LU LETTRE A L'AUTEUR
« Les jardinages et les fontaines y ont beaucoup de rapport.
« L'orfèvrerie, la menuiserie et les arts de tous ceux qui travaillent en fer, ou qui fabriquent des étoffes façonnées, sont dignes ensuite d'être considérés.
(i II ne faut pas non plus oublier les livres de tapisserie, de broderie, de dentelles et de pièces emportées.
« Mais les statues et les médailles antiques et modernes, les camaïeux, les cachets et les sceaux des princes ne le méritent pas moins.
« Enfin, il y a des choses qu'on ne tire pas aisément des cabinets des grands princes et des rois où elles sont singulières, et ne se peuvent plus trouver que dans les représentations qui s'en voient dans nos livres d'estampes.
« Nous avons en représentation des tournois, des mascarades, des ballets, des comédies où les personnes puissantes ont souvent cherché du divertissement.
« Nous avons de la môme sorte des séances d'États et de conciles, et toutes sortes de cérémonie.
«Les histoires saintes et profanes, aussi bien que les fables héroïques et vulgaires sont représentées dans nos livres d'estampes.
« Les proverbes mêmes n'y ont pas été oubliés, non plus que beaucoup d'aventures facétieuses.
« On y voit un fort grand nombre de paysages et de ruines diverses, de villes, de châteaux, de forêts, de marécages, de rivières, de mers, de tempêtes, de naufrages.
« Il y a encore des livres de vaisseaux et de pièces maritimes.
« Il y a encore un grand nombre d'armoiries recueillies ensemble, tant des nalions étrangères que de la France : les unes toutes simples et les autres enrichies d'ornement, lesquelles ne sont pas inutiles à la connaissance de l'histoire.
« Il y a un prodigieux nombre de portraits des hommes illustres, et des œuvres des grands maîtres, jd
SIJU LA CURIOSITE. xi.iii
L';il)l)(^ (IfMMarolh's, toiil en vantant ses estampes, (éprouve le besoin Ac s'en excuser auprès des niarehands. Il a[)préciait leur utilitc^. Il savait que s'ils venaient à disparaître, les curieux eux-nièuies prendraient hienlôt leur |»lace, et il y en a auxquels il ne manque réellement <]ue la patente. Les marchands sont dos intermédiaires indispensables. Les exigences du métier les préservent de cet entraînement qui jette les curieux dans tant d'achats inconsidérés. Les marchands connaissent mieux les sources et les bons coins. Ils ont le nez plus lin, la vue plus sûre et la main plus adroite. L'expérience leur est plus prolî table, parce que chez eux la comparaison est plus instructive. Le curieux qui se trompe, a la consolation de l'illusion, et avec cette ressource on a moins peur d'être trom[)é. Le marchand, au contraire, qui paie son erreur, n'a pas de compensation, aussi dél'end-il tant qu'il peut son argent.
Voici le compliment que leur adresse M. de MaroUes :
« Messieurs les marchands ne me doivent pas savoir mauvais gré de ce j'ai peut-être un peu trop exalté, à leur jugement, le prix des belles estampes que j'ai recueillies dans mon cabinet, cela ne leur fait point de tort, et j'avoue que j'en ai trouvé plusieurs, chez eux, de très-considérables ; mais d'y en trouver un si grand nombre tout à la fois de diverses que j'ai dans mon recueil, c'est ce qui ne serait pas possible; parce qu'ils ne s'y sont pas appliqués, leur principal soin ayant été de débiter aux curieux les belles choses qui, de temps en temps, sont tombées en leurs mains, et il faut plusieurs années, avec beaucoup de soin et de dépense, pour en venir à bout.
