; mais c'est d'ordinaire sans aucune suite complète, et il faut plusieurs années pour y faire seulement un livic entier de l'œuvre de Raphaël et des Carraches ou du Parmesan, et quelquesuns ont fait des dépenses prodigieuses pour un seul recueil des pièces des vieux maîtres, qui sont sans date, sans nom et sans marque de peintres ou de graveurs, et qui ne sont connues que par la manière ou qui se distinguent seulement les unes des autres par la ligure d'un caducée, d'un chandelier, d'une chandelle qui s'éteint, d'une étoile, d'un pot, d'un boisseau, d'une écrevisse, d'un scorpion, d'un dard, de deux bourdons croisés, d'une souricière, d'un chien, d'une sauterelle, d'un oiseau, d'un lacet noué, et quelquefois par une sentence de l'Écriture ou par le nom de Jésus.
« Il y en a d'autres aussi plus communes qui ne laissent pas d'être estimées, quand l'impression en est belle, sans quoi pas une seule des unes et des autres ne saurait être recherchée par les curieux qui s'y connaissent tant soit peu. »
Le bon abbé de Marolles pressentait que sa colleclion serait la base sur laquelle s'élèverait ce magniiique monument de l'art qu'on appelle la colleclion des estampes de la bibliothèque, et qui , bien qu'on l'ait un peu mieux logée, devrait être revêtue des plus belles reliures du monde et installée dans un palais avec des conservateurs beaucoup mieux rétribués en honneurs et en argent qu'ils ne le sont aujourd'hui; car passer sa \ic au milieu de ces merveilles, être chargé de leur garde et de leur conservation , avoir à les montrer pour l'instruction des artistes et pour l'admi-
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ration des curieux, c'est exercer une fonction publique du premier ordre.
L'abbé de Marolles n'est pas moins intéressant lorsqu'il raconte les peines qu'il s'est données pour former sa collection et pour l'arrangement de son recueil,
« J'ai été beaucoup plus loin en ces choses-là que je ne l'eusse pu croire au commencement, et quoique j'y aie pris beaucoup de plaisir comme à un divertissement honnête, si est-ce que je suis persuadé qu'un homme puissant et riche y en eût encore bien pris davantage que je n'ai fait, parce qu'avec un peu de génie et d'amour pour toutes les belles connaissances qui s'en peuvent tirer, il l'aurait accompli sans doute avec beaucoup plus de facilité et de magnificence, quoiqu'il eût été peut-être mal aisé de le faire avec plus de soin et de propreté, sans quoi il faut avouer qu'il ne s'y rencontrerait pas la moitié de l'agrément et de l'instruction qui s'en peut attendre et qu'il y faut chercher.
« Ainsi donc, que cela soit dit, les estampes doivent être propres et bien choisies; elles doivent être de belle impression, et disposées en bon ordre, soit qu'on les arrange par les œuvres des maîtres, ou qu'on les dispose par les sujets différents. Au reste, il ne faut pas appréhender d'en remplir toutes les pages d'un livre, pourvu qu'elles ne maculent pas, comme parlent les libraires, et qu'elles y soient mises avec proportion, et certes elles y seront toujours beaucoup mieux de la sorte, que si on ne les y mettait que d'un côté, et qu'il y demeurât toujours vis-à-vis une page blanche qui ne servirait qu'à choquer la vue, et à multiplier mal à propos les volumes d'vm grand recueil, tel que celui que j'ai pu faire. C'est pourquoi j'ai été d'avis d'en user d'autre sorte, et de réduire en cinq cents volumes assez considérables, ce que j'eusse pu renfermer en plus de mille, si je ne les eusse tous remplis de figures de part et d'autre. Il me semble que je n'y ai pas mal réussi, puisque d'ailleurs les anciennes estampes ne se gâtent point étant
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ainsi opposées les unes aux autres, (puuul elles sont bien sèches et d'une bonne impression.
« Il y a néanmoins une méthode en ces choses-là, que j'ai gardée [)our les mettre proprement, sans grossir trop le milieu d'un livre, quoi(pi'il ne t'aille pas toujours y apporter tant de curiosité, qu'il n'y eût rien du tout à désirer, pourvu que d'ailleurs les pièces soient bien conservées, et qu'elles s'y voyent sans incommodité. Il n'est pourtant pas nécessaire de les y coller à plat, et surtout les pièces rares et précieuses des grands maîtres, qui se trouvent quelquefois si malaisément, h quoi peu de colle de farine ou d'amidon peut suffire aux quatre coins sur du beau papier, dont la dépense aussi bien que la reliure des livres est assez considérable. »
L'abbé de Marolles, comme tous les curieux à état d'enthousiasme, ne se bornait pas à rechercher les estampes, à les nettoyer, à les coller et à les classer dans ses livres ; il s'exaltait dans leur possession. Ce n'était pas pour lui la simple reproduction des tableaux ou des premières idées des maîtres ; le mérite de la pointe et du burin ne lui suffisait pas, la récréation de la vue et de l'imagination n'était pas sa seule jouissance; mais quand il contemplait ses cinq cents volumes, il croyait avoir sous les yeux l'ensemble des connaissances humaines, et ce qu'il dit de ses estampes aurait pu servir de préface à l'Encyclopédie :
« Les estampes bien choisies et bien disposées donnent agréablement la connaissance, non-seulement de toutes les sciences et de tous les beaux-arts, mais encore de toutes les choses imaginables.
«La grammaire y trouve ses éléments, c'est-à-dire ses lettres, ses syllabes, ses mots, et ses constructions par des figures qui expriment toutes ces choses en diverses manières. Albert en a même fait des livi'es entiers, et nous avons de plus quarante sortes d'alphabets, hébreux, grecs, latins et de toutes les autres langues, sans parler des hié-