« Ils savent, et il est vrai que je me suis appliqué à cette sorte de curiosité devant que plusieurs d'entre eux fussent nés, et que je m'en suis donné tout d'un coup pour mille louis d'or, ayant pris ce qu'il y avait de meilleur en ce genrelà du cabinet d'un curieux qui vint à décéder il y a dix ou douze ans, pour achever d'assortir ce que j'en avais dans
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le mi(;ii. Cet lionime l'avait ramassé de divers cùlés avec une dépense fort grande pour des facultés qui n'étaient pas plus fortes que les siennes, et il l'avait fait avec des soins très-laborieux; car cela ne se fait jamais autrement, si on ne le rencontre tout d'un coup. Il y avait trouvé une satisfaction non pareille, et le crédit de mes amis m'en voulut bien procurer une semblable après sa mort, sans quoi je ne l'eusse pas entrepris. »
Ce catalogue de M. de Marolles est, comme on voit, un charmant livre, mais c'est le seul de cette époque qui ait ce caractère.
C'est, je crois, la comtesse de Verrue qui ouvre la liste des curieux dont vous faites renaître la mémoire. Cette Pompadour transalpine reportait sur les tableaux de Bon Boullongne et sur les meilleurs maîtres des Pays-Bas, une partie de la tendresse que lui dispensait son ducal amant. Puis vient un duc de Mortemart dont la vente, faite en 4739, atteste que le clinquant littéraire de l'hôtel de Hambouillet ne compose pas tout l'héritage de celte illustre famille. On trouve dans la dernière moitié de ce siècle les Lorangère, les Mariette, lesGersaint, les Lebrun, le bijoutier Langraff, et Lalive de Jully, dont l'ombre doit être bien plus tière d'avoir conduit au Louvre tant de beaux tableaux que d'avoir introduit tous les ambassadeurs auxquels il ouvrait les portes de Versailles; enfin les Randon de Boisset, Blondel de Gagny, Julliennc, Jabach, Gaignat, ce dernier heureux possesseur du beau Van Dyck que l'on appelle le portrait du président Piichardot, et de ce divin Rembrandt auquel on donne le nom vulgaire de Ménage du menuisier. Nattier, Halle, Lancret, Parrocel, Lebas, Largillière, Drouet, complètent celte élégante bourgeoisie.
Les deux grands ordres de la monarchie sont dignement représentés : le clergé par l'électeur de Cologne, le cardinal de la Fare, l'abbé Leblanc, l'abbé Fleury, chanoine de
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Paris, les jt^suilos de Bruxelles, d'Anvers el de Gand, «pila philosophie de Joseph II ohlip^e h vendre leurs tableaux; el la noblesse, par le piince deConli, la «liiciiesse de Mazarin, les ducs de La Vallière, de Broglie, de Choiseul, les maréchaux d'Estrées et de Noailles, les marquis de Béringhen, de Vence, les comtes du Luc, d'Orsay el Dubari'y, el ce gracieux seigneur de Marigny et de Menais, dont la sœur, la belle Pompadour, a donné son nom à un des âges de la mode, du plaisir el du goût, et dérobé quelques instants à l'ennui de ses royales amours pour illustrer de son burin délicat, le catalogue de la galerie fraternelle.
C'est à la vente de ces collections que commence à se produire la littérature des catalogues, et l'on retrouve dans quelques-uns de ces volumes longtemps coudoyés sur les quais par les plus obscurs bouquins, la fine fleur des habitudes de la bonne compagnie et de l'heureux langage du xvii° siècle. Je regrette que le cadre de votre livre el l'abondance des matériaux qui composent ce précieux inventaire de l'art, ne vous aient pas permis d'y comprendre en entier les catalogues écrits par Mariette et par Gersaint. Moi qui, dans celte préface, au courant de la plume, n'ai ni plan, ni règles, ni même de limites, grâce à l'indulgence de votre amitié, vous me permettrez, pour le repos de ma prose et pour la distraction de vos lecteurs, de reproduire ici l'esprit de ce charmant catalogue de Crozat que nous avons si souvent parcouru ensemble, et où Mariette a répandu une si gracieuse érudition.
Le cabinet de Crozat se composait principalement de dessins, mais il contenait cependant quatre cents tableaux de grands maîtres, et les morceaux do sculpture étaient aussi nombreux. Il y avait des bronzes de toute espèce et de merveilleux modèles en terre cuite, de Michel-Ange, de François Flamand, de l'Algarde, duBernin, de Le Gros, de tous ceux qui se sont acquis, à différentes époques, un grand nom dans la sculpture. M. CrozaI avait un magni-
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(hjiic recueil d'estampes, il ne lui manquait aucun des livres qui traitent des arts dépendants du dessin ; il avait formé la plus belle collection de pierres gravées ; entîn, il avait rassemblé dix-neuf mille dessins !
Des 1683, pendant qu'il habitait Toulouse, il avait commencé à acheter des dessins de La Fage. A son arrivée à Paris, il acquit des héritiers de M. Jabach les dessins que ce célèbre curieux s'était réservés en vendant au roi la plus grande partie de son cabinet. Il y réunit une partie de ceux de M. de La Noue, ceux que 31"'' Stella tenait de la succession de son oncle, ceux de l'évêque de Seez, les débris de la collection de dessins de Vasari ; il acheta des héritiers de Pierre Mignard deux volumes de dessins des Carrache, que cet habile peintre avait apportés de Rome. Il eut ce qu'il y avait de mieux dans les cabinets de M3I. Bourdaloue, de Monlarsis, de Piles et Girardon. Enfin, en fait de dessins, tout allait à lui, et il ne laissait rien échapper.
Corneille Vermeulen, fameux graveur d'Anvers, lui apporta plusieurs dessins de Raphaël et d'autres grands maîtres, et tous ces superbes dessins de Rubens qui sortaient du cabinet d'Antoine Triest, évoque de Gand.
Lorsque quelque vente considérable de dessins était indiquée dans les pays étrangers, M. Crozat ne manquait pas d'y envoyer ses commettants. Il fit acheter beaucoup de dessins à la vente de milord Sommers, à Londres, et à celle de M. Van der Schelling, à Amsterdam ; il regrettait vivement que le duc de Devonshire lui eût enlevé le cabinet de M. Flink, à Rotterdam.
Mais les acquisitions faites par M. Crozat, en France et dans les Pays-Bas, si considérables qu'elles fussent, ne sont pas comparables à celles qu'il a\ ait faites en Italie. Il trouva à Venise, chez 31. Kekelberg, des tètes au pastel et d'autres beaux dessins de Baroche; il acheta, à Bologne, la collection (le M3I. Boschi qui venait du comte 31alvasia; à
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Rome, il recueillit la colleeliou de Carlo de^li Occhiali, el celle d'AngiislinScilla, peiiilre sicilien, qui coiilcnail heaucoup de dessins de Polidore de Caravage, el celle du chanoine Viltoiia, élève et ami de Carie Maiatte; il découvrit h Urbin une partie considérable de dessins de Raphaël, tous d'une condition parfaite, qui se trouvaient dans les mains d'un descendant de Timolhéc Vili, l'uu des plus habiles disciples de ce grand peintre. 11 eut aussi les excellents dessins de MM. Mochelli de Vérone et le recueil qu'avait formé, à Rome, le cardinal Santa Croce. Enfin, depuis son retour en France, il lit venir la collection entière de M. Pio de Rome, de Salari de Venise, du chevalier Ascanio délia Penna, de Pérouse, dont il est parlé avec éloge dans la description des peintures de cette ville par le père Morelli, et les dessins que Laurent Pasinelli, peintre de Bologne, avait recueillis. Les dessins de don Livio Odescalchi lui furent donnés, quand le Régent acheta les tableaux de ce prince.
M. Crozat n'aimait pas ses dessins pour lui seul, il se faisait un plaisir de les faire voir aux amateurs et il ne refusait pas d'en aider les artistes. Toutes les semaines, on se réunissait chez lui pour causer d'art.
M. Crozat légua toutes ses curiosités à M. le marquis du Châtel et il ordonna la vente de ses pierres gravées et de ses dessins au profit des pauvres. Les pierres gravées furent achetées par M. le duc d'Orléans,
Les 19,000 dessins de la collection Crozat se composaient de premières pensées, de dessins arrêtés, d'éludés, d'académies et de cartons; mais il y avait aussi des dessins finis et faits pour eux-mêmes.
Les dessins sont en général les premières idées d'un peintre, le premier jet de son imagination; c'est la manifestation la plus directe et la plus nalurelle de sa pensée et de sou style. Sous ce rappoit, les esquisses d'un grand maître ont un mérite tout particulier, que les curieux
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découvrent î\ travers le décousu et l'incorrection môme de cette exécution rapide.
Les études sont les préparatifs de l'esquisse, ce sont des œuvres d'imagination, de souvenir, ou même des reproductions. Il est encore intéressant de suivre un maître dans le cours de ses travaux intimes faits pour lui-même et qui n'arrivent au public que par une sorte d'indiscrétion.
Les académies sont, en général, des études faites d'après nature, dans les attitudes convenables à la composition d'un tableau; c'est une manière de fixer les contours des ligures nues; c'est la première indication de la science nnatomique du maître, qui se retrouve plus tard sous l'application correcte des draperies.
Les cartons sont de grands dessins faits dans les mêmes dimensions que les ouvrages auxquels ils sont destinés, tels que les fresques, les tapisseries. Les plus grands maîtres, Raphaël, Jules Romain, Rubens, en ont dessiné; mais leur dimension les exclut presque des collections privées et en réserve le privilège aux musées.
Les dessins arrêtés, finis, visent aux tableaux et leur sont naturellement inférieurs ; ils charment les yeux, mais ils n'ont pas, pour les curieux, un intérêt de même nature que les esquisses et les études. Celles-ci, c'est l'intimité du maître, ceux-là, c'est sa toilette, c'est son attitude pour le monde.
Les collections de dessins font moins de bruit dans le monde que les collections de tableaux, elles ont un pubhc plus circonscrit. Il y a quelque chose d'intime dans la possession des dessins qui, en général, ne sont pas exposés, mais soigneusement conservés dans des portefeuilles dont le secret est plus facile à garder que celui des tableaux. On n'a souvent des tableaux que pour les montrer comme une enseigne de richesse ou de goiit. Personne n'hésite à donner son opinion bonne ou mauvaise sur un tableau, parce (jue la couleur saisit les yeux, el que, sous celle première
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impression, on so croit en droit de prononcer un jiinement. Les dessins, à moins qu'ils ne soient très-finis, cl c'est le petit noml)re, n'ont pas cet avanla<;e du premier effet; il faut en découvrir le charme et en étudier le mérite. Cette pensée primitive du maître exige, pour être comprise, une appréciation de sa composition et de son faire, qui ne peut résulter que d'un examen approfondi. Les beaux tableaux sont connus de tout le monde. les beaux dessins ne peuvent l'être que de quelques bénédictins de l'art. Voyez le Musée : la foule se porte d'abord dans le salon et dans la galerie, et elle s'égare dans les salles des dessins, elle les traverse comme un passage, et, d'ailleurs, combien des GO, 000 dessins qui composent cette collection, et des meilleurs, dorment dans les portefeuilles !
Rien ne saurait donner une plus juste idée de ce que l'on peut apprendre par l'étude d'une belle collection de dessins que les courtes notices que Mariette a ajoutées à la liste, malheureusement trop peu détaillée, des dessins de la collection Crozat.
Quand je lus, pour la première fois, ce catalogue Crozat, dans l'exemplaire qui, je crois, a été annoté par Mariette lui-même, je n'avais encore que quelques dessins ; ce côté de la curiosité ne s'était pas encore développé chez moi. Ce sont les notices de Mariette sur les plus grands dessinateurs, qui m'ont donné ce goût, les nombreuses jouissances et l'utile instruction qui en découlent. Depuis, je n'ai retrouvé dans aucun livre, et j'ai rarement trouvé dans la conversation une appréciation aussi sûre, aussi juste et aussi bien tournée de la manière et du mérite de chacun de ces maîtres. Ces notices ont été pour moi autant de guides ; et sans parler des dessins que j'ai pu rassembler, je n'ai rien vu dans les plus belles collections qui ne lût entièrement conforme aux jugements de Mariette. Il a pu se tromper dans l'attribution de quelques dessins, par suite